La Main de Leila, aux Béliers parisiens

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©Alejandro Guerrero

Voici une histoire d’amour contrarié, sur fond d’évocation historique (l’Algérie d’avant les émeutes d’octobre 1988, dirigée par l’armée et le FLN), traitée à la manière d’une fable. Le jeune Samir, passionné de cinéma, défie la censure du régime de l’époque, en rejouant les baisers les plus célèbres du grand écran dans son garage, transformé en salle de spectacle. De son côté, Leila, fille d’un puissant colonel, rêve de pouvoir choisir elle-même sa destinée. Ces deux-là étaient faits pour se rencontrer.

Les trois comédiens (dont deux sont coauteurs de la pièce) restituent la faconde et la vitalité du peuple algérien à travers une galerie de personnages emblématiques : les deux amoureux, Samir et Leila, contraints de se voir en cachette de leur famille ; la mère tyrannique et exubérante (excellent Azize Kabouche, aux mimiques savoureuses), le fonctionnaire de police imbu de son pouvoir ; l’ami spécialiste des petites embrouilles ; le commerçant qui profite de la pénurie alimentaire, etc.

Dans un décor fait de bric et de broc, des fils à linge structurent astucieusement l’espace. Les changements de décor et les scènes se succèdent sans temps mort, composant le tableau touchant d’une Algérie en crise, dont les soubresauts annoncent les bouleversements à venir.

La fraîcheur de l’interprétation, l’humour des dialogues et la mise en scène très rythmée (Régis Vallée a travaillé avec Alexis Michalak, est-ce un hasard ?) contribuent à la réussite de ce spectacle. On partage le quotidien de Samir et de Leila, leurs galères et leurs espoirs, rythmés par leur amour du septième art.

Et même si à la fin, la réalité finit par reprendre le dessus, l’espoir subsiste… grâce à la magie du cinéma !

Véronique Tran Vinh

Une pièce de : Aïda Asgharzadeh et Kamel Isker
Mise en scène : Régis Vallée
Avec : Aïda Asgharzadeh, Kamel Isker, Azize Kabouche

Jusqu’au 31 décembre 2017
Du mercredi au samedi (à 21 h ou à 19 h selon les dates)
Le dimanche à 15 h
Relâche le 19 novembre
Théâtre des Béliers parisiens
14 bis rue Sainte Isaure
75018 Paris
http://www.theatredesbeliersparisiens.com/Spectacle/main-de-leila/

 

 

 

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L’Invention des corps, à la Maison de la poésie

©Mathias Clouet

Sur la scène baignée d’une ambiance crépusculaire, Pierre Ducrozet et Isard Combray nous ont offert ce soir-là une très belle performance artistique, alliant musique (des compositions originales au piano et quelques touches d’électronique), montages de textes – issus du livre –, et chansons. L’écrivain Ducrozet s’y révèle à la fois chanteur, poète et interprète – au sens le plus large – de ses propres écrits.

La narration, volontairement éclatée, reflète le monde contemporain par son architecture même. Elle nous fait circuler d’un personnage à un autre, d’un lieu à un autre, sans logique apparente, si ce n’est celle qui sous-tend les réseaux Internet. Un récit en bribes qui parle du XXIe siècle, mais, surtout, d’une aspiration libertaire face à la toute-puissance de la technologie et à ses dérives.

Dans ce voyage d’un bout à l’autre du monde, nous côtoyons une galerie de personnages venus d’horizons divers, mais qui ont en commun la culture de l’informatique. En vrac : un jeune hacker issu du “sous-monde” mexicain, une biologiste qui observe de près les corps (et leurs tissus), un informaticien qui a changé de sexe, un personnage influent de la Silicon Valley, qui possède tout, sauf l’immortalité…

La réussite de ce “concert littéraire” tient à ce que jamais la musique n’écrase le texte, bien au contraire… elle se met au diapason avec les mots et les fait résonner d’une mystérieuse musicalité. Je me suis laissée entraîner dans cet univers envoûtant, grâce à la séduisante interprétation de l’auteur dans sa narration, sa gestuelle, ses chansons et sa dramaturgie. Il était en parfaite symbiose avec Isard Combray, au jeu d’une grande fluidité.

Pour ceux qui s’interrogent sur ce que peut être aujourd’hui une littérature hors du livre, cet objet artistique singulier pourrait bien constituer une des réponses possibles.

Véronique Tran Vinh

Mardi 10 octobre 2017
Maison de la poésie
Passage Molière
157, rue Saint-Martin
75003 Paris
http://www.maisondelapoesieparis.com/

Cirkopolis, au 13e art

 

©Patrick Lazic

Le cirque canadien Eloize et sa troupe d’artistes pluridisciplinaires (cirque, danse et théâtre) débarquent pour la première fois à Paris !

Dans un décor évoquant à la fois Metropolis et Les Temps modernes, des employés de bureau, vêtus d’impers gris à l’identique, d’abord robotisés – comme semblent le suggérer leurs allées et venues saccadées et les roues de machines omniprésentes –, vont laisser peu à peu éclater leur individualité et leur joie de vivre. Après une mise en place un peu longue, des tableaux éblouissants de performance se succèdent et, notamment, un très beau solo de danse dans un cerceau, une démonstration d’un virtuose du diabolo (discipline de la jonglerie) et un numéro de mât chinois avec deux acrobates époustouflants.

Ce show “à l’américaine” a indéniablement de l’énergie à revendre… un peu trop peut-être. Musique grandiloquente, chorégraphies très rythmées, prouesses physiques : on en prend plein les mirettes, parfois un peu au détriment de l’émotion. Ainsi, en regardant la danse du comédien avec le portemanteau, on ne peut s’empêcher de songer à la poésie qu’un Charlie Chaplin aurait insufflée à cette scène. On peut aussi regretter que le spectacle paraisse un peu décousu, faute de fil rouge entre les différentes séquences.

Malgré ces quelques réserves, on se laisse entraîner par le rythme effréné des numéros et la fantaisie de cette troupe de jeunes artistes plus doués les uns que les autres. Une palme spéciale aux acrobates danseuses – dont une contorsionniste exceptionnelle – qui conjuguent grâce et virtuosité.

Attention, énergie contagieuse ! N’hésitez pas à y aller en famille, qui sait ? vous susciterez peut-être des vocations…

Véronique Tran Vinh

Mise en scène : Jeannot Painchaud, Dave St-Pierre
Production : Juste pour rire et Cirque Eloize

Jusqu’au 29 octobre
Le 13e Art
au Centre Commercial Italie 2 dans le 13e.
Du mardi au samedi à 21 h
Le mercredi et le samedi à 16 h également
Le dimanche à 15 h
http://www.le13emeart.com/les-evenements/cirque-eloize-cirkopolis/

Les Jumeaux vénitiens, au théâtre Hébertot

@Bernard Richebé

Avec cette comédie trépidante de Carlo Goldoni, nous voici propulsés pendant une heure cinquante dans l’univers de la comédie italienne du XVIIIe siècle. Même si l’argument de départ paraît un peu simpliste – deux jumeaux qui se sont perdus de vue, l’un crétin fini, l’autre homme d’esprit –, les chassés-croisés et les quiproquos en cascade qui s’ensuivent sont plus drôles les uns que les autres.

On ne peut s’empêcher de penser à Molière (sans sa noirceur) et à Marivaux (sans sa finesse). Nous sommes ici dans le registre de la farce revendiquée, avec une galerie de personnages hauts en couleur : le crétin est “vraiment crétin”, le père est cupide, prêt à offrir sa fille à tout homme qui aura une bourse bien garnie, la fille trop gâtée tyrannise son entourage… avant de faire subir le même sort à son fiancé (et futur mari ?). Ajoutons à cela un faux dévot, doublé d’un amoureux transi (excellent Olivier Sitruk), une soubrette envieuse et insolente, un ami qui n’en est pas un, une fiancée abandonnée mais déterminée à ne plus l’être… tous les ingrédients sont réunis pour offrir une intrigue pleine de rebondissements.

 La troupe de comédiens (dix au total) a de l’énergie et de la fraîcheur à revendre, et l’on rit beaucoup. Seuls petits bémols : l’interprétation, un peu inégale, et la diction, qui laisse parfois à désirer. Maxime d’Aboville est excellent, passant sans transition du rôle de crétin absolu, Zanetto, à celui de Tonino, son jumeau valeureux et plein de prestance. Grâce à son jeu expressif, il élève la bêtise au rang de chef-d’œuvre : l’œil torve, la démarche hésitante, il nous fait tordre de rire.

N’en déplaise à quelques puristes, la traduction et l’adaptation du texte faites par Jean-Louis Benoît sonnent juste et conservent toute la verve comique de Goldoni en la mettant au goût du jour. Bravo également à la scénographie de Jean Haas, superbe, qui nous transporte dans l’Italie du XVIIIe siècle.

Voici donc un moment de pure détente, sans prétention intellectuelle, qui permet d’oublier tous ses soucis. Ce n’est pas ma voisine – certes un peu âgée – qui a dormi quasiment pendant toute la pièce, qui me contredira…

Véronique Tran Vinh

Adaptation et mise en scène de Jean-Louis Benoît
Avec : Maxime d’Aboville, Olivier Sitruk, Victoire Bélézy, Philippe Berodot, Adrien Gamba-Gontard, Benjamin Jungers, Thibault Lacroix, Agnès Pontier, Luc Tremblais, Margaux Van Den Plas

 À PARTIR DU 14 SEPTEMBRE 217
Du mardi au samedi à 21 h
Samedi à 16 h 30 et dimanche à 16 h
Théâtre Hébertot
78 bis, boulevard des Batignolles
75017 PARIS
Tél. : 01 43 87 23 23
http://theatrehebertot.com/les-jumeaux-venitiens/

 

 

 

Noces, au théâtre Rive Gauche

« Nous marchons à la rencontre de l’amour et du désir. Nous ne cherchons pas de leçons, ni l’amère philosophie qu’on demande à la grandeur. »
« Qu’est-ce que le bonheur, sinon l’accord vrai entre un homme et l’existence qu’il mène. »

Ces noces, ce sont celles d’Albert Camus avec le site romain de Tipasa et avec tous les paysages de son enfance algérienne, c’est une communion totale et érotique avec le soleil et la mer. Noces à Tipasa – mon texte préféré, avec La Mer au plus près – est empreint d’une sensualité magnifique, c’est un hymne païen à la beauté de la nature, mais c’est aussi un éloge de la contemplation – et c’est là sa force – qui nous invite à plonger au fond de nous-mêmes pour réfléchir à notre rapport au monde en tant qu’hommes. L’exil, la révolte, la mort… et à l’opposé, le désir, le bonheur, la présence au monde… autant de thèmes chers à Camus que l’on trouve dans le recueil Noces, suivi de L’Été.

Michel Voïta s’empare de ces textes, se les approprie et fait littéralement corps avec eux, allant parfois jusqu’à mimer les sensations qui l’habitent : l’eau qui glisse le long de son corps, le souffle du vent qui le traverse… Avec un grand respect pour l’auteur, il réussit à nous restituer le souffle lyrique et l’ampleur du verbe de Camus, dans un exercice de haute voltige.

Ne serait-ce que pour la beauté des mots et la profondeur de la pensée de l’écrivain – encore si actuelle – , ce spectacle est indispensable.

Véronique Tran Vinh

Texte d’Albert Camus
Adaptation et mise en scène de Michel Voïta
Avec Michel Voïta

À PARTIR DU 27 SEPTEMBRE 2017
Le mercredi à 19 h
Théâtre Rive Gauche
6, rue de la Gaîté
75014 Paris
http://www.theatre-rive-gauche.com/a-l-affiche-noces.html

 

 

Trahisons, au théâtre du Lucernaire

@Alexandre Icovic

La femme, le mari, l’amant. Ce trio serait bien convenu si n’était le regard incisif d’Harold Pinter. Il dissèque les conventions bourgeoises et détourne le vaudeville annoncé en une proposition beaucoup plus subtile sur la complexité du sentiment amoureux.

Tout le monde trahit tout le monde : Emma trompe son mari Robert avec Jerry, son meilleur ami ; Robert a des liaisons ; Jerry trompe sa femme avec Emma ; quant à Emma, a-t-elle (ou va-t-elle) tromper son amant avec un autre ? Qu’en est-il des autres personnages, absents physiquement, mais évoqués sur scène ? La femme de Jerry pourrait-elle le tromper, elle aussi ? Et si oui, le trompe-t-elle avec cet homme qui la courtise ? Au fond, qui est au courant de quoi ? Insidieusement, Pinter sème le doute dans notre esprit. Personne n’est totalement honnête ou malhonnête. Les non-dits, les révélations, tout est sujet à interprétation, pour le plus grand plaisir du spectateur qui se perd en délicieuses conjectures.

Car pour Pinter, peu importe la réponse à ces questions. Ce qui l’intéresse, dans ce jeu de dupes, c’est la manière dont chacun des personnages vit sa propre vérité. Sous la légèreté apparente des rapports amoureux ou amicaux affleurent les désirs, les attentes et les fêlures de tout être humain. Dans un vertigineux jeu de flashback, il nous fait remonter le cours des événements : de l’annonce de la séparation du couple que formaient Robert et Emma à la première rencontre d’Emma et de Jerry, témoin de mariage de son ami. En remontant ainsi à la source de la relation amoureuse, il en souligne le caractère fragile, voire absurde.

Malgré une fin connue d’avance, la mise en scène réussit à maintenir une tension permanente. Le compte à rebours est signifié à l’aide d’un afficheur, manipulé par Vicent Arfa, malicieux maître du temps. Les changements de décor sont également très réussis, évoquant un véritable ballet, et participant à l’ambiance intrigante.

Le trio d’acteurs porte avec talent ce texte à l’humour incisif, même si j’ai préféré le jeu des protagonistes masculins, plus distancié, à celui de Gaëlle Billot-Danno, tout en mimiques et en moues boudeuses. François Feroleto, notamment, fait preuve d’une grande subtilité de jeu dans le rôle de l’époux et de l’ami trompés, capable d’autant de cynisme que de sensibilité.

Un très beau moment de théâtre, servi par une mise en scène tout en finesse.

Véronique Tran Vinh

De Harold Pinter
Mise en scène: Christophe Gand
Avec : Gaëlle Billaut-Danno, François Feroleto, Yannick Laurent, Vincent Arfa

JUSQU’AU 8 OCTOBRE 2017
Du mardi au samedi à 21 h, dimanche à 18 h
Théâtre du Lucernaire
53, rue Notre-Dame-des-Champs
75006 Paris
Tél. : 01 45 44 57 34
www.lucernaire.fr/theatre/1677-trahisons.html

Anne Baquet, soprano en liberté, au Lucernaire

DMPVD : THÉÂTRE – SPECTACLES – CULTURE

Esprits chagrins, passez votre chemin ! La liberté, la fantaisie, la fraîcheur, le bonheur de chanter et de s’exprimer… c’est tout cela qu’incarne Anne Baquet dans ce spectacle aussi pétillant que des bulles de champagne. Tel un lutin espiègle, ce petit bout de femme virevolte sur scène, s’emparant allègrement de chansons françaises à l’humour bien trempé (François Morel, Marie-Paule Belle, Juliette, pour ne citer que quelques auteurs) ou d’autres plus poétiques ou plus mélancoliques, sans oublier des variations insolites sur des morceaux de… Freddie Mercury ou John Lennon. Mais qu’importe le registre pourvu qu’on ait la voix et … quelle voix !

L’originalité de cette diva hors norme transparaît dans tous les morceaux qu’elle interprète. En artiste accomplie, elle nous fait passer sans transition du rire au grave, de la fantaisie à la mélancolie. La mise en scène de Anne-Marie Gros souligne avec délicatesse sa personnalité attachante, empreinte d’une douce folie. Aussi…

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Anne Baquet, soprano en liberté, au Lucernaire

Esprits chagrins, passez votre chemin ! La liberté, la fantaisie, la fraîcheur, le bonheur de chanter et de s’exprimer… c’est tout cela qu’incarne Anne Baquet dans ce spectacle aussi pétillant que des bulles de champagne. Tel un lutin espiègle, ce petit bout de femme virevolte sur scène, s’emparant allègrement de chansons françaises à l’humour bien trempé (François Morel, Marie-Paule Belle, Juliette, pour ne citer que quelques auteurs) ou d’autres plus poétiques ou plus mélancoliques, sans oublier des variations insolites sur des morceaux de… Freddie Mercury ou John Lennon. Mais qu’importe le registre pourvu qu’on ait la voix et … quelle voix !

L’originalité de cette diva hors norme transparaît dans tous les morceaux qu’elle interprète. En artiste accomplie, elle nous fait passer sans transition du rire au grave, de la fantaisie à la mélancolie. La mise en scène de Anne-Marie Gros souligne avec délicatesse sa personnalité attachante, empreinte d’une douce folie. Aussi à l’aise dans le registre de l’humour que dans celui de l’émotion, elle est d’une féminité rayonnante, mise en valeur par ses tenues et surtout, par une perruque… décoiffante !

Sur scène, Anne Baquet se donne sans compter. Elle chante, elle danse, elle joue la comédie… et elle nous emballe. Sa jolie complicité avec sa pianiste – Claude Collet, ce soir-là – fait plaisir à voir. Les chansons présentées sont à 95 % des créations, ce qui apporte une fraîcheur indéniable à ce récital pas comme les autres.

On sort de la salle du Lucernaire dans un état de douce euphorie, avec plein de notes légères dans la tête (comme cette chanson de Juliette, par ex.) :

« Affranchis de toute harmonie,
Si vous saviez comme j’vous envie,
Chantez, chantons, c’est important
Sans complexe et n’importe comment
Ça sera pas pire et même plus beau
Que ce qu’on entend à la radio…»

Véronique Tran Vinh

avec Anne Baquet
Pianiste Claude Collet, Christophe Henry ou Grégoire Baumberger
Mise en scène Anne-Marie Gros
Accessoiriste Kham-Lhane Phu
Lumière Jacques Rouveyrollis

 Jusqu’au 27 août 2017
Du mardi au samedi à 21 h
Dimanche à 19h00
Théâtre du Lucernaire
53, rue Notre-Dame-des-Champs
75006 Paris
Tél. : 01 45 44 57 34
http://www.lucernaire.fr/theatre/1592-anne-baquet-soprano-en-liberte-.html

 

Shaman & Shadoc, au théâtre Essaïon

@ David Krüger

Des rats et des hommes

Le choc de deux solitudes qui se rencontrent. D’un côté, Manhattan Shaman, clochard magnifique, qui vit dans un appartement avec des rats pour seuls compagnons, et son cynisme en bandoulière. De l’autre, Shadoc, à l’allure et à la vie si conformistes, élevé dans « la grande tradition de la bonne bouffe et des petites affaires », qui fait preuve de compassion à son égard. Mais qu’ont-ils en commun, à part le début de leur nom ?

De leur rencontre improbable, naissent des propos absurdes, un brin surréalistes, évoquant la vie des rats – qui ressemble étrangement à celle des hommes –, la solitude, l’amour (et son absence) et la mort. Peu importe l’explication finale, trop psychologisante à mon goût. J’ai préféré la première partie, où les deux hommes se cherchent, s’évitent, se heurtent à travers des dialogues mâtinés d’humour noir.

Malgré le peu d’action, on ne s’ennuie pas une minute grâce à la magie de la mise en scène. Les intermèdes apportent une note de gracieuse fantaisie, tandis que lumière et musique nimbent la scène d’une ambiance mystérieuse. Il faut souligner la qualité de l’écriture et de l’interprétation. Ce soir-là, Pierre Margot et Céline Legendre-Herda entouraient Guillaume Orsat, excellent dans le rôle de Shaman le déjanté, cabossé par la vie.

Un petit bijou d’humour noir et de poésie, qu’il faut absolument aller voir avant qu’il ne soit trop tard.

Véronique Tran Vinh

IMG_5612Jusqu’au 13 mai 2017
du jeudi au samedi à 21 h 30

Théâtre Essaïon
6, rue Pierre-au-Lard
75004 Paris
Réservation : 01 42 78 46 42
www.essaion.com

Écriture et mise en scène : Pierre Margot
Avec : Guillaume Orsat (Shaman)
En alternance : Pierre Margot ou Xavier Béja (Shadoc)
En alternance : Céline Legendre-Herda ou Julie Allainmat
Collaboration artistique : Claire Guyot –
Dramaturgie : Anne Massoteau – Musique : Nathalie Miravette – Lumière : Charly Thicot
Produit par la Cie des Pas Perdus

1988, le Débat Mitterrand-Chirac, au théâtre de l’Atelier

@ Pascal Victor

Duel au sommet

En reprenant le texte du fameux débat de 1988 et en le réduisant à une heure trente,  le théâtre Montansier, dirigé par Geneviève Dichamp et Frédéric Franck, nous donne à entendre une autre version du discours politique. Tous les éléments propres à la dramaturgie étant réunis, cela ne pouvait que constituer un magnifique moment de théâtre.

Le choc de deux personnalités aux antipodes, de deux conceptions de la société qui s’affrontent lors d’un débat… cela vous rappelle peut-être quelque chose ? Le débat de l’entre-deux tours de l’élection présidentielle est désormais une institution dans notre pays. Au-delà de la politique, il constitue aussi un bel exercice de rhétorique – et partant, de manipulation –, comme ce fut le cas pour le débat de 1988.

D’emblée, chacun veille à présenter un ethos (image que le locuteur donne de lui-même à travers son discours) positif. À l’opposé d’un Mitterrand, fin stratège, qui remet les choses en perspective dans l’histoire (par exemple, la crise de la Nouvelle-Calédonie) et qui propose une approche philosophique du monde, Chirac incarne un candidat plus technocrate, pragmatique, qui se réfère en permanence au bilan de son ministère.

N’oublions pas cependant la particularité des candidats de 1988 : l’un était le Président de la République et l’autre, son Premier ministre, obligés de cohabiter depuis deux ans au sommet de l’État. D’où une opposition renforcée par le statut de chacun, donnant lieu à un dialogue lourd de sous-entendus, de ressentiments, aux allures de règlement de comptes.

La retranscription des textes met en exergue leur mordant et, parfois même, leur drôlerie. À Chirac, qui veut que les choses soient claires : « Nous sommes deux candidats à égalité… vous me permettrez de vous appeler Monsieur Mitterrand… », Mitterrand rétorque avec une ironie cinglante : « Bien sûr, M. le Premier ministre. » De même, l’absurdité du dialogue déclenche le rire quand Chirac interpelle son adversaire sur la hausse de la TVA sur les aliments pour chiens et que celui-ci répond qu’il aime les chiens mais qu’il « se préoccupe de la TVA pour les hommes ».

Véritable joute oratoire, mais aussi rencontre entre deux grands acteurs : Jacques Weber, avec sa stature imposante et ses mimiques lourdes de sous-entendus, compose un Mitterrand souverain, face à François Morel, qui fait ressortir la dimension humaine et le désarroi de son challenger. Entre les deux, Magali Rosenzweig, alias Michèle Cotta, compte les coups d’un air médusé.

À quelques heures du débat de l’entre-deux tours (réel celui-ci), ce spectacle nous oblige à une distanciation bienvenue face aux affirmations de ceux qui briguent le pouvoir suprême. Un moment de théâtre jubilatoire, mais aussi une réflexion salutaire sur la politique et ses faux-semblants.

Véronique Tran Vinh

avec :  Jacques Weber , François Morel et Magali Rozenzweig
Produit par : le théâtre Montansier

6 représentations exceptionnelles :
Les 2, 3, 4, 5 et 6 mai à 21 h
Le 7 mai à 16 h
Théâtre de l’Atelier
1, place Charles-Dullin
75018 Paris
Réservations au : 01 39 20 16 00
www.theatremontansier.com
www.theatre-atelier.com

 

Le Horla, au théâtre Michel

Un homme, en apparence sain d’esprit, se sent peu à peu envahi par la présence d’un être invisible, qui le guette dans les recoins de sa maison.

Comment ne pas être épaté(e) par le jeu de Florent Aumaître ? Seul en scène, à peine accompagné par quelques effets de lumière et de musique, il s’empare du texte de Maupassant, se collette avec lui et le fait sien. D’un naturel confondant, le comédien fait montre d’une grande expressivité dans son jeu : d’abord gai et insouciant, puis de plus en plus tourmenté par de sombres visions, partagé entre l’incrédulité et la peur face à ce monstre invisible qu’est le « Horla », décidé à en découdre, enfin, désespéré… il passe par tous ces états avant de basculer de l’autre côté de la raison.

Le héros est-il possédé par un être malfaisant débarqué d’un trois-mâts, en provenance du Brésil, comme il le soupçonne ? ou est-il en train de sombrer, lentement mais sûrement, dans la folie ? Cette nouvelle de Guy de Maupassant, qui flirte avec le fantastique, est magnifiquement écrite. Elle retranscrit également les découvertes de l’époque sur l’hypnose. Est-ce un hasard si sa rédaction coïncide avec le début des angoisses et des hallucinations chez son auteur, liées à la syphilis dont il souffrait ?

Grâce à son élocution parfaite, le comédien nous restitue toutes les subtilités du texte, créant un véritable suspense. On est littéralement suspendu à ses lèvres, aspiré avec lui dans ses tourments, retenant notre souffle jusqu’à la fin (même si la plupart d’entre nous la connaissent déjà). Rien que pour cette rencontre entre Florent Aumaître et ce texte, il faut courir voir Le Horla. Même si l’on peut regretter un peu l’absence de mise en scène.

Texte de Guy de Maupassant
avec Florent Aumaître
Mise en scène de Slimane Kacioui

Jusqu’au 6 mai 2017
Les mardi et mercredi à 19 h
Dates supplémentaires :
jeudi 4, vendredi 5 et samedi 6 mai à 19h00

Théâtre Michel
58, rue des Mathurins
75008 Paris
http://www.theatre-michel.fr/Spectacles/le-horla

Omelettes amoureuses, au Tremplin Théâtre

@Philippe Brière

Comment faire une omelette sans casser d’œufs, ou, autrement dit, comment devenir une femme forte, consciente de ses potentialités, qui ne s’excuse plus d’exister… libre tout simplement ? Comment réveiller la « guerrière » qui sommeille en chacune d’entre nous ?

C’est cette quête initiatique que Corinne Merle, seule en scène, va nous faire partager. Pour cela, elle fera appel aux textes d’autres femmes (notamment Virginie Despentes, Florence Lautrédou…) qui ont cherché, avant elle, à se dégager des archétypes culturels et à affirmer leur singularité. Un discours militant, féministe bien sûr, mais aussi, tout simplement humain.

Dans la pénombre de la minuscule scène du Tremplin Théâtre, émergent quelques accessoires symboliques : une robe en lamé, une blouse de ménage, un panier en osier, une paire d’escarpins, etc. La comédienne les utilisera à tour de rôle pour se mettre dans la peau de différentes femmes : la petite fille, la femme naïve, la séductrice, la rebelle, etc.

L’accent est mis sur les violences faites aux femmes, et notamment sur le viol. Même si le propos est parfois un peu trop appuyé, la comédienne auteur le fait partager avec une belle générosité. Il est question de prise de conscience, de résilience, d’amour aussi. Un petit bémol toutefois sur la mise en avant des textes, que j’ai trouvé par moments trop présents.

Corinne Merle incarne à merveille cette femme plurielle et fait montre d’une belle présence scénique, jouant de son corps sans fausse pudeur. Voluptueuse comme peut l’être une femme bien dans sa peau. Ses propos sont parfois crus, parfois violents, souvent drôles.

À défaut de recette, notre apprentie cuisinière se transformera en guerrière, prête à mobiliser ses forces pour partir à l’assaut de la vie. Prenez-en de la graine et courez voir le spectacle. La salle est petite, alors n’oubliez pas de réserver !

Véronique Tran Vinh

Idée originale, écriture, jeu : Corinne Merle
Création lumière : Fabienne Breitman
Collaboration artistique : Florence Evrard, François Jenny

Dates : Mars : 31 – Avril : 1, 7, 8, 14, 15, 21, 22, 28, 29
Tremplin Théâtre
39, rue des Trois-Frères
75018 Paris
Réservations : 06 62 69 83 96
http://www.comeprod.fr/

 

Noces de sang, À la folie Théâtre

©Jean-Christophe Fossey

L’Andalousie, la terre, le poids de la famille et des traditions, l’oppression des femmes, mais aussi, la poésie, le sens du fantastique… tels sont les grands thèmes qui traversent l’œuvre de Federico García Lorca. Mais comment porter sur scène cette pièce mille fois jouée sans tomber dans le piège convenu du mélodrame ?

« Fidèles à l’esprit de Lorca, notre ambition est de rendre la culture accessible à tous. De faire un théâtre populaire mais exigeant […], déclarait Natalie Schaevers, en février 2017. Parce que parfois, les mots ne sont pas suffisants pour exprimer ce que les personnages ressentent, la danse, à travers le tango, ou la musique prendront la parole à leur tour […]. »

C’est là toute l’originalité de la proposition, qui se veut dans le prolongement d’un théâtre populaire multidisciplinaire. Les personnages sont donc resserrés autour de quatre comédiens, à la fois chanteurs, danseurs et musiciens. Si toute la troupe de la compagnie La Grue Blanche met sa fougue au service du texte de García Lorca, Hélène Hardouin domine largement la distribution par la qualité de son interprétation (à la fois vocale et scénique) et son évidente force comique.

Elle joue la Madre, la mère du fiancé, qui rumine sa haine contre les Felix, la famille ennemie qui a tué son mari et son fils aîné et qui consent à contrecœur au mariage (donc au départ) de son cadet. Dans le rôle de l’épouse délaissée de Leonardo – l’ex-fiancé de la Novia, qui a dû renoncer à l’épouser, faute d’argent –, elle est également très crédible et incarne le poids qui pèse sur les femmes dans cette société patriarcale et fermée.

La mise en scène, très épurée, laisse toute sa place au texte de García Lorca. Les autres formes d’expression (musique, chant, danse, masques) apportent une dimension originale à la pièce, ainsi qu’une note d’humour bienvenue. Saluons donc cette volonté évidente de sortir des sentiers battus, même si l’on peut regretter que la magie du tango – danse de vie et de sensualité – ne ressorte pas plus fortement.

Véronique Tran Vinh

JUSQU’AU 16 AVRIL 201
Jeudi à 19 h 30, samedi à 18 h, dimanche à 16 h 30
À la folie Théâtre
6, rue de la Folie Méricourt
75011 Paris
Tél. : 01 43 55 14 80
http://bit.ly/2nO9nTX

D’après Federico García Lorca
Créatrice du projet : Maiko Vuillod
Mise en scène, adaptation du texte : Natalie Schaevers
Direction d’acteurs : Sandrine Briard
La mère /la femme de Leonardo /la lune/chant : Hélène Hardouin
Leonardo/le père/la voisine: Romain Sandère
Le fiancé/clarinette : Erwan Zamor
La fiancée/violon : Maiko Vuillod
Coach chorégraphe : Patrice Meissirel (double champion de France tango et salon).

 

Les Âmes offensées, au musée du quai Branly

InuitFred Lyonnet

@Fred Lyonnet

Le temps d’un week-end, dans le cadre du programme L’Ethnologie va vous surprendre, l’ethnologue Philippe Geslin a présenté un cycle de trois « conférences », mises en scène par Macha Makeïff. Le premier volet de cette trilogie, Peau d’ours sur ciel d’avril, nous a emmenés sur les traces des derniers chasseurs Inuits. Quand l’ethnologie se met à la portée de tous grâce à une création théâtrale d’un nouveau genre.

Quelles sont donc ces âmes que l’on offense ? Elles appartiennent à ces peuplades de l’autre bout du monde qui parviennent à survivre dans des conditions hostiles et dont on voudrait décider du sort. Que ce soit les Inuits, les Soussous de Guinée ou les Massaïs de Tanzanie, Philippe Geslin part régulièrement à leur rencontre afin d’étudier leurs coutumes ancestrales, leur mode de vie ainsi que les bouleversements engendrés par le monde moderne.

Sur une scène ronde qui évoque un globe terrestre, l’ethnologue conteur s’adresse à nous par l’intermédiaire de son carnet de bord. Il nous fait part de ses observations de scientifique. Changement climatique, passage de la chasse traditionnelle aux phoques à la pêche, plus lucrative, incursion de la culture de masse dans une société traditionnelle, mais aussi anecdotes sur la vie des Inuits : tout est pointé, sans naïveté. Geslin rend hommage au passage à ceux qui ont ouvert le chemin avant lui. La projection de photographies (faites par lui-même) ou de documents d’archives sur le mur du fond vient ponctuer son récit.

À ce constat, se mêlent des réflexions plus personnelles (non dénuées d’humour) et philosophiques où transparaissent l’empathie d’un homme amené à partager le quotidien d’autres être humains et la conscience du monde qui l’entoure : « Vous n’avez pas compris que la terre vous invite, seulement. » Des voix off évoquent les légendes et les mythes qui façonnent l’identité des Inuits, identité qui perdure malgré la marche forcée vers la modernité.

Par touches légères, la mise en scène de Macha Makeïff met joliment en relief le récit de l’ethnologue. Un bloc de glace qui fond, un igloo en carton, une peau d’ours, un corbeau… et notre imagination fait le reste.

Un spectacle plein de poésie et d’humanité qui nous fait voyager avec Philippe Geslin sur la banquise des Inuits et ressentir l’émerveillement de ce « glaneur d’émotions » devant un monde à l’équilibre fragile. Souhaitons que l’explorateur poète continue à nous faire partager ses découvertes sur scène !

Véronique Tran Vinh

Avec Philippe Geslin

Mise en scène, adaptation, scénographie et costumes Macha Makeïff
Voix Philippe Geslin, Macha Makeïeff, Aïssa Mallouk Création vidéo et iconographie Philippe Geslin, Guillaume Cassar et Alain Dalmasso Assistante artistique MargotClavières Régie générale Frédéric Lyonnet Lumières Sylvio Charlemagne Créationson Jean-Claude Leita et Julien Sonnet et toute l’équipe de La Criée Façonnageécran Gerriets Structure métallique Ferronnerie du Var

Musée du quai Branly-Jacques Chirac
37, quai Branly
75007 Paris
http://www.quaibranly.fr/fr/

« Les Âmes offensées » est un cycle de trois conférences théâtrales :
Peau d’ours sur ciel d’avril
Les derniers chasseurs Inuits
Le Crayon de Dieu n’a pas de gomme
Chez les Soussous de Guinée
Les Guerriers Massaïs
Avant le départ des gazelles…

Photographies de Philippe Geslin : dans le catalogue de YellowKorner, à la librairie-galerie Hune, Saint-Germain-des-Prés.

Noce, au théâtre du Lucernaire

@Emmanuel Valentin

Un concentré d’énergie, un raz-de-marée verbal qui vous submerge, emportant tout sur son passage… La force du texte de Jean-Luc Lagarce (Derniers remords avant l’oubli, le Pays lointain, Music-Hall, Juste la fin du monde) parvient à transcender la mise en scène parfois outrancière de Pierre Notte (mouvements scéniques, musique omniprésente, etc.).

Cinq personnages, cinq exclu(e)s de cette noce que tous imaginent forcément grandiose. Chacun est un archétype à part entière : l’Enfant, la Femme, l’Homme, le Monsieur et la Dame. La montée de la tension dramatique est implacable : désir puissant de faire partie de la noce – symbole suprême de l’intégration sociale – euphorie d’y être arrivé, désillusion de se sentir rejeté, révolte, et enfin, vengeance, dans un gigantesque jeu de massacre… avant que les exclus ne reproduisent eux-mêmes le système qu’ils prétendaient dénoncer. Au passage, on notera que pour Lagarce, les soi-disant « nantis » souffrent d’une forme de misère différente, mais tout aussi pitoyable que celle des exclus.

Même si la deuxième partie de la pièce (notamment après le saccage de la noce), perd un peu en force à cause du côté répétitif des situations, l’ensemble est néanmoins très réussi. Cette satire sociale est admirablement servie par le jeu des acteurs qui réussissent la performance de faire vivre un texte très narratif, et à restituer son intensité.

Devant l’absurdité des situations, on a envie de rire, mais le rire reste bloqué dans la gorge, car la violence du propos est sous-jacente. De quel côté de la table est-on ? Du côté des nantis, ceux qui ont été invités à la noce, ou de celui des laissés-pour-compte, ceux que la société ne voit même pas ? L’indifférence et le mépris de l’autre ne peuvent qu’engendrer frustration et violence. Le texte soulève des questions toujours d’actualité. Alors, faut-il être de la noce, ou pas ?

Pour le savoir, courez voir la pièce !

Véronique Tran Vinh

Texte : Jean-Luc Lagarce
Mise en scène: Pierre Notte
Avec : Grégory Barco, Bertrand Degrémont, Ève Herszfeld, Amandine Sroussi et Paola Valentin.

 JUSQU’AU 11 MARS 2017
Du mardi au samedi à 21 h
Théâtre du Lucernaire
53, rue Notre-Dame-des-Champs
75006 Paris
Tél. : 01 45 44 57 34
http://www.lucernaire.fr/theatre/1072-noce.html