“La Conférence des oiseaux”, à l’Athénée

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© Pascal Chantier

Oiseaux négligents, il faut partir ! Volez ! Volez !
Sous les imprécations de la Huppe, personnage central de ce poème lyrique, des myriades d’oiseaux s’apprêtent à s’envoler pour un long voyage destiné à rejoindre leur roi, le mystérieux Simorgh. Ils hésitent, se consultent, puis renoncent. Vont-ils enfin se décider à prendre leur envol ?

La scène du théâtre de l’Athénée bruit de cris étranges, d’interpellations, de battements d’aile… Même si les oiseaux en question ne sont que des comédiens, interprétés avec talent par Lucas Hérault (qui joue des rôles multiples) et les musiciens de l’ensemble 2e2m. Leurs hochements de tête, leur regard de côté, leur démarche sautillante évoquent à merveille les différentes espèces : le hibou, le paon, le faisan, la perdrix (celle-ci est particulièrement drôle !)

Les costumes s’ouvrent, se déplient, suggérant ici des ailes, là une crête… Ainsi, en jouant simplement avec le plissé de sa jupe, la soprano Raquel Camarinha, (magistrale), se transforme en La Huppe, l’oiseau mythique au plumage chamarré, qui émet d’étranges onomatopées (houp-oup-oup).

La musique contemporaine, signée Michaël Levinas, volontairement dissonante, contribue à rendre cet univers inquiétant. Sons tour à tour stridents, graves, métalliques. Sifflements, claquements, bourdonnements. Nous voilà décontenancés, emportés par le son tournant. Propulsés hors de nos références habituelles, et en même temps, envoûtés.

La voix grave de Hervé Pierre, le narrateur, nous entraîne dans l’univers onirique du poète soufi Fardi Al-Din Attar, daté du XIIe siècle. La mise en scène de Lilo Baur, pleine d’inventivité, souligne l’intemporalité du texte. Que signifie cette quête des oiseaux ? Qui est ce Simorgh que la Huppe exhorte les oiseaux à rejoindre pour un voyage initiatique ? Existe-t-il vraiment ?

Ce poème philosophique – monté par Peter Brook en son temps – n’en finit pas de nous surprendre et de nous interroger sur nous-mêmes. Alors, volez à tire-d’aile pour assister à ce spectacle d’une grande richesse sonore et visuelle.

Véronique Tran Vinh

Livret Michaël Levinas
d’après un conte persan de Farid Al-Din Attar dans l’adaptation de Jean-Claude Carrière 
Musique Michaël Levinas
Mise en scène  Lilo Baur
Direction musicale Pierre Roulier
Avec l’Ensemble 2e2m, Raquel Camarinha (La Huppe), Lucas Hérault (Les Oiseaux), Hervé Pierre, sociétaire de la Comédie-Française (Le narrateur)

Mardi 10 avril et mercredi 11 avril

Athénée Théâtre Louis-Jouvet
7, rue Boudreau
75009 Paris
http://www.athenee-theatre.com/saison/spectacle/la_conference_des_oiseaux.htm

 

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“L’Affaire Courteline”, au Lucernaire

©Franck Harscouët

C’est avec un réel plaisir que j’ai retrouvé la fine équipe de La Compagnie La Boîte aux lettres (créée par Salomé Villiers, François Nambot et Bertrand Mounier), que j’avais pu apprécier au même endroit dans une version rafraîchissante du Jeu de l’amour et du hasard. Isabelle de Botton vient compléter cette belle distribution avec son énergie et sa drôlerie communicatives.

Pour restituer l’esprit de ces sept pièces courtes à l’humour jubilatoire, j’en retiendrai trois : celle où Étienne Launay – hilarant en employé veule d’un ministère –, se prétend victime d’un « blues de l’administration » en réponse aux reproches de son directeur (Philippe Perrussel, excellent) sur son absentéisme éhonté. Ensuite, la pièce qui met en scène les confidences tragi-comiques de deux amies (Raphaëlle Lémann et Isabelle de Botton, toutes deux très drôles) : l’une qui a congédié sa bonne, l’autre qui vient de découvrir l’infidélité de son mari. Enfin, la troisième qui confronte à l’institution judiciaire un trio (le mari, la femme et l’amant) et son entourage, tous plus menteurs et égoïstes les uns que les autres.

Toutes ces saynètes sont mises en scène sur un rythme allègre et nous emportent dans un tourbillon de fantaisie. Pour notre plus grand plaisir, elles sont rythmées par une sélection réjouissante de chansons de l’époque : J’ai la rate qui s’dilate, de Gaston Ouvrart – pour illustrer les maladies imaginaires de l’employé du ministère –, ou encore de chansons grivoises, comme celle de Colette Renard : «  Je me fais sucer la friandise, je me fais caresser le gardon, je me fais empeser la chemise, je me fais picorer le bonbon (…) », réponse en forme de boutade aux deux amies éplorées.

Envolé les soucis, oublié la grisaille de cet hiver qui n’en finit pas ! Vous l’aurez compris, on passe un excellent moment en compagnie de cette bande de joyeux lurons, qui nous tend un miroir pour nous faire rire… de nos propres travers.

Véronique Tran Vinh

Sept pièce courtes de Georges Courteline
Mise en scène : Bertrand Mounier
Avec :
Isabelle de Botton
Salomé Villiers ou Raphaëlle Lémann
Étienne Launay
Pierre Hélie
Philippe Perrussel
Bertrand Mounier ou François Nambot

JUSQU’AU 6 MAI 2018
Du mardi au samedi à 19 h, dimanche à 16 h
Théâtre du Lucernaire
53, rue Notre-Dame-des-Champs
75006 Paris
Tél. : 01 45 44 57 34
http://www.lucernaire.fr/theatre/2229-l-affaire-courteline.html

“Shaman & Shadoc”, reprise au Lavoir moderne parisien

Nous avions vu et apprécié ce spectacle en 2017 au théâtre Essaïon, c’est donc avec plaisir que nous republions cette chronique ! Soulignons que l’intégralité de la recette sera versée en soutien au Lavoir moderne parisien.

© David Krüger

Des rats et des hommes

Le choc de deux solitudes qui se rencontrent. D’un côté, Manhattan Shaman, clochard magnifique, qui vit dans un appartement avec des rats pour seuls compagnons, et son cynisme en bandoulière. De l’autre, Shadoc, à l’allure et à la vie si conformistes, élevé dans « la grande tradition de la bonne bouffe et des petites affaires », qui fait preuve de compassion à son égard. Mais qu’ont-ils en commun, à part le début de leur nom ?

De leur rencontre improbable, naissent des propos absurdes, un brin surréalistes, évoquant la vie des rats – qui ressemble étrangement à celle des hommes –, la solitude, l’amour (et son absence) et la mort. Peu importe l’explication finale, trop psychologisante à mon goût. J’ai préféré la première partie, où les deux hommes se cherchent, s’évitent, se heurtent à travers des dialogues mâtinés d’humour noir.

Malgré le peu d’action, on ne s’ennuie pas une minute grâce à la magie de la mise en scène. Les intermèdes apportent une note de gracieuse fantaisie, tandis que lumière et musique nimbent la scène d’une ambiance mystérieuse. Il faut souligner la qualité de l’écriture et de l’interprétation. Ce soir-là, Pierre Margot et Céline Legendre-Herda entouraient Guillaume Orsat, excellent dans le rôle de Shaman le déjanté, cabossé par la vie.

Un petit bijou d’humour noir et de poésie, qu’il faut absolument aller voir avant qu’il ne soit trop tard.

Véronique Tran Vinh

Reprise
Jusqu’au 6 mai 2018 (relâche le 20 avril)
Vendredi à 21 h 30, dimanche à 17 h 30
Le Lavoir moderne parisien
35, rue Léon
75018 Paris
https://www.lavoirmoderneparisien.com/

Écriture et mise en scène : Pierre Margot
Avec : Guillaume Orsat (Shaman)
En alternance : Pierre Margot ou Xavier Béja (Shadoc)
En alternance : Céline Legendre-Herda ou Julie Allainmat
Collaboration artistique : Claire Guyot
Dramaturgie : Anne Massoteau
Musique : Nathalie Miravette
Lumière : Charly Thicot
Produit par la Cie des Pas Perdus

#Hashtag 2.0, à Bobino

 

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Quand Pokemon Crew, collectif lyonnais de jeunes danseurs de breakdance – rien de moins que champion de France, d’Europe et du monde dans le circuit des battles, et invité en résidence à l’Opéra de Lyon – s’empare de la scène de Bobino, il met le feu avec ses figures de haut vol alternant avec des chorégraphies contemporaines très maîtrisées.

Avec ce neuvième spectacle, le chorégraphe Riyad Fghani entend dénoncer avec humour la toute-puissance du numérique et des réseaux sociaux. Regards rivés sur leur écran, obnubilés par les tweets et les selfies, ses personnages en oublient de regarder le monde qui les entoure.

Exit le rap, trop convenu, le choix musical est éclectique, passant allégrement de la musique contemporaine au jazz et au flamenco. À noter, un ballet flamenco détonnant, où les corps semblent irrésistiblement attirés vers le sol, contrairement au flamenco traditionnel.

Les chorégraphies de groupe sont particulièrement réussies, jouant sur les complémentarités techniques et physiques des danseurs. Ceux-ci – dans l’ensemble de corpulence plutôt fluette – réalisent d’étonnantes prouesses. La coupole, la vrille, le spin… à chacun sa figure et à chacun son style. Les danseurs enchaînent les acrobaties avec une fluidité et une énergie déconcertantes. Corps désarticulés, twerk (mouvement de hanches accentué de manière provocante), la gestuelle est exagérément expressive et empreinte d’humour.

Au-delà de l’exploit physique, la bonne humeur et l’énergie de la troupe sont contagieuses. En témoignent les interactions sur scène de Riyad Fghani avec ses danseurs ou les performances finales individuelles, où chaque artiste se donne à fond, provoquant les applaudissements enthousiastes du public.

Ce soir-là, beaucoup d’ados et de plus jeunes étaient venus accompagnés de leurs parents, ce qui prouve que le langage de la danse peut, parfois, être fédérateur… on like sans modération !

Véronique Tran Vinh

Pièce chorégraphique pour 9 danseurs (Pokemon Crew)
Direction artistique Riyad Fghani
Création lumière Arnaud Carlet
Création musicale Flavien Taulelle / DJ Duke
Création vidéo Angélique Paultes
Création costumes Nadine Chabannier

Jusqu’au 31 mars 2018
Du mercredi au dimanche à 19 h
Bobino
14-20, rue de la Gaîté
75014 Paris
Tél. : 01 43 27 24 24
http://bobino.fr/?fiche=1097

 

“Un mois à la campagne”, au théâtre Dejazet

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Crédits photo Michel Corbou

« Regardez, Natalia Petrovna, comme ce chêne vert sombre est beau sur le bleu foncé du ciel. Il est tout illuminé par les rayons du soleil, et quelles couleurs intenses ! » C’est Rakitine, ami de la famille et soupirant de la belle et fantasque Natalia Pretovna, qui s’exprime ainsi.

Nous voici transportés dans l’atmosphère délicieusement surannée de la Russie provinciale et aristocratique de la fin du XIXe siècle. Pendant deux heures, nous sommes conviés chez les Islaïev, dont l’existence indolente s’écoule entre discussions animées, marivaudage et contemplation. Les membres de la famille et leur entourage vivent au gré de leurs émotions, qui fluctuent tels les nuages dans le ciel.

L’arrivée d’un nouveau précepteur va bouleverser l’harmonie apparente de cette petite communauté. Soudain, un vent de fraîcheur souffle sur la vie monotone de Natalia Petrovna (magnifique Anouk Grinberg, à fleur de peau) et de sa jeune pupille Véra, réveillant leur envie de vivre… et d’aimer. Désirs enfouis, amours contrariées par le fossé des classes sociales : dans ce vaudeville à la russe, les personnages masquent leur insatisfaction sous une légèreté de façade et un humour distancié. La magie du texte opère, et on se laisse entraîner dans cette valse des sentiments, d’autant plus exacerbés qu’ils sont refoulés.

Au tourbillon des passions qui agite les maîtres répond le pragmatisme des gens ordinaires, représentés par le docteur, « ami » de la famille, mais bien conscient de ne pas faire partie de ce monde. Un monde où il vaut mieux être bien né(e), surtout si l’on est une femme. Ainsi, le destin de Véra, pauvre et orpheline, se retrouvera entre les mains de sa bienfaitrice, devenue sa rivale.

Contre toute attente, on rit beaucoup, grâce à un texte enlevé et au comique irrésistible de certains personnages – comme celui de Philippe Fretun, dans le rôle du docteur cynique, ou de Jean-Claude Bolle-Reddat, dans celui du vieux prétendant balourd de Véra.

Finesse des dialogues, fluidité de la mise en scène, qualité et homogénéité de l’interprétation, ce « mois à la campagne » nous apporte une délicieuse bouffée d’air pur.

Véronique Tran Vinh

De Ivan Tourgueniev
Traduction Michel Vinaver
Mise en scène Alain Françon
Avec Nicolas Avinée, Jean-Claude Bolle-Reddat, Laurence Côte, Catherine Ferran, Philippe Fretun, Anouk Grinberg, India Hair, Micha Lescot, Guillaume Lévêque
Et en alternance : Thomas Albessard, Quentin Delbosc-Broué, Anton Froehly

Jusqu’au 28 avril 2018
Du lundi au samedi à 20 h 30
Théâtre Dejazet
41, boulevard du Temple
75003 Paris
http://www.dejazet.com/

“Claudel”, à l’Athénée théâtre Louis-Jouvet

 

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Crédit photo : Christine Coquilleau

En cette journée du 8 mars (journée des droits de la femme), quel thème aurait été plus approprié que celui de la liberté de la femme artiste ? Hasard du calendrier, c’est le jour où j’ai découvert le superbe spectacle de l’Australienne Wendy Beckett sur la vie et de l’œuvre de Camille Claudel.

Claudel, l’ambitieuse, la passionnée, la créatrice, remarquée par Rodin pour son talent hors norme. Mais aussi Claudel la rebelle, l’indomptable, la tourmentée, celle par qui le scandale arrive… Une figure de femme libre, si inacceptable dans le contexte de la France conservatrice de la fin du XIXe siècle que sa propre famille la fera interner pour « protéger sa réputation ». La force du récit et de la mise en scène de Wendy Beckett est de montrer la fusion entre la vie et l’œuvre de cette artiste si douée.

Corps et mouvement
Le corps, la chair, son expressivité, sa sensualité… Cette fascination pour le corps et tout ce qui le meut (muscles, tendons, etc.) – trait commun au travail de Claudel et de Rodin – est le ressort principal du spectacle. La metteure en scène a eu l’idée géniale de collaborer avec Meryl Tankard, chorégraphe reconnue au niveau international et danseuse principale du Pina Bausch Wuppertal Dance Theatre.

Grâce à elle, les événements clés de la vie de Camille, comme ses créations, prennent forme sous nos yeux par l’intermédiaire des danseurs (deux femmes et un homme), qui, tout au long du spectacle, se transforment en fascinantes sculptures vivantes. L’Abandon, L’Âge mûr, La Valse… autant de compositions emblématiques de l’artiste, où s’exprime sa maîtrise des attitudes humaines et où émergent ses questionnements sur l’amour, la mort et la destinée.

Beauté et émotion
Les personnages évoluent dans un décor sobre mais magnifique, constitué de lourdes tentures, qui évoque l’atelier. Les tonalités neutres comme le gris et le crème prédominent, renvoyant à la matière si chère aux sculpteurs, argile, plâtre et marbre. Le jeu subtil des lumières, la beauté des costumes, l’expressivité contrôlée des danseurs, l’ensemble contribue à créer une atmosphère intimiste et envoûtante.

Célia Caralifo campe une Camille Claudel captivante, tout en intensité et en sensualité. Elle se montre tour à tour déterminée et fragile, rebelle et tendre, volontaire et désespérée. Face à elle, Swan Demarsan est un Rodin charismatique. Les autres acteurs sont tout aussi convaincants, que ce soit Clovis Fouin dans le rôle ambigu de Paul Claudel – pris en tenaille entre sa sœur et sa famille –, ou Christine Gagnepain dans celui de la mère prête à sacrifier sa fille aux conventions sociales.

Vous l’aurez compris, c’est un très bel hommage à celle dont le talent et la liberté furent si injustement muselés par la société et sa propre famille.

On sort de la salle avec l’envie folle de courir admirer ses œuvres dans le musée qui porte son nom, ouvert il y a un an… plus de soixante-dix ans après sa mort. Il était temps.

Véronique Tran Vinh

Du 7 au 24 mars 2018
Athénée Théâtre Louis-Jouvet
7, rue Boudreau
75009 Paris
http://athenee-theatre.com

Écrit et mis en scène par Wendy Beckett
Assistée d’Audrey Jean
Chorégraphies de Meryl Tankard
Assistée de Mariko AOYAMA
Scénographie de Halcyon Pratt
Projections de Régis Lansac
Costumes de Sylvie Skinazi
Lumières de François Leneveu

Les comédiens
Célia Catalifo, Marie-France Alvarez, Marie Brugière, Swan Demarsan, Clovis Fouin, Christine Gagnepain
Les danseurs
Sébastien Dumont, Audrey Evalaum, Mathilde Rance 

 

 

“Emma mort, même pas peur”, à Bobino

 

Crédit photo : Pascal Gély

Et si au lieu d’éviter l’inéluctable, on essayait d’apprivoiser la mort, de s’y préparer, de la regarder en face ? Peut-être qu’on aurait moins peur ? C’est le postulat de départ du spectacle d’Emma la clown qui se propose d’aborder ce sujet éminemment grave à sa manière, sensible et décalée. Une drôle de clown, en chemise et cravate, jupe plissée informe et démarche maladroite, qui va faire sa « répétition finale » devant nous.

Tout commence donc par la liste des « choses pratiques » qu’Emma règle avant son grand départ dans l’au-delà. D’abord le testament, qui donne lieu à des plaisanteries savoureuses avec les spectateurs et spectatrices des premiers rangs. Puis l’autopréparation corporelle. Ensuite, les demandes de pardon. L’objectif étant d’entrer dans son cercueil sans peur ni regrets.

Pas si facile de se coucher dans le cercueil qui l’attend, là, sur la scène, impressionnant par sa taille et sa symbolique. Alors, comme les enfants, Emma fanfaronne, plaisante, gambade, s’agite. Histoire de nous convaincre que ce n’est qu’un mauvais moment à passer. D’ailleurs, regardez son doudou (son double en chiffon), comme il se couche de bon gré dans son cercueil…

Quand même, elle fait appel à une petite séance de chamanisme (drôlissime) afin de conjurer la peur… eh oui ! elle l’avoue, Emma, ça lui fait quand même quelque chose, l’idée de passer de l’autre côté. À tel point qu’elle est même saisie de bouffées lyriques, durant lesquelles elle se met à chanter… la vie, et Luis Mariano. Grâce à la mise en scène délicate de Kristin Hesdat, ses interventions loufoques sont nimbées de poésie.

Après l’amour, Dieu, la science… Emma la clown continue de nous faire rire tout en nous interpellant sur des sujets métaphysiques avec sa sensibilité si personnelle et son humour toujours bienveillant. Je l’avais découverte lors de son duo jubilatoire avec Catherine Dolto, Grand symposium : tout sur l’amour (chroniqué sur ce blog).

Lorsqu’elle se dépouille de ses oripeaux de clown, à la fin du spectacle, on est surpris de découvrir une jeune femme comme tout le monde, souriante et chaleureuse. Et si, au fond, sa leçon sur la mort n’était qu’une leçon sur la vie ?

Véronique Tran Vinh

Prochaine représentation : lundi 5 mars 2018
De et avec Meriem Menant
Mise en scène Kristin Hesdat
Bobino
14-20, rue de la Gaîté
75014 Paris
Tél. : 01 43 27 24 24
http://bobino.fr/?fiche=1229

 

 

 

 

“Le Marchand de Venise”, au Lucernaire

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Photos : Pauline Gestin

Cette comédie, écrite par Shakespeare au XVIe siècle, trouve une résonance toute particulière à notre époque à travers deux thèmes : la course au profit et l’intolérance. Mais le mérite de l’adaptation proposée par Ned Grujic est avant tout de la rendre moderne et accessible, grâce à la vivacité de la mise en scène et à la fraîcheur des jeunes comédiens qui l’interprètent.

Le point de départ : la rivalité de longue date entre Shylock, usurier juif, et Antonio, marchand chrétien, dans une Venise alors au faîte de sa puissance maritime et commerciale. Elle va être ravivée par le contrat insensé qu’Antonio conclut avec son ennemi juré. Moyennant le prêt de 3 000 ducas – destinés à aider son protégé Bassanio à conquérir la belle Portia –, Antonio s’engage à laisser prélever une livre de chair de son corps par son créancier en cas de retard de remboursement. S’ensuivra une série de coups du sort et de rebondissements, menés à un train d’enfer par les protagonistes.

En apparence, tout semble opposer Shylock et Antonio : l’un est cupide et assoiffé de vengeance, l’autre généreux et prêt à tout pour ceux qu’il aime – puisqu’il va même jusqu’à offrir sa vie pour son ami. Mais sous la simplicité apparente de ce thème – la rivalité entre deux marchands – se cache une analyse beaucoup plus subtile (et complexe) de la nature humaine.

Une histoire pleine de bruit et de fureur
Si Antonio paraît bon et généreux vis-à-vis de Bassanio, on ne peut s’empêcher de se demander quelles sont ses véritables motivations. De même, après avoir invoqué la clémence de son ennemi son égard, ledit Antonio ne se montrera pas plus clément lorsque celui-ci se retrouvera à sa merci.

À ces deux personnages, dont le moteur principal est le profit, l’auteur oppose ceux de Portia et de Bassanio, mus par des sentiments plus élevés tels que l’amour ou l’amitié. Cependant, même l’amour n’échappe pas au pouvoir de l’argent. La belle Portia, que sa fortune rend puissante, en est consciente, et elle fait preuve d’une grande intelligence pour sauver l’ami de son amant, grâce à une parodie de justice et à une habile interprétation de la loi.

L’inventivité de la mise en scène et le brio des interprètes compensent l’économie de moyens et nous entraînent dans cette histoire de haine, de vengeance et d’amour, dont l’adaptation ne manque pas d’humour. Le décor miniaturisé, composé de ponts et de bacs d’eau, évoque habilement les canaux de la Sérénissime.

Une lecture à plusieurs niveaux
Certains ont pu ou peuvent voir dans cette pièce une thèse antisémite, illustrée par le personnage de Shylock, particulièrement sanguinaire. Mais même s’il s’acharne contre son ennemi, il subit lui-même les revers du sort (la fuite de sa fille avec un jeune chrétien notamment) et se retrouve finalement la seule victime du contrat qu’il a passé.

Les autres protagonistes ne sont pas non plus exempts de travers. Les affrontements haineux entre Antonio et Shylok démontrent leur intolérance réciproque. Et c’est au nom d’une justice prétendument chrétienne que les partisans d’Antonio finissent par acculer Shylock à la ruine et à le forcer – humiliation suprême ! – à se convertir à leur religion.

Et si, dans cette pièce, Shakespeare renvoyait dos à dos les extrémistes religieux de tout bord ? Le débat reste ouvert.

Véronique Tran Vinh

De William Shakespeare
Mise en scène et adaptation : Ned Grujic
Avec : Thomas Marceul ou Cédric Revollon
Julia Picquet
Rémy Rutovic
Antoine Théry

JUSQU’AU 1er AVRIL
Du mardi au samedi à 20 h, dimanche à 17 h
Théâtre du Lucernaire
53, rue Notre-Dame-des-Champs
75006 Paris
Tél. : 01 45 44 57 34
http://www.lucernaire.fr/theatre/2097-le-marchand-de-venise-.html

“Nénesse”, au théâtre Déjazet

©Pascal Victor

Machiste, cynique, raciste, grossier, réactionnaire, violent… comme « le Beauf », de Cabu, Nénesse cumule tous les défauts. Incapable de travailler pour gagner sa vie, il soutire de l’argent à deux sans-papiers qu’il a installés dans une cabine Algéco au milieu de son salon.

Nénesse, c’est Olivier Marchal, démarche traînante, petite bedaine dans pantalon de cuir fatigué, truculent à souhait dans ce rôle de bouffon alcoolique. Mais si les répliques du début sont plutôt bien enlevées, on finit vite par se lasser de ce personnage trop caricatural pour être attachant. On ne peut s’empêcher de penser au personnage fracassé de Coluche, dans Tchao Pantin. Mais, contrairement à Lambert, le pompiste désabusé, on ne ressent pas d’empathie envers Nénesse, l’ancien rockeur, qui passe son temps à éructer des gros mots, insulter, tempêter… peut-être parce que son humanité ne transparaît pas.

Quant à ses comparses, Aurélien, le sans-papier « cultivé » d’origine russe, et Goran, le migrant slave et musulman, ils manquent trop de chair pour que l’on se sente proche d’eux. La manière de parler de Goran, notamment, au lieu de déclencher le rire, le rend un peu ridicule. Les comédiens se donnent à fond pour faire vivre leurs personnages mais, curieusement, la sauce ne prend pas. Seule Christine Citti, dans le rôle de la femme de Nénesse, réussit à insuffler un peu de tendresse à son personnage.

Est-ce la faute à la mise en scène qui manque un peu de rythme ? Aux personnages eux-mêmes qui oscillent entre caricature et réalisme ? En ce qui me concerne, je suis restée sur ma faim. Dommage, car ce thème de la misère contemporaine et de ses dommages collatéraux méritait l’intérêt. Pour que cela fonctionne, il aurait fallu un ressort plus fort ou un traitement plus décalé. Je suis ressortie de la salle avec l’impression d’un rendez-vous manqué.

Véronique Tran Vinh

De Aziz Chouaki
Mise en scène Jean-Louis Martinelli
Avec Christine Citti, Hammou Graïa, Olivier Marchal, Geoffroy Thiebaut

Jusqu’au 3 mars 2018
Du mardi au samedi à 20 h 30
Samedi à 16 h
Théâtre Dejazet
41, boulevard du Temple
http://www.dejazet.com/

“Trahisons”, au théâtre du Lucernaire

@Alexandre Icovic

La femme, le mari, l’amant. Ce trio serait bien convenu si n’était le regard incisif d’Harold Pinter. Il dissèque les conventions bourgeoises et détourne le vaudeville annoncé en une proposition beaucoup plus subtile sur la complexité du sentiment amoureux.

Tout le monde trahit tout le monde : Emma trompe son mari Robert avec Jerry, son meilleur ami ; Robert a des liaisons ; Jerry trompe sa femme avec Emma ; quant à Emma, a-t-elle (ou va-t-elle) tromper son amant avec un autre ? Qu’en est-il des autres personnages, absents physiquement, mais évoqués sur scène ? La femme de Jerry pourrait-elle le tromper, elle aussi ? Et si oui, le trompe-t-elle avec cet homme qui la courtise ? Au fond, qui est au courant de quoi ? Insidieusement, Pinter sème le doute dans notre esprit. Personne n’est totalement honnête ou malhonnête. Les non-dits, les révélations, tout est sujet à interprétation, pour le plus grand plaisir du spectateur qui se perd en délicieuses conjectures.

Car pour Pinter, peu importe la réponse à ces questions. Ce qui l’intéresse, dans ce jeu de dupes, c’est la manière dont chacun des personnages vit sa propre vérité. Sous la légèreté apparente des rapports amoureux ou amicaux affleurent les désirs, les attentes et les fêlures de tout être humain. Dans un vertigineux jeu de flashback, il nous fait remonter le cours des événements : de l’annonce de la séparation du couple que formaient Robert et Emma à la première rencontre d’Emma et de Jerry, témoin de mariage de son ami. En remontant ainsi à la source de la relation amoureuse, il en souligne le caractère fragile, voire absurde.

Malgré une fin connue d’avance, la mise en scène réussit à maintenir une tension permanente. Le compte à rebours est signifié à l’aide d’un afficheur, manipulé par Vicent Arfa, malicieux maître du temps. Les changements de décor sont également très réussis, évoquant un véritable ballet, et participant à l’ambiance intrigante.

Le trio d’acteurs porte avec talent ce texte à l’humour incisif, même si j’ai préféré le jeu des protagonistes masculins, plus distancié, à celui de Gaëlle Billot-Danno, tout en mimiques et en moues boudeuses. François Feroleto, notamment, fait preuve d’une grande subtilité de jeu dans le rôle de l’époux et de l’ami trompés, capable d’autant de cynisme que de sensibilité.

Un très beau moment de théâtre, servi par une mise en scène tout en finesse.

Véronique Tran Vinh

De Harold Pinter
Mise en scène: Christophe Gand
Avec : Gaëlle Billaut-Danno, François Feroleto, Yannick Laurent, Vincent Arfa

Du 24 janvier au 28 mars 2018
Du mardi au samedi à 19 h
Le dimanche à 16 h

Théâtre du Lucernaire
53, rue Notre-Dame-des-Champs
75006 Paris
Tél. : 01 45 44 57 34
www.lucernaire.fr/theatre/1677-trahisons.html

 

 

“The Elephant in the Room”, au théâtre Bobino

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Le spectacle débute dans le salon fumoir de Miss Betty – le seul élément féminin de la troupe, mais à la personnalité aussi affirmée que celle de ses partenaires – qui vient tout juste de se marier. Éclairages tamisés, tableaux au mur, nous voici transportés dans le décor raffiné d’une belle demeure du début des années 1930. L’ambiance est à mi-chemin entre le cinéma muet et le cabaret burlesque. Trois personnages masculins – John Barick, le mari de Miss Betty (?), Jeune Bouchon, leur domestique, et Mr. Chance – vont faire irruption dans ce fumoir et tenter de conquérir à tour de rôle l’exigeante reine du bal. De son côté, la fausse ingénue œuvre dans l’ombre pour se débarrasser (au propre comme au figuré) de son encombrant conjoint.

L’intrigue n’est qu’un prétexte à une suite de scènes cocasses qui lorgnent du côté des comédies américaines en noir et blanc et à des tableaux d’un esthétisme revendiqué. Ainsi, certaines acrobaties telles que les pyramides humaines ne sont pas sans évoquer les compositions de Michel-Ange, avec leurs nudités sculpturales. La musique originale d’Alexandra Stréliski, à la fois légère et mélancolique, contribue parfaitement à la création de cet univers onirique.

Prouesses acrobatiques, danses et bagarres sont parfaitement maîtrisées et mâtinées d’esprit de dérision. Le quatuor excelle aussi bien dans le jeu théâtral et la danse que dans la pure performance physique – à noter, notamment, un époustouflant numéro de mât chinois –, chacun d’entre eux apportant sa touche singulière à l’ensemble. Une palme à Philip Rosenberg, alias Mr. Chance, qui se distingue par sa capacité à se livrer à des acrobaties particulièrement périlleuses avec une facilité déconcertante.

Ce soir-là (fêtes obligent), beaucoup de jeunes et très jeunes dans la salle, qui riaient et applaudissaient à tout rompre… Un signe que la qualité peut être partagée par le plus grand nombre.

Véronique Tran Vinh

Mise en scène : Charlotte Saliou
Avec : Lolita Costet, Grégory Arsenal, Philip Rosenberg, Yannick Thomas
Intervenant / Œil  extérieur : Raymond Raymondson
Chorégraphie, claquettes et adagio : Brad Musgrove
Musique originale : Alexandra Stréliski
Création costumes : Philip Rosenberg et Grégory Arsenal

Jusqu’au 7 janvier 2018

Théâtre Bobino
14-20, rue de la Gaîté
75014 Paris
http://bobino.fr/

“Sous la glace”, au théâtre de l’Opprimé

@ Arcade

D’entrée de jeu, le ton est donné. Une lumière bleutée, froide comme la glace. Une scène au décor dépouillé à l’exception d’un ourson géant qui se dresse, tel un totem (évoquant l’enfance ?).

Déjà petit, Jean Personne était un garçon que ses parents ignoraient, qui se sentait comme « transparent ». Aujourd’hui, c’est un cadre d’entreprise (et un homme, accessoirement) que l’on ne remarque que lorsqu’il est absent. Il aime entendre son nom résonner dans les aéroports au moment de l’embarquement, il a enfin l’impression d’exister. Mais comment exister « réellement » dans ce monde de l’entreprise qui ne parle que de course à la performance, de recherche de compétitivité, de rentabilité ? Plus, toujours plus… Un monde où l’on évalue les hommes, impitoyable pour ceux qui ne sont pas conformes, pas dans le moule, pas « économiquement corrects »… et qui finissent broyés.

Jean Personne va tout faire pour exister, quitte à se débarrasser de ceux qui sont en travers de son chemin. Pas de place pour « les vieux », « les inadaptés », « les improductifs », comme on les nomme dans le jargon méprisant (et combien brutal !) de l’entreprise. Jusqu’à ce que lui-même soit éjecté à son tour de ce système dans lequel il a désespérément essayé de se fondre.

Course sans fin
Lui et ses deux acolytes en costume gris (des « consultants » eux aussi) sont obsédés à l’idée d’être mis sur la touche. Injonctions martelées comme des mantras, corps survoltés, musique au rythme effréné : tout dans la mise en scène concourt à souligner cette inhumaine course à la performance, alimentée à grands coups de chiffres, de courbes de vente et d’adrénaline. Non sans humour par ailleurs, comme quand deux des consultants organisent avec cynisme une grand-messe afin de stimuler le personnel de l’entreprise au moyen d’allégories animales.

Jean Personne, c’est moi, c’est nous, ce sont tous ceux qui ont besoin de la reconnaissance et du regard des autres – notamment dans le travail – pour exister. L’auteur a choisi l’angle économique pour illustrer l’absurdité de la vie de l’homme dans la société contemporaine. La mise en scène est percutante, les trois acteurs sont excellents dans le rôle de ces professionnels du conseil et de la vente qui ont fini par s’identifier totalement à leur rôle. Pas de temps mort, le spectateur est comme pris dans un étau, un univers oppressant de paroles, de musiques, auquel il est difficile d’échapper.

Jusqu’à la conclusion (forcément) glaçante, en forme de cri d’alarme : et si, à force de renoncer à leur humanité, les hommes finissaient pas être annihilés par le monde qu’ils ont créé ? Et si cette course sans fin n’avait aucun sens ?

Véronique Tran Vinh

De Falk Richter
Traduction Anne Monfort
Mise en scène Vincent Dussart
Scénographie Frédéric Cheli
Lumières Frédéric Cheli et Jérôme Bertin
Création sonore et musique live Patrice Gallet
Costumes Mathilde Buisson
Avec Xavier Czapla, Patrice Gallet, Stéphane Szestak
Administration Caroline Gauthier

Jusqu’au 22 décembre 2017
Du mardi au samedi à 20 h 30
Dimanche à 17 h
Théâtre de l’Opprimé
78, rue des Charolais
75012 Paris
http://www.theatredelopprime.com/evenement/sous-la-glace/

“Le Rap est une littérature”, à l’Institut du monde arabe

 

Joli titre pour un programme qui ne l’était pas moins… Marier l’énergie brute du rap avec la poésie ciselée de grands auteurs tels que Changhor, entre autres, c’était le pari audacieux (et réussi) de la Maison de la poésie, ce 15 novembre, dans le cadre du festival Paris en toutes lettres. L’autre pari, c’est Issam Krimi, pianiste, compositeur et producteur, qui en a eu l’idée : convier les rappeurs Sadek et S. Pri Noir à interpréter textes et chansons, accompagnés par un piano, un quatuor à cordes ainsi que par le DJ Dtweezer.

Dans l’auditorium de l’Institut du monde arabe, calés dans leurs confortables fauteuils « business class d’Air France » (pour reprendre les termes de Sadek), les jeunes spectateurs bouillonnaient d’enthousiasme. Visiblement, ils connaissaient les lascars et leurs chansons sur le bout des lèvres : notamment, « La Vache », « Petit Prince », de Sadek, et « La Nuit », de S. Pri Noir. Après un démarrage un peu hésitant – le quatuor à cordes couvrait trop la voix de Sadek, qui était inaudible –, le spectacle a décollé, nous entraînant dans un univers original et captivant. L’interprétation de S. Pri Noir, au phrasé impeccable et à l’indéniable présence sur scène, m’a plus marquée que celle de Sadek, qui jouait la carte de la provocation. J’ai été aussi plus sensible à son univers, sortant un peu des clichés habituels du rap pour parler avec des mots percutants de la famille, de la politique (ou plutôt du non-engagement), du racisme, etc.

Les morceaux joués au piano ou par le quatuor à cordes ont apporté une touche de douceur bienvenue. J’ai particulièrement apprécié la lecture des textes ponctuant le spectacle, qui a ajouté « quelques grammes de finesse dans un monde de brutes ». Dommage que l’on n’ait pas jugé bon de citer leurs auteurs, cela n’aurait pourtant pas nui à la qualité de l’ensemble.

Une initiative originale à saluer… et à renouveler !

Véronique Tran Vinh

Jusqu’au 20 novembre 2017
Festival Paris en toutes lettres
À la Maison de la poésie et dans d’autres lieux
Le programme ici :
http://www.maisondelapoesieparis.com/

A écouter :
S. Pri Noir, Ensemble, Believe Rec, 2016.
Sadek, Violent, Vulgaire et Ravi d’être là, Industreet music, Rec. 118, Warner Music, 2017.

“Love, Love, Love”, au théâtre Jean Vilar

© Pierre Nouvel

Et les Beatles chantaient :
All you need is love
All you need is love, love,
Love is all you need.

Cinquante ans plus tard, que reste-t-il des années Peace and Love et de leurs utopies, et notamment, du rêve d’une société meilleure, plus libre et plus fraternelle ? C’est le sujet qu’aborde Mike Bartlett, jeune dramaturge britannique, à travers ce portrait au vitriol d’une famille sur plusieurs décennies.

1967 –1990 – 2011 : trois dates clés de l’évolution de la société anglaise et de la vie de Kenneth et Sarah, jeune couple qui se forme à l’époque du Swinging London. Animés par les mêmes valeurs libertaires et l’envie de changer le monde, ils tombent amoureux et se marient. On les retrouve vingt-trois ans plus tard, flanqués de deux enfants, Rose et Jamie, dans la banlieue bourgeoise où ils habitent. Débordés par leur travail et l’éducation de leurs enfants, ils se déchirent sur fond d’alcoolisme – à peine – mondain et d’individualisme forcené, avant de se séparer. Puis ce sont les années 2000, début de l’incertitude politique et sociale. Les deux ex-soixante-huitards, qui ont sacrifié leurs idéaux sur l’autel de la réussite matérielle, coulent une retraite dorée chacun de leur côté. Quant à leurs enfants, livrés à eux-mêmes, ils tentent tant bien que mal de donner un sens à leur vie.

Avec un humour grinçant, Mike Bartlett pointe avec justesse les travers de ces deux éternels adolescents – en âge d’être ses propres parents ? –, qui n’ont conservé des valeurs de leur jeunesse que le sens de la dérision et l’amour de la liberté (pour eux-mêmes surtout !). La scénographie, réduite à l’essentiel, s’appuie sur quelques vidéos et nous permet de nous concentrer sur les dialogues, au rythme enlevé. Chaque changement de musique nous transporte dans une autre époque. Quant aux quatre jeunes comédiens, ils donnent vie à leurs personnages avec brio.

Que l’on appartienne à la génération des enfants ou à celle des parents, cette pièce nous interroge avec lucidité et humour sur la transmission familiale et la perte des utopies… Et si on réinventait le monde ?

Véronique Tran Vinh

Une pièce de : Mike Bartlett
Traduction : Blandine Pélissier & Kelly Rivière
Mise en scène : Nora Granovsky
Avec : Émile Falk-Blin, Jeanne Lepers, Bertrand Poncet et Juliette Savary
Création vidéo et scénographie : Pierre Nouvel
Lumières : Fabien Sanchez
Costumes : Nora Granovsky

Dates des prochaines représentations :
Amiens – Comédie de Picardie
23 et 24 novembre à 20 h 30
28 novembre à 14 h 15 et 20 h 30
29 novembre à 19 h 30

Bruay-la-Buissière – Centre culturel
14 décembre à 14 h 30
15 décembre à 14 h 30 et 20 h

 Alès – Le Cratère
6 et 7 février 2018 à 20 h 30

“Omelettes amoureuses”, au Tremplin Théâtre

@Philippe Brière

Comment faire une omelette sans casser d’œufs, ou, autrement dit, comment devenir une femme forte, consciente de ses potentialités, qui ne s’excuse plus d’exister… libre tout simplement ? Comment réveiller la « guerrière » qui sommeille en chacune d’entre nous ?

C’est cette quête initiatique que Corinne Merle, seule en scène, va nous faire partager. Pour cela, elle fera appel aux textes d’autres femmes (notamment Virginie Despentes, Florence Lautrédou…) qui ont cherché, avant elle, à se dégager des archétypes culturels et à affirmer leur singularité. Un discours militant, féministe bien sûr, mais aussi, tout simplement humain.

Dans la pénombre de la minuscule scène du Tremplin Théâtre, émergent quelques accessoires symboliques : une robe en lamé, une blouse de ménage, un panier en osier, une paire d’escarpins, etc. La comédienne les utilisera à tour de rôle pour se mettre dans la peau de différentes femmes : la petite fille, la femme naïve, la séductrice, la rebelle, etc.

L’accent est mis sur les violences faites aux femmes, et notamment sur le viol. Même si le propos est parfois un peu trop appuyé, la comédienne auteur le fait partager avec une belle générosité. Il est question de prise de conscience, de résilience, d’amour aussi. Un petit bémol toutefois sur la mise en avant des textes, que j’ai trouvé par moments trop présents.

Corinne Merle incarne à merveille cette femme plurielle et fait montre d’une belle présence scénique, jouant de son corps sans fausse pudeur. Voluptueuse comme peut l’être une femme bien dans sa peau. Ses propos sont parfois crus, parfois violents, souvent drôles.

À défaut de recette, notre apprentie cuisinière se transformera en guerrière, prête à mobiliser ses forces pour partir à l’assaut de la vie. Prenez-en de la graine et courez voir le spectacle. La salle est petite, alors n’oubliez pas de réserver !

Véronique Tran Vinh

Idée originale, écriture, jeu : Corinne Merle
Création lumière : Fabienne Breitman
Collaboration artistique : Florence Evrard, François Jenny

Les Omelettes amoureuses reviennent :
les 30 novembre, 1er décembre et 2 décembre à 20 h 30
au Lavoir moderne, 35 rue Léon, Paris 18e
Réservations : 01 46 06 08 05
http://www.comeprod.fr/