“La Lettre à Helga”, au Théâtre de l’Épée de bois

© B. Jacquard

Le roman éponyme de Bergsveinn Birgisson, publié en 2013 aux éditions Zulma, possède une grande force d’évocation. L’adaptation théâtrale qu’en fait Claude Bonin est un écrin à la hauteur de ce texte puissamment poétique et sensuel. 

Des planches de bois au mur et au sol (la bergerie), un pneu de tracteur et des sacs de laine de mouton. Nous voici projetés au fin fond de la campagne islandaise, dans la maison natale de Bjarni. En arrière-plan, un écran où apparaissent des visuels évoquant tour à tour la lande, les falaises ou les lumières de la capitale, Reyljavik. Ajoutons à cela la musique, composée de sons telluriques, et nous sommes immergés dans une ambiance envoûtante, en osmose avec l’histoire qui nous est contée.

Dans une lettre en réponse à celle qui fut le grand amour de sa vie – désormais disparue –, le vieux Bjarni Gislason, éleveur de moutons et contrôleur du fourrage, évoque ses souvenirs qui entremêlent son attachement viscéral à sa terre et sa passion très charnelle pour Helga, mariée tout comme lui. La belle éleveuse qu’il a rencontrée au cours d’une palpation des brebis, effectuée pour savoir si elles passeraient l’hiver.

Ce ne sont pas « les yeux d’Elsa » que ce poète venu du froid célèbre, mais « les seins d’Helga », indissociables de cette nature qu’il aime tant. Et avec quel sens du verbe ! « Ces éminences, sur le versant sud de la butte de Gongukleif, sont comme le moulage terrestre de tes seins. » À travers ses mots se lit l’âpreté de son existence, en étroit contact avec la nature et les animaux, mais aussi la communion de tout son être avec eux.

La terre comme repère
Les planches du décor qui tombent les unes après les autres avec fracas évoquent la violence des éléments naturels : le vent, le froid, la neige, qui façonnent le paysage… Le plus grand regret de Bjarni ? Avoir renoncé à cette femme, qui portait son enfant, pour demeurer sur la terre de ses ancêtres. Pourtant, à l’heure du bilan, il s’incline devant l’évidence : « Mon issue de secours à moi, c’est la vieille porte de la bergerie de feu mon père. Celle que le soleil traverse entre les planches disjointes. Si la vie est quelque part, ce doit être entre les fentes. »

L’interprétation prenante de Roland Depauw nous transporte au cœur de l’existence rude et dépouillée de ce vieillard, hanté par un amour impossible. Parfois tendres, parfois crus, mais toujours poétiques, ses mots sont un hymne à la vie autant qu’à l’amour.

Souhaitons à ce spectacle pétri d’humanité de rencontrer le succès qu’il mérite auprès des amoureux de l’Islande et de donner envie aux autres de découvrir cette terre fascinante.

Véronique Tran Vinh

Texte de Bergsveinn Birgisson
Traduction de Catherine Eyjólfssonéditions Zulma
Mise en scène : Claude Bonin
Avec Roland Depauw
Assistanat : Bénédicte Jacquard
Création sonore Live : Nicolas Perrin
Création vidéo : Valéry Faidherbe
Scénographie : Cynthia Lhopitallier

Théâtre de l’Épée de bois
Cartoucherie, Paris 12e
Jusqu’au 22 décembre 2018
Du lundi au vendredi à 20 h 30, samedi 16 h et 20 h 30
Durée 1 h 20
https://www.epeedebois.com/un-spectacle/la-lettre-a-helga/

 

Publicités

“Lettre d’une inconnue”, à La Folie Théâtre

Lettre d'une inconnue5Lettre d'une inconnue7

©Félix Lahache

Exercice de haute voltige que d’adapter ce (beau) mélodrame de Stefan Zweig sans sombrer dans la mièvrerie ou le ridicule. On pense évidemment à la magnifique adaptation réalisée pour le cinéma en 1948 par Max Ophüls, avec Joan Fontaine et Louis Jourdan.

Avec sa nouvelle mise en scène (la pièce a été créée en 2016), Lætitia Lebacq relève le pari de rendre intemporelle cette histoire d’une passion inassouvie, écrite en 1922. Elle nous plonge de manière habile dans la tête de cette femme, consumée par son amour pour un séducteur impénitent, qui l’ignorera toute sa vie.

D’un côté, la chambre de « l’inconnue », où elle rédige dans la pénombre sa lettre testamentaire. De l’autre, un rideau, qui s’écarte par moments pour dévoiler l’univers de l’écrivain, perçu comme inaccessible par la jeune femme. Un fauteuil, des tableaux au mur, une brassée de roses blanches suffisent pour raviver le souvenir de l’être aimé et… embraser son imagination. De même, la voix de l’homme, qui se substitue parfois à la sienne dans la lecture de la lettre, évoque cette fusion tant désirée.

Grâce à la danse, qui vient ponctuer certaines scènes, la comédienne exprime de manière physique l’intensité des émotions qui la traversent. Elle nous touche par son interprétation vibrante de sensibilité et de sensualité, reflétant l’ambivalence de ses sentiments : désir, tendresse, dévotion, mais aussi colère, révolte, douleur. L’utilisation d’un procédé comme le stroboscope renforce cette impression d’être pris dans un tourbillon de folie.

Une très belle interprétation qui ne se substitue jamais au texte mais, au contraire, en révèle toute la profondeur psychologique.

Véronique Tran Vinh

Mise en scène et interprétation : Lætitia Lebacq
Scénographie : Muriel Lavialle
Musique : Thomas Marqueyssat
Création lumière : Johanna Legrand

Jusqu’au 27 janvier 2019
Jeudi à 19 h 30, samedi à 18 h, dimanche à 16 30
À la Folie Théâtre
6, rue de la Folie-Méricourt
75011 Paris
http://www.folietheatre.com/?page=Spectacle&spectacle=226

“On air – Carte blanche à Tomàs Saraceno”, au Palais de Tokyo

Le fil de l’univers

Telles les araignées qui tissent leurs toiles entre le cosmos et nous, fabriquant des sculptures aussi magnifiques qu’éphémères, l’artiste argentin Tomàs Saraceno déroule le fil de son propos comme une évidence. Avec un grand sens du merveilleux, il nous convie au cœur de ses installations, nous donnant à voir autant qu’à entendre.

Sa « carte blanche » consiste à nous faire prendre conscience des mondes invisibles présents dans l’air autour de nous – la poussière cosmique, les vibrations, mais aussi le dyoxyde de carbone –, et à révéler leurs connexions avec nous. Dans Sounding the air (qualifiée de session de « jam atmosphérique »), cinq grandes toiles d’araignée se déploient devant nous et vibrent en fonction de la conjonction de plusieurs facteurs (l’air, la poussière, la chaleur, les mouvements des visiteurs), produisant un concert de sons mystérieux et intrigants. Dans une autre salle, notre attention est captée par les émanations de lumière cosmique.

À la croisée des disciplines
Grâce à de nombreuses collaborations, l’exposition navigue habilement entre poésie, recherche artistique et discours scientifique, nous invitant à nous interroger sur nos interactions avec l’environnement. Habité par un sens de l’utopie salutaire, cet artiste pas comme les autres trace aussi de nouvelles pistes pour habiter l’espace aérien, notamment avec son ballon Aérocène : une toile de montgolfière fabriquée avec des sacs de plastique récupérés, qui se déplace en accord avec les forces atmosphériques (l’énergie solaire).

Un propos aussi sensible qu’engagé, qui nous invite à ouvrir les yeux et à œuvrer à l’harmonie de l’univers. Et si nous n’étions que des particules faisant partie d’un grand tout ?

Véronique Tran Vinh

Jusqu’au 6 janvier 2019
Palais de Tokyo
Tous les jours sauf le mardi
De 12 h à minuit
https://www.palaisdetokyo.com/fr/evenement/air

 

“J’ai rencontré Dieu sur Facebook”, à la MPAA Saint-Germain

OLYMPUS DIGITAL CAMERA

© François-Louis Athénas

Une ado de 15 ans qui vit seule avec sa mère, qui se sent incomprise de tous et qui surfe sur Internet, quoi de plus banal à notre époque… sauf que Nina est la fille de Salima, jeune professeure française d’origine algérienne, bien ancrée dans son époque. Cette dernière s’est battue pour se libérer du poids de la tradition, de la religion et de la famille. Elle vient de perdre sa mère et des choses douloureuses remontent à la surface. Pendant ce temps, Nina, déboussolée, se débat avec le souvenir de la mort de sa meilleure amie.

Cette histoire, traitée à la manière d’une fable allégorique, nous entraîne dans la vie de Nina et de Salima. À l’insu de sa mère, l’adolescente entretient une relation virtuelle avec Amar, un mystérieux personnage qui appartient au parti des Véridiques et qui prend de plus en plus de place dans sa tête comme dans sa vie. Le communication entre les deux femmes devient de plus en plus tendue. Jusqu’à ce que…

Faux-semblants et manipulation
Avec beaucoup d’humour et de finesse, Ahmed Madani décrypte la complexité des rapports mère-fille et la difficulté de trouver sa place dans la vie. Inventive, la mise en scène joue l’alternance entre la réalité et le rêve, utilisant astucieusement les ombres projetées (pour nous transporter ailleurs) et les bruitages. Elle parvient à nous faire ressentir la dangereuse fascination exercée par les réseaux sociaux sur la jeune Nina.

Sous couvert de comédie, l’auteur aborde le sujet de l’embrigadement religieux de certains jeunes, confrontés à la solitude et à la difficulté de discerner le vrai du faux, dans une société en perte de repères. Mais il évoque aussi le thème de la double culture : comment faire pour ne pas être écartelé(e), comme Salima, entre l’éducation transmise par sa famille, et la société où l’on vit ?

Un grand bravo aux acteurs, confondants de naturel. Monira Barbouch est parfaite en mère célibataire, dépassée par la radicalisation de sa progéniture. Valentin Madani livre une composition savoureuse en « émir de banlieue » manipulateur et manipulé. Mais j’ai particulièrement aimé le jeu de Louise Legendre, très attachante en ado exaltée et à fleur de peau.

Tout en soulevant des questions essentielles, ce spectacle, à la fois drôle et pédagogique, devrait plaire aux ados comme aux parents.

Véronique Tran Vinh

Texte et mise en scène Ahmed Madani
Création sonore Christophe Séchet
Conseil à la scénographie Raymond Sarti
Création lumière et régie générale Damin Klein
Vidéo Nicolas Clauss
Costumes Pascale Barré

Les 20 et 21 novembre à 20 h
à la MPAA Saint-Germain
4, rue Félibien, 75006 Paris 

Du 12 au 15 décembre à 20 h
À la Maison des arts de Créteil
Tournée ensuite jusqu’en février 2019
http://madanicompagnie.fr/

“Il y aura la jeunesse d’aimer”, au Lucernaire

Lecture_Aragon_10x15_PhotoHervieux03© Nathalie Hervieux

Deux grands acteurs réunis sur scène pour nous faire partager leur amour des mots, leur amour de l’amour. Des mots d’abord chuchotés comme dans une confidence, pour dire le bonheur et la difficulté d’aimer, la peur de se perdre et de perdre l’autre…

Mais quand ils surgissent de la plume de Louis Aragon ou de celle d’Elsa Triolet, puisés au cœur même de la vie de ce couple mythique, ils vibrent de lyrisme et brillent comme des étoiles au firmament. Les Yeux d’Elsa, Le Fou d’Elsa, Il n’y a pas d’amour heureux… tous ces poèmes qui résonnent dans nos oreilles sont gravés au fond de notre mémoire, que Didier Bezace a choisi de réactiver dans ce beau spectacle intimiste.

C’est aussi l’occasion de découvrir des aspects méconnus du talent du couple d’écrivains, et notamment la verve comique d’Aragon qui transparaît dans Les Bons Voisins, nouvelle qui traite de la dénonciation pendant l’occupation allemande.

Ou encore, la beauté sulfureuse du Con d’Irène, restituée avec délicatesse par Didier Bezace : « Et maintenant, salut à toi, palais rose, écrin pâle, alcôve un peu défaite par la joie grave de l’amour, vulve dans son ampleur à l’instant apparue. Sous le satin griffé de l’aurore, la couleur de l’été quand on ferme les yeux. »

Aux côtés de son partenaire, Ariane Ascaride apporte sa voix profonde et sa présence lumineuse. Nul besoin d’artifice de mise en scène. Dans la pénombre, les deux comédiens alternent les textes avec une complicité évidente. Avec délicatesse, gravité, mais quelques touches d’humour aussi. Nous sommes suspendus à leurs lèvres, retenant notre souffle pour ne pas en perdre un mot.

Recueillis. En état de grâce.

Véronique Tran Vinh

Une lecture spectacle de textes d’Aragon et d’Elsa Triolet
Avec Ariane Ascaride et Didier Bezace
Choix des textes et des musiques Bernard Vasseur et Didier Bezace
Mise en scène Didier Bezace, assisté de Dyssia Loubatière

Jusqu’au 2 décembre 2018
Du mardi au samedi à 21 h, dimanche à 18 h
Théâtre du Lucernaire
53, rue Notre-Dame-des-Champs
75006 Paris
http://www.lucernaire.fr/theatre/2679-il-y-aura-la-jeunesse-d-aimer.html

 

“Le CV de Dieu”, au théâtre de la Pépinière

« Si Dieu existe, j’espère qu’il a une bonne excuse. » Woody Allen

Et si Dieu, ayant fini la Terre, ayant fini les animaux et les hommes, bref, ayant tout fini, se retrouvait sans travail ? Eh bien, il rédigerait son CV et il serait convoqué dans le bureau du directeur des ressources humaines d’un grand groupe, obligé de s’expliquer sur toutes les choses qu’il a accomplies durant sa longue carrière.

Cet entretien d’embauche désopilant est prétexte à un questionnement de l’homme sur le sens de la vie. Les questions du DRH provoquent des réponses de Dieu plus loufoques les unes que les autres. S’il est plutôt fier de lui lorsqu’il évoque la création du monde et la manière dont il s’y est pris, il voit rouge quand son interlocuteur veut lui faire porter tous les maux de la terre et il renvoie les hommes à leurs responsabilités. Quant à sa progéniture, il ne la porte pas aux nues non plus (c’est le moins qu’on puisse dire !)

Humour absurde et sens de la dérision ne sont pas sans rappeler ceux de Pierre Desproges, fidèle complice de Jean-Louis Fournier dans l’émission télévisée « La Minute nécessaire de monsieur Cyclopède ». Jean-François Balmer excelle dans le rôle de Dieu, présenté comme un créateur facétieux, irrévérencieux et truculent à souhait. Didier Bénureau est très drôle aussi en DRH, peintre amateur à ses heures perdues, passant de l’admiration à l’admonestation. Les deux compères s’en donnent à « chœur joie » et les dialogues sont savoureux.

Alléluia ! On passe un bon moment en compagnie de ce Dieu très proche de nous, pauvres humains, et on est un peu déçus quand il est obligé de retourner au paradis.

Véronique Tran Vinh

D’après le récit de Jean-Louis Fournier
Avec Jean-François Balmer et Didier Bénureau
Mise en scène Françoise Petit

Jusqu’au 6 janvier 2019
Du mardi au samedi à 19 h
Dimanche à 16 h
Théâtre de la Pépinière
7, rue Louis-le-Grand
75002 Paris
Tél. : 01 42 61 44 16
https://theatrelapepiniere.com/le_cv_de_dieu.html

 

“L’Éternel Premier”, au théâtre de la Pépinière

OS9A5026 - 1 Photo Anquetil 6 HD © Léonard

© Marco Cravero

Dans la peau d’un champion

Même si vous ne faites pas partie des fans qui se pressent au bord de la route lors du Tour de France pour voir passer le peloton, et même si vous n’aimez pas le cyclisme, ce spectacle mérite le détour. Car il s’agit moins d’une pièce sur ce sport qu’un hommage à un individu hors norme, individualiste et charismatique, un grand sportif évidemment, mais, surtout, un rebelle dont les principales aspirations étaient le dépassement de soi et… la liberté.

La personnalité de Jacques Anquétil ne manque pas de fasciner. Malgré (ou à cause de) son profil de gagnant, il fut moins aimé du public que Poupou, l’éternel challenger. Peut-être parce que l’homme était trop secret, trop complexe aussi. Face au public, courbé sur son vélo, Matila Malliarakis incarne magnifiquement ce champion aux mollets (et au mental) de fer, qui avale les kilomètres, avec une seule idée en tête : gagner. Des routes qui défilent, le public qui l’acclame le long du Tour… grâce à la scénographie et aux jeux de lumière, on est gagné par le rythme infernal de la course.

Anticonformiste et épicurien
« Son coup de pédale était un mensonge. Il disait la facilité et la grâce, il disait l’envol et la danse dans un sport de bûcheron. » Le beau texte de Paul Fournel nous fait saisir l’ambivalence des sentiments qui traversent le coureur sur son vélo : solitude face à la douleur extrême, désespoir… mais aussi détermination, force, jouissance, ivresse de la liberté. On sue avec lui, on brave les éléments, on appuie à fond sur la pédale. C’est à une course contre la montre que se livre Jacques, mais aussi et surtout, à une course contre la mort. L’homme est un anticonformiste et un épicurien qui ne veut renoncer à rien… même pour sa carrière sportive.

La mise en scène, habile, restitue à grands traits la carrière et la vie d’Anquétil. Sa garde rapprochée (Janine, à la fois compagne, fidèle complice et manager, Géminiani, son directeur sportif…) est campée de manière stylisée mais convaincante. Sont évoqués en filigrane ses coups de gueule, ses provocations, sa hargne de gagneur, sa rivalité-amitié avec Poulidor, mais aussi sa vie privée mouvementée.

Durant 1 h 20, nous sommes entraînés dans une course haletante qui s’achèvera avec la mort d’Anquétil. Il n’avait que 53 ans.

Véronique Tran Vinh

D’après le récit de Paul Fournel, Anquetil tout seul
Adaptation et mise en scène Robert Guenoun
Scénographie Marc Thiébault
Avec Matila Malliarakis, Clémentince Lebocey et Stéphane Olivié Bisson

Jusqu’au 16 décembre 2018 

Lundi à 20 h et dimanche à 19 h
Théâtre de la Pépinière
7, rue Louis-le-Grand
75002 Paris
https://theatrelapepiniere.com/l_eternel_premier.html

 

 

 

“Cuisines & confessions”, à Bobino

©Alexandre-Galliez

Dans un shaker, mettez sept artistes des deux sexes, jeunes, de nationalités différentes (un Argentine, une Suédoise, un Américain, etc.), multidisciplinaires (acrobates, danseurs, comédiens), mélangez, secouez et… savourez un cocktail détonant d’énergie, de virtuosité, de proximité et d’humour !

Pour notre plus grand bonheur, les membres de la troupe québecquoise Les 7 doigts de la main réinventent les disciplines du cirque (saut périlleux, diabolo, tissu aérien, mât chinois, etc.). Et peu importe si le fil conducteur (les liens ou les souvenirs qui se tissent autour de la cuisine) apparaît finalement comme un prétexte, les numéros sont plus enthousiasmants les uns que les autres.

Ces jeunes artistes dégagent une fraîcheur et une énergie communicatives, n’hésitant pas à interagir avec le public, ravi, qui en redemande (encore bravo à Élodie, Arthur et aux autres, qui sont montés sur scène ce soir-là « à l’insu de leur plein gré »). Malgré leur virtuosité évidente, ils savent rester proches et accessibles. Pour preuve, les plats qu’ils concoctent durant le spectacle (un gâteau à la banane et des pâtes) et qu’ils partagent à la fin avec les spectateurs.

Les numéros s’enchaînent à un rythme endiablé, mettant en avant le mélange de personnalités et de cultures des artistes, qu’ils soient en solo ou en collectif. Fait rare, jamais la technicité ne prend le pas sur l’émotion ; jamais le collectif n’occulte les individualités.

J’ai notamment envie de souligner la performance des deux jeunes acrobates qui effectuent d’incroyables sauts périlleux à travers des cadres, ou encore celle de la danseuse contorsionniste dans un numéro de tissu aérien tout en grâce et en expressivité.

Nul doute que ce cocktail revigorant de générosité et de talent saura séduire le plus grand nombre. À savourer sans modération ! L’abus de bonne humeur n’est pas dangereux pour la santé.

Véronique Tran Vinh

Jusqu’au 12 janvier 2019
Du mercredi au vendredi à 21 h
Les samedis à 16 h 30 et 21 h
http://7doigts.com/
Bobino
14-20, rue de la Gaîté
75014 Paris
Tél. : 01 43 27 24 24
http://bobino.fr/?fiche=1225

 

 

 

“Tendresse à quai”, au studio Hébertot

@Stéphane Cottin

Tout commence comme dans un roman (de gare). Deux personnages que tout oppose. Un homme vieillissant, un peu misanthrope, qui manie à merveille l’autodérision, et une jeune femme engoncée dans son rôle professionnel, qui semble un pur produit de la société moderne. Deux êtres esseulés qui vont se croiser par hasard, se retrouver, puis se confronter pour mieux s’apprivoiser. Une histoire somme toute banale. Sauf que l’homme est un écrivain, Prix Goncourt, en perpétuelle recherche d’inspiration.

Mise en abyme
À partir de là, l’histoire va rapidement basculer dans un registre inattendu. Par une subtile mise en abyme, l’auteur (Henri Courseaux) nous plonge avec malice dans l’imaginaire des protagonistes. Qui est réellement Colette, jeune cadre récemment mise sur la touche ? Est-elle Madeleine, sortie de son imagination (ou de celle de Léon) pour plaire à l’écrivain ? Ou bien Solange, la fille de Léon, ressurgie du passé ? Ou peut-être un peu toutes ces femmes à la fois ? Difficile de démêler la réalité de la fiction tant les fausses pistes se multiplient. Personnages réels et imaginaires s’entremêlent, semant la confusion dans l’esprit du spectateur.

Ce récit à tiroirs, à la fois plein de finesse et d’une grande drôlerie, brasse de multiples thèmes comme l’amour, la tendresse intergénérationnelle, la vieillesse, la solitude, évoquant par touches légères toutes ces petites failles qui constituent un être humain. Courseaux raille les travers du monde littéraire (on rit quand l’auteur tire à boulets rouges sur les critiques et les éditeurs !), mais également la société moderne et sa déification de la culture d’entreprise (quand ce n’est pas celle des réseaux sociaux !).

Entre rêve et réalité
L’originalité de la pièce réside dans le fait qu’elle joue sur plusieurs registres : la comédie bien sûr, mais aussi le merveilleux et la poésie (très jolie séquence où les deux protagonistes rêvent qu’ils sont des oiseaux). Elle est servie par une écriture savoureuse, qui plaira à tous les défenseurs de la langue française (que l’auteur pardonne mon utilisation abusive des adjectifs…).

La mise en scène de Stéphane Cottin, vive et légère, s’efface devant ses personnages pour en révéler toute l’humanité. Malgré leurs blessures et leurs espoirs déçus, Léon et Colette réinventent leur vie dans un jeu perpétuel. Ainsi, le personnage d’Henri Courseaux n’est pas sans évoquer un clown blanc, à la fois facétieux et sensible, qui nous entraîne dans son univers entre rêve et réalité. Avec son regard clair et son allure fragile, Marie Frémont fait également preuve d’un grand sens comique. Elle est aussi à l’aise dans le rôle de Madeleine, débordante de sensibilité et de tendresse, que dans celui de Colette, déterminée, voire autoritaire, lorsqu’elle applique les diktats de son milieu professionnel.

Et, bien entendu, l’histoire se termine comme elle a commencé… par une jolie pirouette !

Véronique Tran Vinh

De Henri Courseaux
Mise en scène Stéphane Cottin
Avec Henri Courseaux et Marie Frémont

Jusqu’au 18 novembre 2018
Du mercredi au samedi à 21 h, dimanche à 14 h 30
Studio Hébertot
78 bis, boulevard des Batignolles
75017 Paris
https://www.studiohebertot.com/

“Le Roi Arthur”, au théâtre de l’Épée de bois

Ce diaporama nécessite JavaScript.

© Cédric Vasnier

« Nos sales faiblesses nous trahissent, nous gouvernent, et nous voici dans l’opprobre et la laideur d’un monde que je voulais beau ! Mais nous avons touché l’innommable. Nous avons perdu foi en toutes choses. Il faut retrouver ce qui est perdu… »  Arthur Pendragon

Le roi Arthur et ses fidèles chevaliers, Lancelot du lac, Guenièvre, Merlin, Morgane, Mordred… autant de personnages mythiques dont les noms ont bercé l’imaginaire des petits et des grands. Pourquoi cette légende celte, apparue vers la fin du Ve siècle, continue-t-elle de nous captiver ? Peut-être parce qu’elle recèle tous les ingrédients propres à la tragédie : lutte pour le pouvoir, honneur trahi, passions, rivalités, vengeance… Une histoire où la chair et le sang sont intimement liés.

À l’instar des dieux dans les tragédies grecques, les magiciens et les fées font et défont les destinées humaines. Ainsi, Merlin l’Enchanteur a-t-il élu Arthur Pendragon pour sauver le peuple celte des envahisseurs germaniques et monter sur le trône royal. Le roi campé par Jean-Philippe Bêche est un guerrier, certes, mais surtout un monarque en proie au doute et à des passions bien humaines. Un roi déchiré entre son idéal et une double trahison (celle de la femme qu’il aime et celle de son plus fidèle chevalier et ami).

Dans ce monde qui exalte les valeurs guerrières et le sens de l’honneur, les figures féminines n’en sont pas moins riches et complexes. Avide de vengeance, la fée Morgane – qui a eu des relations incestueuses avec Arthur – est prête à tout pour contrecarrer les plans ourdis par son maître Merlin et assouvir sa haine envers son demi-frère, malgré les tentatives de sa mère Ygerne pour l’en empêcher.

Dans la belle salle en pierre du théâtre, la mise en lumière d’Hugo Oudin crée une atmosphère envoûtante, magnifiant les costumes médiévaux et les spectaculaires combats au bâton et à l’épée. Les percussions d’Aidje Tafial rythment le spectacle et lui apportent un supplément d’intensité dramatique.

Durant 1 h 45, grâce à une interprétation talentueuse et homogène, nous sommes suspendus au destin du roi Arthur et de tous les personnages qui gravitent autour de lui.

Si vous aussi, vous avez envie de plonger au cœur de cette épopée, de frémir, de vibrer et de croiser le fer aux côtés des chevaliers de la Table ronde, courez vite au théâtre de l’Épée de bois, les jours du “Roi Arthur” y sont comptés.

Véronique Tran Vinh

Écrit et mis en scène par : Jean-Philippe Bêche
Avec : Jean-Philippe Bêche, Antoine Bobbera, Lucas Gonzales, Jérôme Keen, Erwan Zamor, Marianne Giraud-Martinez, Marie-Hélène Viau, Franck  Monsigny, Morgane Cabot, Fabian Wolfrom

DU 6 AU 14 OCTOBRE
Du jeudi au samedi à 20 h 30
Samedi et dimanche à 16 h
sauf les : jeudi 27 septembre et 4 octobre, vendredi 5 octobre

Théâtre de L’Épée de bois
Cartoucherie de Vincennes
Route du Champ de Manœuvre
75012 Paris
www.epeedebois.com

“Blanche Neige”, à la Grande Halle de la Villette

Blanche Neige-Jean-Claude Carbonne CMJN

©Jean-Claude Carbonne

Ce ballet, créé en 2009 et magistralement interprété par les 24 danseurs de la compagnie Angelin Preljocaj, se veut une « parenthèse féérique et enchantée » dans l’œuvre du chorégraphe d’origine albanaise. Durant 1 h 50, nous sommes happés par la magie des décors de Thierry Leproust, le lyrisme de la musique de Malher et la beauté de la chorégraphie.

Au-delà du célèbre mythe des frères Grimm, Preljocaj nous offre une version de Blanche Neige très charnelle, ancrée dans la réalité : parcours initiatique d’une jeune fille qui devient femme pour Blanche Neige, poursuite de l’éternelle jeunesse et lutte pour la conserver pour sa marâtre.

Certaines scènes frappent particulièrement par leur créativité, comme celle où les sept nains (des mineurs de fond !) semblent jaillir d’une falaise abrupte où ils effectuent un surprenant ballet en suspension ; ou encore, celle où la marâtre poursuit Blanche Neige pour lui enfoncer la pomme dans la gorge, avec un sadisme non dénué de volupté. De même, la scène où le prince désespéré danse avec Blanche Neige, présumée morte, captive.

Les costumes de Jean Paul Gaultier apportent leur touche incongrue à l’univers de Preljocaj et contribuent à sublimer le corps des danseurs. Ah ! la tunique de Blanche Neige hardiment fendue sur les hanches… et le pantalon orange à bretelles du prince (clin d’œil au style Gaultier des années quatre-vingt dix !), sans oublier la tenue de la marâtre, très réussie, à mi-chemin entre celle de Madonna et d’une dominatrice sexy.

Mirea Delogu, dans le rôle de Blanche Neige, fait preuve d’une belle expressivité dans la danse. Face à elle, Cecilia Torres Morillo, d’une sensualité redoutable, campe une marâtre aussi fascinante que maléfique, prête à tout pour conserver sa jeunesse et sa beauté. Les scènes où elle apparaît, escortée par ses deux chats (telle Catwoman) ou face à son miroir, sont d’une grande force dramatique.

En résumé, un spectacle plein de créativité et de sensualité, porté par une chorégraphie enlevée, qui permet de parler aux petits comme aux grands, et qui nous prouve, si besoin était, que Blanche Neige est un conte très actuel.

Véronique Tran Vinh

Chorégraphie Angelin Preljocaj
Costumes Jean Paul Gaultier
Musique Gustave Mahler – Musique additionnelle 79 D
Décors Thierry Leproust
Lumières Patrick Riou
Avec Mirea Delogu (Blanche Neige), Redi Shtylla (le prince), Cecilia Torres Morillo / Anna Tatarova (la reine), Sergi Amoros Aparicio (le roi), Margaux Coucharrière, Manuela Spera (les chats).
Création 2008 – Chorégraphie primée aux Globes de cristal 2009.

Du 5 au 8 juillet 2018
Grande Halle de la Villette
https://lavillette.com/evenement/angelin-preljocaj-blanche-neige/#utm_source=blog&utm_medium=DMPVD


“Les Âmes offensées” (Volet 2), au musée du quai Branly

Ce diaporama nécessite JavaScript.

©Fred Lyonnet

Dans cette trilogie, Macha Makaeïeff a décidé de mettre en scène les récits de voyage de l’ethnologue Philippe Geslin. Ces spectacles d’un genre inédit – entre le récit et le théâtre – nous parlent d’un monde qui bascule, de peuples obligés de s’adapter pour survivre.

L’année dernière, j’avais chroniqué Peau d’ours sur ciel d’avril, qui nous emmenait sur les traces des derniers chasseurs Inuits.
https://dmpvd.wordpress.com/2017/03/13/les-ames-offensees-au-musee-du-quai-branly/

Cette fois, je suis partie à la découverte du quotidien des Soussous de Guinée, dans le spectacle joliment intitulé Le Crayon de Dieu n’a pas de gomme. Un quotidien que Philippe Geslin nous décrit de manière sensible. Pas de doute, les Soussous ont beaucoup de choses à nous apprendre. Un art de vivre surtout, qui consiste à aborder des conditions de vie hostiles dans la mangrove (chaleur tropicale, moustiques, labeur…) avec un sens inné de la poésie.

Sur scène, deux symboles : d’un côté, un tas de sel qui évoque « l’or blanc », exploité par les Soussous – menace pour l’équilibre fragile de la mangrove – de l’autre, la portière d’une vieille 403, dernier reste de la colonisation française. En écho au récit de l’ethnologue, résonnent les mots que N’Fassory, son hôte, a consignés sur des cahiers d’écolier. Des mots simples qui parlent de la vie au village, du travail quotidien, de la relation des hommes avec leur terre, de leurs coutumes (ou de ce qu’il en reste).

Des vidéos ou des photos projetées sur le mur du fond viennent compléter ce tableau : on navigue en pirogue dans la touffeur de la mangrove avec l’explorateur poète, on assiste à une cérémonie d’initiation, on circule dans un taxi brousse… Traces de vie, témoignage fragile d’un passé qui s’estompe.

Une fois de plus, avec finesse, Macha Makaeïff réussit à ouvrir les portes de notre imaginaire. Ce voyage chez les Soussous nous donne envie d’aller découvrir d’autres « âmes offensées », d’autres communautés à la vie bouleversée par le progrès. Et si l’ethnologie nous invitait à porter un regard sensible sur le monde ?

Véronique Tran Vinh

Avec Philippe Geslin

Mise en scène, adaptation, scénographie et costumes Macha Makeïff
Musée du quai Branly-Jacques Chirac,
en partenariat avec le Théâtre de la Criée, Marseille
37, quai Branly
75007 Paris

Vendredi 15 juin
20 h, premier volet : Peau d’ours sur ciel d’avril, les derniers chasseurs Inuit
Samedi 16 juin
19 h, deuxième volet : Le crayon de Dieu n’a pas de gomme, chez les Soussou de Guinée
Dimanche 17 juin
17 h, troisième volet : Avant le départ des gazelles, les guerriers Massaï

http://www.quaibranly.fr/fr/expositions-evenements/au-musee/spectacles-fetes-et-evenements/spectacles/details-de-levenement/e/les-ames-offensees-37619/

Bientôt à la Villette, Preljocaj revisite “Blanche-Neige”

960-18-Reine_0404_Blanche-Neige-Jean-Claude-Carbonne© Jean-Claude Carbonne

Nichés au coeur des décors de Thierry Leproust et sublimés par les costumes de Jean-Paul Gaultier, les danseurs de Preljocaj incarnent dans ce ballet narratif toute la folie lyrique et exaltée du conte des frères Grimm. Un spectacle enchanteur, entre romantisme, érotisme et violence.

Du 5 au 8 juillet 2018 • Grande Halle de la Villette
Du jeudi au samedi à 20 h 30
Dimanche à 16 h
https://lavillette.com/evenement/angelin-preljocaj-blanche-neige/?utm_source=blog&utm_medium=DMPVD