“Blanche Neige”, à la Grande Halle de la Villette

Blanche Neige-Jean-Claude Carbonne CMJN

©Jean-Claude Carbonne

Ce ballet, créé en 2009 et magistralement interprété par les 24 danseurs de la compagnie Angelin Preljocaj, se veut une « parenthèse féérique et enchantée » dans l’œuvre du chorégraphe d’origine albanaise. Durant 1 h 50, nous sommes happés par la magie des décors de Thierry Leproust, le lyrisme de la musique de Malher et la beauté de la chorégraphie.

Au-delà du célèbre mythe des frères Grimm, Preljocaj nous offre une version de Blanche Neige très charnelle, ancrée dans la réalité : parcours initiatique d’une jeune fille qui devient femme pour Blanche Neige, poursuite de l’éternelle jeunesse et lutte pour la conserver pour sa marâtre.

Certaines scènes frappent particulièrement par leur créativité, comme celle où les sept nains (des mineurs de fond !) semblent jaillir d’une falaise abrupte où ils effectuent un surprenant ballet en suspension ; ou encore, celle où la marâtre poursuit Blanche Neige pour lui enfoncer la pomme dans la gorge, avec un sadisme non dénué de volupté. De même, la scène où le prince désespéré danse avec Blanche Neige, présumée morte, captive.

Les costumes de Jean Paul Gaultier apportent leur touche incongrue à l’univers de Preljocaj et contribuent à sublimer le corps des danseurs. Ah ! la tunique de Blanche Neige hardiment fendue sur les hanches… et le pantalon orange à bretelles du prince (clin d’œil au style Gaultier des années quatre-vingt dix !), sans oublier la tenue de la marâtre, très réussie, à mi-chemin entre celle de Madonna et d’une dominatrice sexy.

Mirea Delogu, dans le rôle de Blanche Neige, fait preuve d’une belle expressivité dans la danse. Face à elle, Cecilia Torres Morillo, d’une sensualité redoutable, campe une marâtre aussi fascinante que maléfique, prête à tout pour conserver sa jeunesse et sa beauté. Les scènes où elle apparaît, escortée par ses deux chats (telle Catwoman) ou face à son miroir, sont d’une grande force dramatique.

En résumé, un spectacle plein de créativité et de sensualité, porté par une chorégraphie enlevée, qui permet de parler aux petits comme aux grands, et qui nous prouve, si besoin était, que Blanche Neige est un conte très actuel.

Véronique Tran Vinh

Chorégraphie Angelin Preljocaj
Costumes Jean Paul Gaultier
Musique Gustave Mahler – Musique additionnelle 79 D
Décors Thierry Leproust
Lumières Patrick Riou
Avec Mirea Delogu (Blanche Neige), Redi Shtylla (le prince), Cecilia Torres Morillo / Anna Tatarova (la reine), Sergi Amoros Aparicio (le roi), Margaux Coucharrière, Manuela Spera (les chats).
Création 2008 – Chorégraphie primée aux Globes de cristal 2009.

Du 5 au 8 juillet 2018
Grande Halle de la Villette
https://lavillette.com/evenement/angelin-preljocaj-blanche-neige/#utm_source=blog&utm_medium=DMPVD


Publicités

“Les Âmes offensées” (Volet 2), au musée du quai Branly

Ce diaporama nécessite JavaScript.

©Fred Lyonnet

Dans cette trilogie, Macha Makaeïeff a décidé de mettre en scène les récits de voyage de l’ethnologue Philippe Geslin. Ces spectacles d’un genre inédit – entre le récit et le théâtre – nous parlent d’un monde qui bascule, de peuples obligés de s’adapter pour survivre.

L’année dernière, j’avais chroniqué Peau d’ours sur ciel d’avril, qui nous emmenait sur les traces des derniers chasseurs Inuits.
https://dmpvd.wordpress.com/2017/03/13/les-ames-offensees-au-musee-du-quai-branly/

Cette fois, je suis allée découvrir le quotidien des Soussous de Guinée, dans le spectacle joliment intitulé Le Crayon de Dieu n’a pas de gomme. Un quotidien que Philippe Geslin nous décrit de manière sensible. Pas de doute, les Soussous ont beaucoup de choses à nous apprendre. Un art de vivre surtout, qui consiste à aborder des conditions de vie hostiles dans la mangrove (chaleur tropicale, moustiques, labeur…) avec un sens inné de la poésie.

Sur scène, deux symboles : d’un côté, un tas de sel qui évoque « l’or blanc », exploité par les Soussous – menace pour l’équilibre fragile de la mangrove – de l’autre, la portière d’une vieille 403, dernier reste de la colonisation française. En écho au récit de l’ethnologue, résonnent les mots que N’Fassory, son hôte, a consignés sur des cahiers d’écolier. Des mots simples qui parlent de la vie au village, du labeur quotidien, de la relation des Soussous avec leur terre, de leurs coutumes (ou de ce qu’il en reste).

Des vidéos ou des photos projetées sur le mur du fond viennent compléter ce tableau : on navigue en pirogue dans la touffeur de la mangrove avec l’explorateur poète, on assiste à une cérémonie d’initiation, on circule dans un taxi brousse… Traces de vie, témoignage fragile d’un passé qui s’estompe.

Une fois de plus, avec finesse, Macha Makaeïff réussit à ouvrir les portes de notre imaginaire. Ce voyage chez les Soussous nous donne envie d’aller découvrir d’autres « âmes offensées », d’autres communautés à la vie bouleversée par le progrès. Et si l’ethnologie nous invitait à porter un regard sensible sur le monde ?

Véronique Tran Vinh

Avec Philippe Geslin

Mise en scène, adaptation, scénographie et costumes Macha Makeïff
Musée du quai Branly-Jacques Chirac,
en partenariat avec le Théâtre de la Criée, Marseille
37, quai Branly
75007 Paris

Vendredi 15 juin
20 h, premier volet : Peau d’ours sur ciel d’avril, les derniers chasseurs Inuit
Samedi 16 juin
19 h, deuxième volet : Le crayon de Dieu n’a pas de gomme, chez les Soussou de Guinée
Dimanche 17 juin
17 h, troisième volet : Avant le départ des gazelles, les guerriers Massaï

http://www.quaibranly.fr/fr/expositions-evenements/au-musee/spectacles-fetes-et-evenements/spectacles/details-de-levenement/e/les-ames-offensees-37619/

Bientôt à la Villette, Preljocaj revisite “Blanche-Neige”

960-18-Reine_0404_Blanche-Neige-Jean-Claude-Carbonne© Jean-Claude Carbonne

Nichés au coeur des décors de Thierry Leproust et sublimés par les costumes de Jean-Paul Gaultier, les danseurs de Preljocaj incarnent dans ce ballet narratif toute la folie lyrique et exaltée du conte des frères Grimm. Un spectacle enchanteur, entre romantisme, érotisme et violence.

Du 5 au 8 juillet 2018 • Grande Halle de la Villette
Du jeudi au samedi à 20 h 30
Dimanche à 16 h
https://lavillette.com/evenement/angelin-preljocaj-blanche-neige/?utm_source=blog&utm_medium=DMPVD

“La Fiesta”, à la Villette

 

 

Ce diaporama nécessite JavaScript.

©Jean-Louis Duzert

« Je crois que la fête est à la fois l’expression et la nécessité de ma culture. » Dans sa dernière création, qui a fait sensation au dernier festival d’Avigon, Israel Galván évoque ce moment précis et codifié du spectacle flamenco au cours duquel les artistes sonnent le final en changeant de rôle (fin de fiesta).

La Fiesta, c’est d’abord et avant tout une histoire d’amitié et une histoire de troupe. Des femmes et des hommes qui partagent la même passion pour la culture flamenca et la musique au sens large. La participation d’une chanteuse venue d’ailleurs qui « s’exprime » dans plusieurs langues, d’une étrange violoniste et d’un ensemble byzantin (à la musique magnifique) en témoigne. Tout cela forme un ensemble furieusement iconoclaste.

Dans ce spectacle, il est question de sons plutôt que de musique à proprement parler, des sons produits avec la voix, mais aussi avec la bouche, les mains, et même les pieds. Il est question aussi du chaos, du sacré, et comme le sous-entend le titre, du sens de la fête présent partout en Espagne. Et évidemment, une fête ne se fait jamais seul…

Ici, pas de scénographie réglée au millimétre, mais plutôt un bouillonnement de vie, des tables qu’on renverse pour danser dessus, des coquillages qu’on s’amuse à jeter en l’air ou à piétiner allègrement, des défis que l’on se lance à travers la maîtrise des voix et des corps.

Même si l’on est parfois un peu déconcerté, on se laisse happer par le rythme de la danse, le rythme de la vie. Parfois, cela ressemble à une longue transe comme dans le ballet final – véritable morceau de bravoure – où le maître sévillan évolue au milieu de sons qui évoquent la semana santa (cris, pleurs, prières…).

C’est ce bordel, cette effervescence, cette fratrie liée par une culture artistique très forte qui donnent envie d’entrer dans la fête à notre tour… n’en déplaise aux esprits chagrins. Que viva la fiesta !

Véronique Tran Vinh

Jusqu’au 11 juin 2018
Grande halle de la Villette, dans le cadre de la programmation hors les murs du Théâtre de la Ville
Tous les jours à 20 h 30, sauf dimanche à 16 h
https://lavillette.com/evenement/israel-galvan-la-fiesta/#utm_source=blog&utm_medium=DMPVD
Toute la programmation de la Villette ici :
https://lavillette.com/agenda/

Conception, direction artistique, chorégraphie Israel Galván
Direction musicale Israel Galván et Niño de Elche
Avec Eloísa Cantón, Emilio Caracafé, Israel Galván, El Junco, Ramón Martínez, Niño de Elche, Alejandro Rojas-Marcos, Alia Sellami, Uchi et le Byzantine Ensemble Polytropon
Dramaturgie Pedro G. Romero

“Le Misanthrope”, à la Grande Écurie de Versailles

Ce diaporama nécessite JavaScript.

©Emmanuel Orain

Écrite en 1666 par Molière, cette pièce est marquée par l’amertume liée à la situation personnelle de l’auteur (querelle du Tartuffe et déboires amoureux). La tragédienne et metteuse en scène Anne Delbée nous en livre sa vision toute personnelle.

Dans le cadre magnifique de la Grande Écurie, nous avons assisté ce soir-là à une relecture décalée du Misanthrope, placée sous signe de la dolce vita. D’emblée, le ton est donné. Il sera résolument baroque. Anne Delbée transpose le Misanthrope à notre époque, dont le goût pour le paraître et la liberté de mœurs sont soulignés. Elle donne à voir une comédie dominée par l’ambivalence des sentiments humains : Alceste hait l’hypocrisie, mais il aime la belle Célimène dont la liberté de comportement et l’attrait pour la médisance sont contraires à ses valeurs.

La mise en scène est volontairement outrée, évoquant par moments un univers fellinien avec des personnages au comportement extravagant, voire grotesque, illustré par Oronte (excellent Yannis Ezziadi, tout en gloussements et gestes affectés), et les “petits marquis”. Célimène et sa cour d’admirateurs sont montrés comme une bande de jouisseurs, dépourvus de valeurs, qui se livrent à une fête perpétuelle. Ils dansent, boivent, se rient de tout et de tous, comme dans l’acte 2 (très drôle) où Célimène, au cours d’une sarabande échevelée, raille à tour de rôle certains de ses soupirants absents.

Trop d’artifices
Face à eux, Alceste incarne le moraliste drapé dans sa dignité. On ne peut s’empêcher d’y voir l’alter ego de l’auteur lui-même, raillé et attaqué après avoir été porté aux nues, malheureux en amour. Cela n’empêche pas Molière de montrer le revers de son caractère : son manque d’indulgence envers les autres qui vire au rigorisme. Entre les deux, Philinte, qui prône le compromis entre l’hypocrisie et la vertu.

Malheureusement, la mise en scène, surchargée, finit par desservir le sujet. Anachronismes, comédiens habillés en femmes ou qui se trémoussent au son de musiques contemporaines… pour montrer la vacuité du monde moderne ? Tous ces artifices finissent par lasser d’autant qu’ils n’apportent rien au propos – pourtant incisif – de Molière.

Vous l’aurez compris, je n’ai pas été convaincue par cette proposition du Misanthrope, malgré une distribution talentueuse – citons entre autres Valentin Fruitier, parfait en « atrabilaire amoureux », Emmanuel Barrouyer, Philinte à la causticité bienvenue, et Émilie Delbée, très convaincante en Célimène d’aujourd’hui  – et une tentative audacieuse de rendre cette comédie de caractères plus actuelle.

Que cela ne vous empêche pas de courir découvrir les autres représentations théâtrales données dans les plus beaux endroits de Versailles !

Véronique Tran Vinh

Mise en scène Anne Delbée
Avec la compagnie Anastasis
Valentin Fruitier (Alceste), Emmanuel Barrouyer (Philinte), Yannis Ezziadi (Oronte), Émilie Delbée (Célimène), Esther Moreau (Éliante), Anne Delbée (Arsinoé), Luc Rodier (Acaste), Étienne Bianco (Clitandre), Arthur Compardon, Stanislas Perrin.

Prochaines représentations :
Le 13 juin à 20 h 30 : par la compagnie Viva
Le 29 juin à 20 h 45 : par la compagnie Anastasis

D’autres spectacles sont programmés tout au long du mois de juin, partout dans Versailles, gratuits pour la plupart.
Renseignements : 01 30 21 51 39
http://www.moismoliere.com/
https://www.youtube.com/watch?v=G8AMkpNx5tQ

 

À La Villette, Israel Galvan fait sa fiesta

960-IsraelGalvan-LaFiesta-StPolten_1G8A9430Aliaksandra-Kanonchenka

©Aliaksandra-Kanonchenka

Au sommet de son art, Israel Galván s’engage dans une nouvelle forme de relation au corps avec une pièce chorale inédite. Aucun fête n’a lieu sans son anti-fête, en marge, derrière ceux qui dansent. C’est cet anneau autour de l’astre que le danseur, confronté à huit autres artistes, veut observer dans La Fiesta.
Bientôt ma chronique sur DMPVD…

Du 5 au 11 juin • Grande Halle de la Villette
Tous les jours à 20 h 30 / Dimanche 11 juin à 16 h – Relâche le 8 juin
https://lavillette.com/evenement/israel-galvan-la-fiesta/#utm_source=blog&utm_medium=DMPVD

 

 

 

 

Le Mois Molière, à Versailles

csm_Header-fixe-haut-page-MMweb_dab4d4c309 (1)

Depuis plus de vingt ans, le Mois Molière marque le lancement de la saison des festivals. Chaque année, du 1er au 30 juin, la manifestation voit affluer les comédiens à Versailles. Pour de nombreuses compagnies, c’est un véritable tour de chauffe avant le Off d’Avignon.
Incubateur de talents depuis 1996, le Mois Molière transforme la ville,
trente jours durant, en une grande scène à ciel ouvert, accueillant chaque année près de 100 000 spectateurs350 spectacles, classiques et contemporains, majoritairement en entrée libre, défendent les nouvelles formes du théâtre populaire, dans plus de 60 lieux, partout en ville (Grande écurie du château, Potager du Roi, théâtre Montansier, ancien hôpital royal, galerie des Affaires étrangères de Louis XV, parcs, places et jardins…).

Le Mois Molière – 23e édition
Retrouvez l’intégralité de la programmation sur :
http://www.moismoliere.com/

“4.48 Psychosis”, au Théâtre-Studio d’Alfortville

 

 

 

©Simon Annand

Au cœur de la psychose

Sujet difficile que celui abordé par Sarah Kane, jeune dramaturge à la sensibilité exacerbée, dans ce long et ultime monologue. Elle y évoque la profonde dépression qui la conduira à mettre fin à ses jours à 28 ans. Un sujet qu’elle traite de manière frontale et sans pathos, à la manière d’un testament.

 4 h 48 : heure à laquelle Sarah Kane a décidé de se donner la mort.
1 h 12 : durée exacte de sa dernière pièce (dixit Christian Benedetti, son metteur en scène).
Quand on parle d’un sujet aussi dur que celui de la maladie psychique (et du suicide), autant être précis. C’est sans doute ce qu’a dû se dire Sarah Kane en écrivant ce texte.

Brûlante d’intensité et de vérité, la comédienne Hélène Viviès se tient droite face au public, comme face à elle-même. La mise en scène, épurée à l’extrême – pour ne pas dire inexistante –, laisse toute la place aux mots et à leur rythme : « brille scintille cingle brûle tords serre effleure cingle brille scintille cogne ». Horrible beauté du verbe quand il touche à l’indescriptible.

Petit à petit, on se laisse emporter par ce flot de mots jetés, presque crachés, dans un long slam, pour dire l’esprit écartelé entre la raison et la folie. Lucidité effroyable face à la souffrance psychique, qui annihile toute autre forme d’émotion ; éclairs de violence aussi. Sans complaisance, mais avec une certaine forme d’ironie, la jeune femme relate de manière clinique ses échanges avec son médecin psychiatre, énumère les traitements reçus et leurs effets (ou non) sur son état.

Le souffle coupé, on suit le parcours de cette âme torturée qui ne voit d’autre issue que la mort. Malgré la radicalité du propos, les mots résonnent avec une grande intensité dans la petite salle du Théâtre Studio, nous renvoyant à nos terreurs les plus intimes.

Un cri de rage et de désespérance qui glace le sang, et dont la fulgurance continue de nous hanter longtemps après que l’on a quitté la salle.

Véronique Tran Vinh

D’après Sarah Kane
Avec Hélène Viviès
Traduction : Séverine Magois
Mise en scène : Christian Benedetti

JUSQU’AU 9 JUIN 2018
Du mercredi au samedi à 20 h 30
Dimanche à 16 h 30

 Théâtre-Studio
16, rue Marcelin Berthelot
94140 Alfortville
Tél. : 01 43 76 86 56
https://www.theatre-studio.com/

“Les Franglaises”, à la Seine musicale

Ce diaporama nécessite JavaScript.

©Victor Delfilm

N’oubliez pas les paroles

Dans l’immense salle de la Seine musicale, le démarrage du show se fait un peu attendre. Le public, déjà chaud, tape dans les mains avec enthousiasme. Après deux ou trois gags pour le faire patienter, ils arrivent enfin : une bande de quatre filles et dix garçons, dont un maître de cérémonie qui lance le spectacle. Le principe : faire deviner au public des standards anglo-saxons traduits en franglais (c’est-à-dire en français littéral), ce qui donne, évidemment, matière à rire. C’est drôle, déjanté, et diablement efficace.

Quelques perles relevées ici et là : « Bonjour, au revoir » des Scarabées donne lieu à un sketch désopilant, avec un chanteur désorienté devant l’inanité des paroles. Dans un autre sketch, malgré l’avis de ses partenaires, l’une des chanteuses veut interpréter coûte que coûte un tube des Filles Épice. Enfin, dans « Tu peux garder ton chapeau » de Joe Cocker, le danseur découvre les paroles en même temps que le chanteur, ce qui l’oblige à un strip-tease hilarant.

Mais le spectacle ne se limite pas à des parodies de standards anglophones. Tous les membres des Franglaises sont des musiciens, chanteurs et danseurs accomplis. Ils se livrent donc à un show à la scénographie parfaitement étudiée, où leur complicité et leur plaisir de s’exprimer sont évidents.

Malheureusement, la deuxième partie du spectacle est un peu moins réussie. La faute au manque de proximité avec les interprètes ? à la durée du spectacle (1 h 40) ? Dans l’intention louable de renouveler le concept, le blind-test se mue en une comédie musicale loufoque qui lorgne du côté des Monty Python. Les gags s’enchaînent à un rythme d’enfer, sous les yeux atterrés du maître de cérémonie, censé avoir perdu le contrôle de son spectacle. Certains auraient cependant gagné à être écourtés.

Malgré ce léger bémol, on passe une excellente soirée en compagnie de ces joyeux drilles et on ressort de la salle, le sourire aux lèvres et la tête pleine de refrains… en franglais, bien entendu !

À souligner au passage, la belle prestation de Pokemon Crew, en première partie, qui en met plein la vue avec ses chorégraphies de breakdance, chroniqué ici :
https://bit.ly/2G8ms7d

Véronique Tran Vinh

http://www.lesfranglaises.fr/
La Seine musicale
Île Seguin
92100 Boulogne-Billancourt
https://www.laseinemusicale.com/

“Le Monte-plats », au théâtre du Lucernaire

Photos Mayliss Ghorra

Comment redynamiser une pièce célèbre de Harold Pinter et rendre son propos moderne et accessible ? Pari brillamment relevé (et réussi) par Étienne Launay dans cette adaptation on ne peut plus innovante.

Partant d’une intrigue plutôt simple – un huis clos entre deux tueurs à gages qui attendent leur ordre de mission –, il réussit à maintenir une tension et un suspense permanents jusqu’à la chute finale. Contraints à l’immobilité, les deux protagonistes essaient de tuer le temps comme ils peuvent. Nerveux, Gus n’arrête pas de bavarder et partant, commence à se poser des questions sur leur mission… Trop de questions au goût de Ben, son partenaire de toujours. La tension monte d’un cran entre les deux hommes.

Le décor dépouillé – un simple lit de camp avec une couverture –, presque carcéral, accentue l’impression de solitude et d’ennui des deux personnages. Ce huis clos étouffant est seulement troublé par le grincement du monte-plats et les mystérieux messages qui arrivent de l’extérieur, concernant des commandes de mets qu’ils ne peuvent pas honorer. Peu à peu, l’angoisse gagne les deux comparses.

Plongée dans la schizophrénie
Dans cette pièce, Pinter dénonce une société qui obéit aux ordres, aussi absurdes soient-ils. Les silences entre les personnages en disent aussi long que leurs paroles. Les dialogues sont faits de phrases anodines, de petites remarques qui font ressortir le caractère absurde de la situation, provoquant l’hilarité en même temps que le malaise.

L’originalité de la proposition d’Étienne Launay réside dans le fait d’avoir dédoublé les personnages de Ben et de Gus, créant ainsi un spectacle en miroir sur la scène du Lucernaire. Quand Ben 1 ou Gus 1 sort, son alter ego (Ben 2 ou Gus 2) entre aussitôt, et ainsi de suite, plongeant le spectateur dans une forme de schizophrénie. Grâce ce jeu de va-et-vient perpétuel, notre attention ne faiblit pas un instant.

Les quatre acteurs excellent, chacun dans son registre. Dans le rôle de Ben, le supposé « leader », Bob Levasseur la joue caïd flegmatique, tandis que Benjamin Kühn adopte un jeu plus survolté. Quant à Gus, il est interprété avec talent par un Simon Larvaron touchant de (fausse ?) naïveté et de drôlerie, et un Mathias Minne en proie au doute.

Un spectacle dense qui nous force à nous questionner sur les dangers d’une société où l’ordre est imposé.

Véronique Tran Vinh

De Harold Pinter
Mise en scène : Étienne Launay
Avec : Simon Larvaron – Mathias Minne (alias Gus) et Bob Levasseur – Benjamin Kühn (alias Ben)

JUSQU’AU 20 mai
Du mardi au samedi à 18 h 30, le dimanche à 15 h

Théâtre du Lucernaire
53, rue Notre-Dame-des-Champs
75006 Paris
http://www.lucernaire.fr

“La Conférence des oiseaux”, à l’Athénée

la-conference-des-oiseaux
© Pascal Chantier

Oiseaux négligents, il faut partir ! Volez ! Volez !
Sous les imprécations de la Huppe, personnage central de ce poème lyrique, des myriades d’oiseaux s’apprêtent à s’envoler pour un long voyage destiné à rejoindre leur roi, le mystérieux Simorgh. Ils hésitent, se consultent, puis renoncent. Vont-ils enfin se décider à prendre leur envol ?

La scène du théâtre de l’Athénée bruit de cris étranges, d’interpellations, de battements d’aile… Même si les oiseaux en question ne sont que des comédiens, interprétés avec talent par Lucas Hérault (qui joue des rôles multiples) et les musiciens de l’ensemble 2e2m. Leurs hochements de tête, leur regard de côté, leur démarche sautillante évoquent à merveille les différentes espèces : le hibou, le paon, le faisan, la perdrix (celle-ci est particulièrement drôle !)

Les costumes s’ouvrent, se déplient, suggérant ici des ailes, là une crête… Ainsi, en jouant simplement avec le plissé de sa jupe, la soprano Raquel Camarinha, (magistrale), se transforme en La Huppe, l’oiseau mythique au plumage chamarré, qui émet d’étranges onomatopées (houp-oup-oup).

La musique contemporaine, signée Michaël Levinas, volontairement dissonante, contribue à rendre cet univers inquiétant. Sons tour à tour stridents, graves, métalliques. Sifflements, claquements, bourdonnements. Nous voilà décontenancés, emportés par le son tournant. Propulsés hors de nos références habituelles, et en même temps, envoûtés.

La voix grave de Hervé Pierre, le narrateur, nous entraîne dans l’univers onirique du poète soufi Fardi Al-Din Attar, daté du XIIe siècle. La mise en scène de Lilo Baur, pleine d’inventivité, souligne l’intemporalité du texte. Que signifie cette quête des oiseaux ? Qui est ce Simorgh que la Huppe exhorte les oiseaux à rejoindre pour un voyage initiatique ? Existe-t-il vraiment ?

Ce poème philosophique – monté par Peter Brook en son temps – n’en finit pas de nous surprendre et de nous interroger sur nous-mêmes. Alors, volez à tire-d’aile pour assister à ce spectacle d’une grande richesse sonore et visuelle.

Véronique Tran Vinh

Livret Michaël Levinas
d’après un conte persan de Farid Al-Din Attar dans l’adaptation de Jean-Claude Carrière 
Musique Michaël Levinas
Mise en scène  Lilo Baur
Direction musicale Pierre Roulier
Avec l’Ensemble 2e2m, Raquel Camarinha (La Huppe), Lucas Hérault (Les Oiseaux), Hervé Pierre, sociétaire de la Comédie-Française (Le narrateur)

Mardi 10 avril et mercredi 11 avril

Athénée Théâtre Louis-Jouvet
7, rue Boudreau
75009 Paris
http://www.athenee-theatre.com/saison/spectacle/la_conference_des_oiseaux.htm

 

“L’Affaire Courteline”, au Lucernaire

©Franck Harscouët

C’est avec un réel plaisir que j’ai retrouvé la fine équipe de La Compagnie La Boîte aux lettres (créée par Salomé Villiers, François Nambot et Bertrand Mounier), que j’avais pu apprécier au même endroit dans une version rafraîchissante du Jeu de l’amour et du hasard. Isabelle de Botton vient compléter cette belle distribution avec son énergie et sa drôlerie communicatives.

Pour restituer l’esprit de ces sept pièces courtes à l’humour jubilatoire, j’en retiendrai trois : celle où Étienne Launay – hilarant en employé veule d’un ministère –, se prétend victime d’un « blues de l’administration » en réponse aux reproches de son directeur (Philippe Perrussel, excellent) sur son absentéisme éhonté. Ensuite, la pièce qui met en scène les confidences tragi-comiques de deux amies (Raphaëlle Lémann et Isabelle de Botton, toutes deux très drôles) : l’une qui a congédié sa bonne, l’autre qui vient de découvrir l’infidélité de son mari. Enfin, la troisième qui confronte à l’institution judiciaire un trio (le mari, la femme et l’amant) et son entourage, tous plus menteurs et égoïstes les uns que les autres.

Toutes ces saynètes sont mises en scène sur un rythme allègre et nous emportent dans un tourbillon de fantaisie. Pour notre plus grand plaisir, elles sont rythmées par une sélection réjouissante de chansons de l’époque : J’ai la rate qui s’dilate, de Gaston Ouvrart – pour illustrer les maladies imaginaires de l’employé du ministère –, ou encore de chansons grivoises, comme celle de Colette Renard : «  Je me fais sucer la friandise, je me fais caresser le gardon, je me fais empeser la chemise, je me fais picorer le bonbon (…) », réponse en forme de boutade aux deux amies éplorées.

Envolé les soucis, oublié la grisaille de cet hiver qui n’en finit pas ! Vous l’aurez compris, on passe un excellent moment en compagnie de cette bande de joyeux lurons, qui nous tend un miroir pour nous faire rire… de nos propres travers.

Véronique Tran Vinh

Sept pièce courtes de Georges Courteline
Mise en scène : Bertrand Mounier
Avec :
Isabelle de Botton
Salomé Villiers ou Raphaëlle Lémann
Étienne Launay
Pierre Hélie
Philippe Perrussel
Bertrand Mounier ou François Nambot

JUSQU’AU 6 MAI 2018
Du mardi au samedi à 19 h, dimanche à 16 h
Théâtre du Lucernaire
53, rue Notre-Dame-des-Champs
75006 Paris
Tél. : 01 45 44 57 34
http://www.lucernaire.fr/theatre/2229-l-affaire-courteline.html

“Shaman & Shadoc”, reprise au Lavoir moderne parisien

Nous avions vu et apprécié ce spectacle en 2017 au théâtre Essaïon, c’est donc avec plaisir que nous republions cette chronique ! Soulignons que l’intégralité de la recette sera versée en soutien au Lavoir moderne parisien.

© David Krüger

Des rats et des hommes

Le choc de deux solitudes qui se rencontrent. D’un côté, Manhattan Shaman, clochard magnifique, qui vit dans un appartement avec des rats pour seuls compagnons, et son cynisme en bandoulière. De l’autre, Shadoc, à l’allure et à la vie si conformistes, élevé dans « la grande tradition de la bonne bouffe et des petites affaires », qui fait preuve de compassion à son égard. Mais qu’ont-ils en commun, à part le début de leur nom ?

De leur rencontre improbable, naissent des propos absurdes, un brin surréalistes, évoquant la vie des rats – qui ressemble étrangement à celle des hommes –, la solitude, l’amour (et son absence) et la mort. Peu importe l’explication finale, trop psychologisante à mon goût. J’ai préféré la première partie, où les deux hommes se cherchent, s’évitent, se heurtent à travers des dialogues mâtinés d’humour noir.

Malgré le peu d’action, on ne s’ennuie pas une minute grâce à la magie de la mise en scène. Les intermèdes apportent une note de gracieuse fantaisie, tandis que lumière et musique nimbent la scène d’une ambiance mystérieuse. Il faut souligner la qualité de l’écriture et de l’interprétation. Ce soir-là, Pierre Margot et Céline Legendre-Herda entouraient Guillaume Orsat, excellent dans le rôle de Shaman le déjanté, cabossé par la vie.

Un petit bijou d’humour noir et de poésie, qu’il faut absolument aller voir avant qu’il ne soit trop tard.

Véronique Tran Vinh

Reprise
Jusqu’au 6 mai 2018 (relâche le 20 avril)
Vendredi à 21 h 30, dimanche à 17 h 30
Le Lavoir moderne parisien
35, rue Léon
75018 Paris
https://www.lavoirmoderneparisien.com/

Écriture et mise en scène : Pierre Margot
Avec : Guillaume Orsat (Shaman)
En alternance : Pierre Margot ou Xavier Béja (Shadoc)
En alternance : Céline Legendre-Herda ou Julie Allainmat
Collaboration artistique : Claire Guyot
Dramaturgie : Anne Massoteau
Musique : Nathalie Miravette
Lumière : Charly Thicot
Produit par la Cie des Pas Perdus

#Hashtag 2.0, à Bobino

 

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Quand Pokemon Crew, collectif lyonnais de jeunes danseurs de breakdance – rien de moins que champion de France, d’Europe et du monde dans le circuit des battles, et invité en résidence à l’Opéra de Lyon – s’empare de la scène de Bobino, il met le feu avec ses figures de haut vol alternant avec des chorégraphies contemporaines très maîtrisées.

Avec ce neuvième spectacle, le chorégraphe Riyad Fghani entend dénoncer avec humour la toute-puissance du numérique et des réseaux sociaux. Regards rivés sur leur écran, obnubilés par les tweets et les selfies, ses personnages en oublient de regarder le monde qui les entoure.

Exit le rap, trop convenu, le choix musical est éclectique, passant allégrement de la musique contemporaine au jazz et au flamenco. À noter, un ballet flamenco détonnant, où les corps semblent irrésistiblement attirés vers le sol, contrairement au flamenco traditionnel.

Les chorégraphies de groupe sont particulièrement réussies, jouant sur les complémentarités techniques et physiques des danseurs. Ceux-ci – dans l’ensemble de corpulence plutôt fluette – réalisent d’étonnantes prouesses. La coupole, la vrille, le spin… à chacun sa figure et à chacun son style. Les danseurs enchaînent les acrobaties avec une fluidité et une énergie déconcertantes. Corps désarticulés, twerk (mouvement de hanches accentué de manière provocante), la gestuelle est exagérément expressive et empreinte d’humour.

Au-delà de l’exploit physique, la bonne humeur et l’énergie de la troupe sont contagieuses. En témoignent les interactions sur scène de Riyad Fghani avec ses danseurs ou les performances finales individuelles, où chaque artiste se donne à fond, provoquant les applaudissements enthousiastes du public.

Ce soir-là, beaucoup d’ados et de plus jeunes étaient venus accompagnés de leurs parents, ce qui prouve que le langage de la danse peut, parfois, être fédérateur… on like sans modération !

Véronique Tran Vinh

Pièce chorégraphique pour 9 danseurs (Pokemon Crew)
Direction artistique Riyad Fghani
Création lumière Arnaud Carlet
Création musicale Flavien Taulelle / DJ Duke
Création vidéo Angélique Paultes
Création costumes Nadine Chabannier

Jusqu’au 31 mars 2018
Du mercredi au dimanche à 19 h
Bobino
14-20, rue de la Gaîté
75014 Paris
Tél. : 01 43 27 24 24
http://bobino.fr/?fiche=1097

 

“Un mois à la campagne”, au théâtre Dejazet

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Crédits photo Michel Corbou

« Regardez, Natalia Petrovna, comme ce chêne vert sombre est beau sur le bleu foncé du ciel. Il est tout illuminé par les rayons du soleil, et quelles couleurs intenses ! » C’est Rakitine, ami de la famille et soupirant de la belle et fantasque Natalia Pretovna, qui s’exprime ainsi.

Nous voici transportés dans l’atmosphère délicieusement surannée de la Russie provinciale et aristocratique de la fin du XIXe siècle. Pendant deux heures, nous sommes conviés chez les Islaïev, dont l’existence indolente s’écoule entre discussions animées, marivaudage et contemplation. Les membres de la famille et leur entourage vivent au gré de leurs émotions, qui fluctuent tels les nuages dans le ciel.

L’arrivée d’un nouveau précepteur va bouleverser l’harmonie apparente de cette petite communauté. Soudain, un vent de fraîcheur souffle sur la vie monotone de Natalia Petrovna (magnifique Anouk Grinberg, à fleur de peau) et de sa jeune pupille Véra, réveillant leur envie de vivre… et d’aimer. Désirs enfouis, amours contrariées par le fossé des classes sociales : dans ce vaudeville à la russe, les personnages masquent leur insatisfaction sous une légèreté de façade et un humour distancié. La magie du texte opère, et on se laisse entraîner dans cette valse des sentiments, d’autant plus exacerbés qu’ils sont refoulés.

Au tourbillon des passions qui agite les maîtres répond le pragmatisme des gens ordinaires, représentés par le docteur, « ami » de la famille, mais bien conscient de ne pas faire partie de ce monde. Un monde où il vaut mieux être bien né(e), surtout si l’on est une femme. Ainsi, le destin de Véra, pauvre et orpheline, se retrouvera entre les mains de sa bienfaitrice, devenue sa rivale.

Contre toute attente, on rit beaucoup, grâce à un texte enlevé et au comique irrésistible de certains personnages – comme celui de Philippe Fretun, dans le rôle du docteur cynique, ou de Jean-Claude Bolle-Reddat, dans celui du vieux prétendant balourd de Véra.

Finesse des dialogues, fluidité de la mise en scène, qualité et homogénéité de l’interprétation, ce « mois à la campagne » nous apporte une délicieuse bouffée d’air pur.

Véronique Tran Vinh

De Ivan Tourgueniev
Traduction Michel Vinaver
Mise en scène Alain Françon
Avec Nicolas Avinée, Jean-Claude Bolle-Reddat, Laurence Côte, Catherine Ferran, Philippe Fretun, Anouk Grinberg, India Hair, Micha Lescot, Guillaume Lévêque
Et en alternance : Thomas Albessard, Quentin Delbosc-Broué, Anton Froehly

Jusqu’au 28 avril 2018
Du lundi au samedi à 20 h 30
Théâtre Dejazet
41, boulevard du Temple
75003 Paris
http://www.dejazet.com/