“Le Marchand de Venise”, au Lucernaire

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Photos : Pauline Gestin

Cette comédie, écrite par Shakespeare au XVIe siècle, trouve une résonance toute particulière à notre époque à travers deux thèmes : la course au profit et l’intolérance. Mais le mérite de l’adaptation proposée par Ned Grujic est avant tout de la rendre moderne et accessible, grâce à la vivacité de la mise en scène et à la fraîcheur des jeunes comédiens qui l’interprètent.

Le point de départ : la rivalité de longue date entre Shylock, usurier juif, et Antonio, marchand chrétien, dans une Venise alors au faîte de sa puissance maritime et commerciale. Elle va être ravivée par le contrat insensé qu’Antonio conclut avec son ennemi juré. Moyennant le prêt de 3 000 ducas – destinés à aider son protégé Bassanio à conquérir la belle Portia –, Antonio s’engage à laisser prélever une livre de chair de son corps par son créancier en cas de retard de remboursement. S’ensuivra une série de coups du sort et de rebondissements, menés à un train d’enfer par les protagonistes.

En apparence, tout semble opposer Shylock et Antonio : l’un est cupide et assoiffé de vengeance, l’autre généreux et prêt à tout pour ceux qu’il aime – puisqu’il va même jusqu’à offrir sa vie pour son ami. Mais sous la simplicité apparente de ce thème – la rivalité entre deux marchands – se cache une analyse beaucoup plus subtile (et complexe) de la nature humaine.

Une histoire pleine de bruit et de fureur
Si Antonio paraît bon et généreux vis-à-vis de Bassanio, on ne peut s’empêcher de se demander quelles sont ses véritables motivations. De même, après avoir invoqué la clémence de son ennemi son égard, ledit Antonio ne se montrera pas plus clément lorsque celui-ci se retrouvera à sa merci.

À ces deux personnages, dont le moteur principal est le profit, l’auteur oppose ceux de Portia et de Bassanio, mus par des sentiments plus élevés tels que l’amour ou l’amitié. Cependant, même l’amour n’échappe pas au pouvoir de l’argent. La belle Portia, que sa fortune rend puissante, en est consciente, et elle fait preuve d’une grande intelligence pour sauver l’ami de son amant, grâce à une parodie de justice et à une habile interprétation de la loi.

L’inventivité de la mise en scène et le brio des interprètes compensent l’économie de moyens et nous entraînent dans cette histoire de haine, de vengeance et d’amour, dont l’adaptation ne manque pas d’humour. Le décor miniaturisé, composé de ponts et de bacs d’eau, évoque habilement les canaux de la Sérénissime.

Une lecture à plusieurs niveaux
Certains ont pu ou peuvent voir dans cette pièce une thèse antisémite, illustrée par le personnage de Shylock, particulièrement sanguinaire. Mais même s’il s’acharne contre son ennemi, il subit lui-même les revers du sort (la fuite de sa fille avec un jeune chrétien notamment) et se retrouve finalement la seule victime du contrat qu’il a passé.

Les autres protagonistes ne sont pas non plus exempts de travers. Les affrontements haineux entre Antonio et Shylok démontrent leur intolérance réciproque. Et c’est au nom d’une justice prétendument chrétienne que les partisans d’Antonio finissent par acculer Shylock à la ruine et à le forcer – humiliation suprême ! – à se convertir à leur religion.

Et si, dans cette pièce, Shakespeare renvoyait dos à dos les extrémistes religieux de tout bord ? Le débat reste ouvert.

Véronique Tran Vinh

De William Shakespeare
Mise en scène et adaptation : Ned Grujic
Avec : Thomas Marceul ou Cédric Revollon
Julia Picquet
Rémy Rutovic
Antoine Théry

JUSQU’AU 1er AVRIL
Du mardi au samedi à 20 h, dimanche à 17 h
Théâtre du Lucernaire
53, rue Notre-Dame-des-Champs
75006 Paris
Tél. : 01 45 44 57 34
http://www.lucernaire.fr/theatre/2097-le-marchand-de-venise-.html

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“Nénesse”, au théâtre Déjazet

©Pascal Victor

Machiste, cynique, raciste, grossier, réactionnaire, violent… comme « le Beauf », de Cabu, Nénesse cumule tous les défauts. Incapable de travailler pour gagner sa vie, il soutire de l’argent à deux sans-papiers qu’il a installés dans une cabine Algéco au milieu de son salon.

Nénesse, c’est Olivier Marchal, démarche traînante, petite bedaine dans pantalon de cuir fatigué, truculent à souhait dans ce rôle de bouffon alcoolique. Mais si les répliques du début sont plutôt bien enlevées, on finit vite par se lasser de ce personnage trop caricatural pour être attachant. On ne peut s’empêcher de penser au personnage fracassé de Coluche, dans Tchao Pantin. Mais, contrairement à Lambert, le pompiste désabusé, on ne ressent pas d’empathie envers Nénesse, l’ancien rockeur, qui passe son temps à éructer des gros mots, insulter, tempêter… peut-être parce que son humanité ne transparaît pas.

Quant à ses comparses, Aurélien, le sans-papier « cultivé » d’origine russe, et Goran, le migrant slave et musulman, ils manquent trop de chair pour que l’on se sente proche d’eux. La manière de parler de Goran, notamment, au lieu de déclencher le rire, le rend un peu ridicule. Les comédiens se donnent à fond pour faire vivre leurs personnages mais, curieusement, la sauce ne prend pas. Seule Christine Citti, dans le rôle de la femme de Nénesse, réussit à insuffler un peu de tendresse à son personnage.

Est-ce la faute à la mise en scène qui manque un peu de rythme ? Aux personnages eux-mêmes qui oscillent entre caricature et réalisme ? En ce qui me concerne, je suis restée sur ma faim. Dommage, car ce thème de la misère contemporaine et de ses dommages collatéraux méritait l’intérêt. Pour que cela fonctionne, il aurait fallu un ressort plus fort ou un traitement plus décalé. Je suis ressortie de la salle avec l’impression d’un rendez-vous manqué.

Véronique Tran Vinh

De Aziz Chouaki
Mise en scène Jean-Louis Martinelli
Avec Christine Citti, Hammou Graïa, Olivier Marchal, Geoffroy Thiebaut

Jusqu’au 3 mars 2018
Du mardi au samedi à 20 h 30
Samedi à 16 h
Théâtre Dejazet
41, boulevard du Temple
http://www.dejazet.com/

“Trahisons”, au théâtre du Lucernaire

@Alexandre Icovic

La femme, le mari, l’amant. Ce trio serait bien convenu si n’était le regard incisif d’Harold Pinter. Il dissèque les conventions bourgeoises et détourne le vaudeville annoncé en une proposition beaucoup plus subtile sur la complexité du sentiment amoureux.

Tout le monde trahit tout le monde : Emma trompe son mari Robert avec Jerry, son meilleur ami ; Robert a des liaisons ; Jerry trompe sa femme avec Emma ; quant à Emma, a-t-elle (ou va-t-elle) tromper son amant avec un autre ? Qu’en est-il des autres personnages, absents physiquement, mais évoqués sur scène ? La femme de Jerry pourrait-elle le tromper, elle aussi ? Et si oui, le trompe-t-elle avec cet homme qui la courtise ? Au fond, qui est au courant de quoi ? Insidieusement, Pinter sème le doute dans notre esprit. Personne n’est totalement honnête ou malhonnête. Les non-dits, les révélations, tout est sujet à interprétation, pour le plus grand plaisir du spectateur qui se perd en délicieuses conjectures.

Car pour Pinter, peu importe la réponse à ces questions. Ce qui l’intéresse, dans ce jeu de dupes, c’est la manière dont chacun des personnages vit sa propre vérité. Sous la légèreté apparente des rapports amoureux ou amicaux affleurent les désirs, les attentes et les fêlures de tout être humain. Dans un vertigineux jeu de flashback, il nous fait remonter le cours des événements : de l’annonce de la séparation du couple que formaient Robert et Emma à la première rencontre d’Emma et de Jerry, témoin de mariage de son ami. En remontant ainsi à la source de la relation amoureuse, il en souligne le caractère fragile, voire absurde.

Malgré une fin connue d’avance, la mise en scène réussit à maintenir une tension permanente. Le compte à rebours est signifié à l’aide d’un afficheur, manipulé par Vicent Arfa, malicieux maître du temps. Les changements de décor sont également très réussis, évoquant un véritable ballet, et participant à l’ambiance intrigante.

Le trio d’acteurs porte avec talent ce texte à l’humour incisif, même si j’ai préféré le jeu des protagonistes masculins, plus distancié, à celui de Gaëlle Billot-Danno, tout en mimiques et en moues boudeuses. François Feroleto, notamment, fait preuve d’une grande subtilité de jeu dans le rôle de l’époux et de l’ami trompés, capable d’autant de cynisme que de sensibilité.

Un très beau moment de théâtre, servi par une mise en scène tout en finesse.

Véronique Tran Vinh

De Harold Pinter
Mise en scène: Christophe Gand
Avec : Gaëlle Billaut-Danno, François Feroleto, Yannick Laurent, Vincent Arfa

Du 24 janvier au 28 mars 2018
Du mardi au samedi à 19 h
Le dimanche à 16 h

Théâtre du Lucernaire
53, rue Notre-Dame-des-Champs
75006 Paris
Tél. : 01 45 44 57 34
www.lucernaire.fr/theatre/1677-trahisons.html

 

 

“The Elephant in the Room”, au théâtre Bobino

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Le spectacle débute dans le salon fumoir de Miss Betty – le seul élément féminin de la troupe, mais à la personnalité aussi affirmée que celle de ses partenaires – qui vient tout juste de se marier. Éclairages tamisés, tableaux au mur, nous voici transportés dans le décor raffiné d’une belle demeure du début des années 1930. L’ambiance est à mi-chemin entre le cinéma muet et le cabaret burlesque. Trois personnages masculins – John Barick, le mari de Miss Betty (?), Jeune Bouchon, leur domestique, et Mr. Chance – vont faire irruption dans ce fumoir et tenter de conquérir à tour de rôle l’exigeante reine du bal. De son côté, la fausse ingénue œuvre dans l’ombre pour se débarrasser (au propre comme au figuré) de son encombrant conjoint.

L’intrigue n’est qu’un prétexte à une suite de scènes cocasses qui lorgnent du côté des comédies américaines en noir et blanc et à des tableaux d’un esthétisme revendiqué. Ainsi, certaines acrobaties telles que les pyramides humaines ne sont pas sans évoquer les compositions de Michel-Ange, avec leurs nudités sculpturales. La musique originale d’Alexandra Stréliski, à la fois légère et mélancolique, contribue parfaitement à la création de cet univers onirique.

Prouesses acrobatiques, danses et bagarres sont parfaitement maîtrisées et mâtinées d’esprit de dérision. Le quatuor excelle aussi bien dans le jeu théâtral et la danse que dans la pure performance physique – à noter, notamment, un époustouflant numéro de mât chinois –, chacun d’entre eux apportant sa touche singulière à l’ensemble. Une palme à Philip Rosenberg, alias Mr. Chance, qui se distingue par sa capacité à se livrer à des acrobaties particulièrement périlleuses avec une facilité déconcertante.

Ce soir-là (fêtes obligent), beaucoup de jeunes et très jeunes dans la salle, qui riaient et applaudissaient à tout rompre… Un signe que la qualité peut être partagée par le plus grand nombre.

Véronique Tran Vinh

Mise en scène : Charlotte Saliou
Avec : Lolita Costet, Grégory Arsenal, Philip Rosenberg, Yannick Thomas
Intervenant / Œil  extérieur : Raymond Raymondson
Chorégraphie, claquettes et adagio : Brad Musgrove
Musique originale : Alexandra Stréliski
Création costumes : Philip Rosenberg et Grégory Arsenal

Jusqu’au 7 janvier 2018

Théâtre Bobino
14-20, rue de la Gaîté
75014 Paris
http://bobino.fr/

“Sous la glace”, au théâtre de l’Opprimé

@ Arcade

D’entrée de jeu, le ton est donné. Une lumière bleutée, froide comme la glace. Une scène au décor dépouillé à l’exception d’un ourson géant qui se dresse, tel un totem (évoquant l’enfance ?).

Déjà petit, Jean Personne était un garçon que ses parents ignoraient, qui se sentait comme « transparent ». Aujourd’hui, c’est un cadre d’entreprise (et un homme, accessoirement) que l’on ne remarque que lorsqu’il est absent. Il aime entendre son nom résonner dans les aéroports au moment de l’embarquement, il a enfin l’impression d’exister. Mais comment exister « réellement » dans ce monde de l’entreprise qui ne parle que de course à la performance, de recherche de compétitivité, de rentabilité ? Plus, toujours plus… Un monde où l’on évalue les hommes, impitoyable pour ceux qui ne sont pas conformes, pas dans le moule, pas « économiquement corrects »… et qui finissent broyés.

Jean Personne va tout faire pour exister, quitte à se débarrasser de ceux qui sont en travers de son chemin. Pas de place pour « les vieux », « les inadaptés », « les improductifs », comme on les nomme dans le jargon méprisant (et combien brutal !) de l’entreprise. Jusqu’à ce que lui-même soit éjecté à son tour de ce système dans lequel il a désespérément essayé de se fondre.

Course sans fin
Lui et ses deux acolytes en costume gris (des « consultants » eux aussi) sont obsédés à l’idée d’être mis sur la touche. Injonctions martelées comme des mantras, corps survoltés, musique au rythme effréné : tout dans la mise en scène concourt à souligner cette inhumaine course à la performance, alimentée à grands coups de chiffres, de courbes de vente et d’adrénaline. Non sans humour par ailleurs, comme quand deux des consultants organisent avec cynisme une grand-messe afin de stimuler le personnel de l’entreprise au moyen d’allégories animales.

Jean Personne, c’est moi, c’est nous, ce sont tous ceux qui ont besoin de la reconnaissance et du regard des autres – notamment dans le travail – pour exister. L’auteur a choisi l’angle économique pour illustrer l’absurdité de la vie de l’homme dans la société contemporaine. La mise en scène est percutante, les trois acteurs sont excellents dans le rôle de ces professionnels du conseil et de la vente qui ont fini par s’identifier totalement à leur rôle. Pas de temps mort, le spectateur est comme pris dans un étau, un univers oppressant de paroles, de musiques, auquel il est difficile d’échapper.

Jusqu’à la conclusion (forcément) glaçante, en forme de cri d’alarme : et si, à force de renoncer à leur humanité, les hommes finissaient pas être annihilés par le monde qu’ils ont créé ? Et si cette course sans fin n’avait aucun sens ?

Véronique Tran Vinh

De Falk Richter
Traduction Anne Monfort
Mise en scène Vincent Dussart
Scénographie Frédéric Cheli
Lumières Frédéric Cheli et Jérôme Bertin
Création sonore et musique live Patrice Gallet
Costumes Mathilde Buisson
Avec Xavier Czapla, Patrice Gallet, Stéphane Szestak
Administration Caroline Gauthier

Jusqu’au 22 décembre 2017
Du mardi au samedi à 20 h 30
Dimanche à 17 h
Théâtre de l’Opprimé
78, rue des Charolais
75012 Paris
http://www.theatredelopprime.com/evenement/sous-la-glace/

“Le Rap est une littérature”, à l’Institut du monde arabe

 

Joli titre pour un programme qui ne l’était pas moins… Marier l’énergie brute du rap avec la poésie ciselée de grands auteurs tels que Changhor, entre autres, c’était le pari audacieux (et réussi) de la Maison de la poésie, ce 15 novembre, dans le cadre du festival Paris en toutes lettres. L’autre pari, c’est Issam Krimi, pianiste, compositeur et producteur, qui en a eu l’idée : convier les rappeurs Sadek et S. Pri Noir à interpréter textes et chansons, accompagnés par un piano, un quatuor à cordes ainsi que par le DJ Dtweezer.

Dans l’auditorium de l’Institut du monde arabe, calés dans leurs confortables fauteuils « business class d’Air France » (pour reprendre les termes de Sadek), les jeunes spectateurs bouillonnaient d’enthousiasme. Visiblement, ils connaissaient les lascars et leurs chansons sur le bout des lèvres : notamment, « La Vache », « Petit Prince », de Sadek, et « La Nuit », de S. Pri Noir. Après un démarrage un peu hésitant – le quatuor à cordes couvrait trop la voix de Sadek, qui était inaudible –, le spectacle a décollé, nous entraînant dans un univers original et captivant. L’interprétation de S. Pri Noir, au phrasé impeccable et à l’indéniable présence sur scène, m’a plus marquée que celle de Sadek, qui jouait la carte de la provocation. J’ai été aussi plus sensible à son univers, sortant un peu des clichés habituels du rap pour parler avec des mots percutants de la famille, de la politique (ou plutôt du non-engagement), du racisme, etc.

Les morceaux joués au piano ou par le quatuor à cordes ont apporté une touche de douceur bienvenue. J’ai particulièrement apprécié la lecture des textes ponctuant le spectacle, qui a ajouté « quelques grammes de finesse dans un monde de brutes ». Dommage que l’on n’ait pas jugé bon de citer leurs auteurs, cela n’aurait pourtant pas nui à la qualité de l’ensemble.

Une initiative originale à saluer… et à renouveler !

Véronique Tran Vinh

Jusqu’au 20 novembre 2017
Festival Paris en toutes lettres
À la Maison de la poésie et dans d’autres lieux
Le programme ici :
http://www.maisondelapoesieparis.com/

A écouter :
S. Pri Noir, Ensemble, Believe Rec, 2016.
Sadek, Violent, Vulgaire et Ravi d’être là, Industreet music, Rec. 118, Warner Music, 2017.

“Love, Love, Love”, au théâtre Jean Vilar

© Pierre Nouvel

Et les Beatles chantaient :
All you need is love
All you need is love, love,
Love is all you need.

Cinquante ans plus tard, que reste-t-il des années Peace and Love et de leurs utopies, et notamment, du rêve d’une société meilleure, plus libre et plus fraternelle ? C’est le sujet qu’aborde Mike Bartlett, jeune dramaturge britannique, à travers ce portrait au vitriol d’une famille sur plusieurs décennies.

1967 –1990 – 2011 : trois dates clés de l’évolution de la société anglaise et de la vie de Kenneth et Sarah, jeune couple qui se forme à l’époque du Swinging London. Animés par les mêmes valeurs libertaires et l’envie de changer le monde, ils tombent amoureux et se marient. On les retrouve vingt-trois ans plus tard, flanqués de deux enfants, Rose et Jamie, dans la banlieue bourgeoise où ils habitent. Débordés par leur travail et l’éducation de leurs enfants, ils se déchirent sur fond d’alcoolisme – à peine – mondain et d’individualisme forcené, avant de se séparer. Puis ce sont les années 2000, début de l’incertitude politique et sociale. Les deux ex-soixante-huitards, qui ont sacrifié leurs idéaux sur l’autel de la réussite matérielle, coulent une retraite dorée chacun de leur côté. Quant à leurs enfants, livrés à eux-mêmes, ils tentent tant bien que mal de donner un sens à leur vie.

Avec un humour grinçant, Mike Bartlett pointe avec justesse les travers de ces deux éternels adolescents – en âge d’être ses propres parents ? –, qui n’ont conservé des valeurs de leur jeunesse que le sens de la dérision et l’amour de la liberté (pour eux-mêmes surtout !). La scénographie, réduite à l’essentiel, s’appuie sur quelques vidéos et nous permet de nous concentrer sur les dialogues, au rythme enlevé. Chaque changement de musique nous transporte dans une autre époque. Quant aux quatre jeunes comédiens, ils donnent vie à leurs personnages avec brio.

Que l’on appartienne à la génération des enfants ou à celle des parents, cette pièce nous interroge avec lucidité et humour sur la transmission familiale et la perte des utopies… Et si on réinventait le monde ?

Véronique Tran Vinh

Une pièce de : Mike Bartlett
Traduction : Blandine Pélissier & Kelly Rivière
Mise en scène : Nora Granovsky
Avec : Émile Falk-Blin, Jeanne Lepers, Bertrand Poncet et Juliette Savary
Création vidéo et scénographie : Pierre Nouvel
Lumières : Fabien Sanchez
Costumes : Nora Granovsky

Dates des prochaines représentations :
Amiens – Comédie de Picardie
23 et 24 novembre à 20 h 30
28 novembre à 14 h 15 et 20 h 30
29 novembre à 19 h 30

Bruay-la-Buissière – Centre culturel
14 décembre à 14 h 30
15 décembre à 14 h 30 et 20 h

 Alès – Le Cratère
6 et 7 février 2018 à 20 h 30

“Omelettes amoureuses”, au Tremplin Théâtre

@Philippe Brière

Comment faire une omelette sans casser d’œufs, ou, autrement dit, comment devenir une femme forte, consciente de ses potentialités, qui ne s’excuse plus d’exister… libre tout simplement ? Comment réveiller la « guerrière » qui sommeille en chacune d’entre nous ?

C’est cette quête initiatique que Corinne Merle, seule en scène, va nous faire partager. Pour cela, elle fera appel aux textes d’autres femmes (notamment Virginie Despentes, Florence Lautrédou…) qui ont cherché, avant elle, à se dégager des archétypes culturels et à affirmer leur singularité. Un discours militant, féministe bien sûr, mais aussi, tout simplement humain.

Dans la pénombre de la minuscule scène du Tremplin Théâtre, émergent quelques accessoires symboliques : une robe en lamé, une blouse de ménage, un panier en osier, une paire d’escarpins, etc. La comédienne les utilisera à tour de rôle pour se mettre dans la peau de différentes femmes : la petite fille, la femme naïve, la séductrice, la rebelle, etc.

L’accent est mis sur les violences faites aux femmes, et notamment sur le viol. Même si le propos est parfois un peu trop appuyé, la comédienne auteur le fait partager avec une belle générosité. Il est question de prise de conscience, de résilience, d’amour aussi. Un petit bémol toutefois sur la mise en avant des textes, que j’ai trouvé par moments trop présents.

Corinne Merle incarne à merveille cette femme plurielle et fait montre d’une belle présence scénique, jouant de son corps sans fausse pudeur. Voluptueuse comme peut l’être une femme bien dans sa peau. Ses propos sont parfois crus, parfois violents, souvent drôles.

À défaut de recette, notre apprentie cuisinière se transformera en guerrière, prête à mobiliser ses forces pour partir à l’assaut de la vie. Prenez-en de la graine et courez voir le spectacle. La salle est petite, alors n’oubliez pas de réserver !

Véronique Tran Vinh

Idée originale, écriture, jeu : Corinne Merle
Création lumière : Fabienne Breitman
Collaboration artistique : Florence Evrard, François Jenny

Les Omelettes amoureuses reviennent :
les 30 novembre, 1er décembre et 2 décembre à 20 h 30
au Lavoir moderne, 35 rue Léon, Paris 18e
Réservations : 01 46 06 08 05
http://www.comeprod.fr/

 


 

 

“Corps et âme”, de Ildikó Enyedi

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Justement primé lors du dernier festival de Berlin, ce film hongrois surprend par son sujet et son traitement inhabituels, entremêlant deux univers : le rêve et la réalité.

Dans une forêt enneigé, un cerf aperçoit un jour une biche. Peu à peu, les deux cervidés font connaissance et partagent leur vie dans la forêt. Ils boivent l’eau d’un ruisseau, cherchent de la nourriture et ruminent de concert…
C’est le rêve que fait chaque nuit Endre, qui dirige un abattoir, mais aussi Mária, nouvelle embauchée dans l’entreprise en tant que responsable du contrôle de qualité. Sans se connaître, ils partagent chaque nuit le même rêve dans lequel leur nature animale prend le dessus. Par l’intermédiaire involontaire d’une psychologue – mandatée pour faire une enquête au sein de l’abattoir –, ils découvrent le lien qui les unit malgré eux. Passeront-ils de l’amour fantasmé à l’amour réel ?

Lieu de vie et de mort
Leur vie éveillée se passe, elle, au sein de l’abattoir. Un univers où la brutalité et la mort sont omniprésentes et où Endre, en tant que directeur, tient à ce que les employés y soient d’autant plus humains, et notamment, sensibles à la souffrance des animaux qu’ils vont contribuer à tuer. D’où son exigence vis-à-vis de ceux qu’il recrute et ses rapports tendus avec un nouvel embauché qui fait preuve de cynisme dans son travail et dans ses rapports avec ses collègues. À l’inverse, il est touché immédiatement par la personnalité psychorigide de la jeune Mária, qui multiplie les maladresses dans ses rapports avec les autres.

Cheminement personnel
Une relation va peu à peu se développer entre elle et Endre, introverti lui aussi, mais beaucoup plus empathique : la rencontre de deux solitudes qui s’observent, s’attirent, puis s’encouragent mutuellement. Le médiateur sera leur vie psychique partagée à travers leur rêve. Grâce au regard bienveillant d’Endre, le personnage de Mária vit un apprentissage émotionnel et sensuel qui la fera sortir de sa coquille et grandir. Cette « handicapée de la vie », qui a du mal à communiquer (notamment avec ses collègues), entame un processus d’évolution qui passe par de petites choses, certaines anodines, d’autres qui le sont moins : elle touche une purée, elle écoute de la musique, elle regarde un film porno… toutes choses qu’elle n’avait jamais faites auparavant. De son côté, malgré sa personnalité charismatique, Endre est aussi un handicapé, au propre comme au figuré : il a perdu l’usage de sa main gauche et a renoncé à toute relation avec les femmes.

Entre rêve et réalité
Ce film est original à la fois par son sujet et par son traitement. La réalisatrice nous fait passer de la vie réelle à la vie onirique des personnages, traitée de manière assez réaliste. Ainsi, le cerf et la biche vivent dans une “vraie” forêt et se comportent comme de « vrais » animaux.
À l’inverse, les séquences tournées à l’abattoir, forcément violentes, sont empreintes d’une grande délicatesse stylistique : les scènes de mise à mort et de découpe, le sang que l’on lave à grande eau alternent avec les gros plans sur le regard des animaux qui vont mourir ou les moments de détente entre les employés. Comme dans un hôpital où le personnel est confronté en permanence à la mort, il y a des moments de tension, mais aussi d’humour et de cynisme pour tenter d’échapper à la réalité.

Hors norme
À l’exception d’un passage qui bascule vers le drame (que j’ai moins aimé), Ildikó Enyedi réussit à imposer son style personnel, tout en finesse et en sensibilité, et superbe visuellement, en évitant adroitement les clichés. Cela tient aussi à l’interprétation de ses deux acteurs principaux : avec son physique pur et gracile, Alexandra Borbély fait preuve d’une grande intensité dans le rôle de Mária, tour à tour cassante, maladroite, fragile, sensuelle. Face à elle, Géza Morcsányi est émouvant dans le rôle d’un homme vieillissant, confronté à des émotions qui le submergent.

Un beau moment de cinéma, où l’on est invité à entrer dans les méandres de l’âme humaine et à partager cette histoire d’amour entre deux êtres inadaptés à la société. Et si, au fond, comme semble le suggérer Ildikó Enyedi, la vie n’était rien d’autre qu’un long rêve éveillé ?

Un film écrit et réalisé par : Ildikó Enyedi
Avec : Alexandra Borbély,  Géza Morcsányi, Réka Tenki, Zoltan Schneider
Image : Máté Herbai
Bande sonore : Adam Balazs
Montage : Károly Szalai

“Ex anima”, au théâtre Zingaro

© Marion Tubiana

Une ode au dieu cheval

Dépouillement, c’est le premier mot qui vient à l’esprit en voyant ce spectacle de Bartabas. Pas de cavalcade effrénée, pas de numéro de voltige spectaculaire comme l’artiste nous y a habitués. Non, pour cette (ultime ?) représentation, on découvre le cheval à l’état brut, dans toute sa primitive beauté et sa majesté. Comme si Bartabas, en lui rendant hommage, était guidé par le besoin d’aller à l’essentiel.

D’entrée de jeu, le ton est donné. Des chevaux s’ébrouent devant nous sur la piste. Ils se couchent, se roulent par terre et se redressent avec grâce. En toute liberté, ou presque. Vêtus de noir de la tête aux pieds, les dresseurs ne sont que des ombres discrètes au service de l’animal.

Le son des instruments à vent (allusion à l’anima, le souffle de l’âme ?) vient rythmer harmonieusement les apparitions des chevaux : flûtes de Chine, d’Irlande, d’Inde du Nord et du Japon. Des percussions aussi. Le bruit de la pluie qui tombe, les cris des animaux qui se répondent. Des nuées de brume envahissent soudain la scène, les silhouettes des équidés composent des tableaux d’une beauté onirique. Nous voici plongés avec eux au cœur de leur nature sauvage. En état de grâce.

Étrangement, ce dépouillement rend les chevaux très proches de nous : à la fois sensibles, chamailleurs, joueurs, travailleurs. Un cheval qui marche sur une poutre, un autre qui s’élève dans le ciel… on retient son souffle, en mesurant toute la virtuosité du dressage. Et la nécessaire symbiose entre l’animal et l’homme.

Dans ce nouvel opus, Bartabas montre son animal fétiche sous différentes facettes : le cheval au service de l’homme (tirant une charrue), le cheval à l’état sauvage (jouant, seul ou à plusieurs) mais, surtout, le cheval sanctifié, élevé au rang de demi-dieu. Comme le dit le metteur en scène écuyer à propos de son théâtre : « […] ici, le spectacle est un rituel, la musique une vocation, et l’amour des chevaux une religion… »

Une très belle cérémonie qui s’achève, comme il se doit, par le son de cloches d’une église après la messe.

Véronique Tran Vinh

Conception, scénographie et mise en scène de Bartabas
Musique originale : François Marillier, Véronique Piron, Jean-Luc Thomas, Wang Li
Avec, dans leur propre rôle : les trente-six chevaux de Zingaro

À partir du 17 octobre
À Zingaro Fort d’Aubervilliers
Mardi, mercredi, vendredi, samedi à 20 h 30, dimanche à 17 h 30
Réservation : 01 48 39 54 17
http://bartabas.fr/theatre-zingaro/

 

“La Main de Leila”, aux Béliers parisiens

 

©Alejandro Guerrero

Voici une histoire d’amour contrarié, sur fond d’évocation historique (l’Algérie d’avant les émeutes d’octobre 1988, dirigée par l’armée et le FLN), traitée à la manière d’une fable. Le jeune Samir, passionné de cinéma, défie la censure du régime de l’époque, en rejouant les baisers les plus célèbres du grand écran dans son garage, transformé en salle de spectacle. De son côté, Leila, fille d’un puissant colonel, rêve de pouvoir choisir elle-même sa destinée. Ces deux-là étaient faits pour se rencontrer.

Les trois comédiens (dont deux sont coauteurs de la pièce) restituent la faconde et la vitalité du peuple algérien à travers une galerie de personnages emblématiques : les deux amoureux, Samir et Leila, contraints de se voir en cachette de leur famille ; la mère tyrannique et exubérante (excellent Azize Kabouche, aux mimiques savoureuses), le fonctionnaire de police imbu de son pouvoir ; l’ami spécialiste des petites embrouilles ; le commerçant qui profite de la pénurie alimentaire, etc.

Dans un décor fait de bric et de broc, des fils à linge structurent astucieusement l’espace. Les changements de décor et les scènes se succèdent sans temps mort, composant le tableau touchant d’une Algérie en crise, dont les soubresauts annoncent les bouleversements à venir.

La fraîcheur de l’interprétation, l’humour des dialogues et la mise en scène très rythmée (Régis Vallée a travaillé avec Alexis Michalak, est-ce un hasard ?) contribuent à la réussite de ce spectacle. On partage le quotidien de Samir et de Leila, leurs galères et leurs espoirs, rythmés par leur amour du septième art.

Et même si à la fin, la réalité finit par reprendre le dessus, l’espoir subsiste… grâce à la magie du cinéma !

Véronique Tran Vinh

Une pièce de : Aïda Asgharzadeh et Kamel Isker
Mise en scène : Régis Vallée
Avec : Aïda Asgharzadeh, Kamel Isker, Azize Kabouche

Jusqu’au 31 décembre 2017
Du mercredi au samedi (à 21 h ou à 19 h selon les dates)
Le dimanche à 15 h
Relâche le 19 novembre
Théâtre des Béliers parisiens
14 bis rue Sainte Isaure
75018 Paris
http://www.theatredesbeliersparisiens.com/Spectacle/main-de-leila/

 

 

 

“L’Invention des corps”, à la Maison de la poésie

©Mathias Clouet

Sur la scène baignée d’une ambiance crépusculaire, Pierre Ducrozet et Isard Combray nous ont offert ce soir-là une très belle performance artistique, alliant musique (des compositions originales au piano et quelques touches d’électronique), montages de textes – issus du livre –, et chansons. L’écrivain Ducrozet s’y révèle à la fois chanteur, poète et interprète – au sens le plus large – de ses propres écrits.

La narration, volontairement éclatée, reflète le monde contemporain par son architecture même. Elle nous fait circuler d’un personnage à un autre, d’un lieu à un autre, sans logique apparente, si ce n’est celle qui sous-tend les réseaux Internet. Un récit en bribes qui parle du XXIe siècle, mais, surtout, d’une aspiration libertaire face à la toute-puissance de la technologie et à ses dérives.

Dans ce voyage d’un bout à l’autre du monde, nous côtoyons une galerie de personnages venus d’horizons divers, mais qui ont en commun la culture de l’informatique. En vrac : un jeune hacker issu du “sous-monde” mexicain, une biologiste qui observe de près les corps (et leurs tissus), un informaticien qui a changé de sexe, un personnage influent de la Silicon Valley, qui possède tout, sauf l’immortalité…

La réussite de ce “concert littéraire” tient à ce que jamais la musique n’écrase le texte, bien au contraire… elle se met au diapason avec les mots et les fait résonner d’une mystérieuse musicalité. Je me suis laissée entraîner dans cet univers envoûtant, grâce à la séduisante interprétation de l’auteur dans sa narration, sa gestuelle, ses chansons et sa dramaturgie. Il était en parfaite symbiose avec Isard Combray, au jeu d’une grande fluidité.

Pour ceux qui s’interrogent sur ce que peut être aujourd’hui une littérature hors du livre, cet objet artistique singulier pourrait bien constituer une des réponses possibles.

Véronique Tran Vinh

Mardi 10 octobre 2017
Maison de la poésie
Passage Molière
157, rue Saint-Martin
75003 Paris
http://www.maisondelapoesieparis.com/

“Cirkopolis”, au 13e art

 

©Patrick Lazic

Le cirque canadien Eloize et sa troupe d’artistes pluridisciplinaires (cirque, danse et théâtre) débarquent pour la première fois à Paris !

Dans un décor évoquant à la fois Metropolis et Les Temps modernes, des employés de bureau, vêtus d’impers gris à l’identique, d’abord robotisés – comme semblent le suggérer leurs allées et venues saccadées et les roues de machines omniprésentes –, vont laisser peu à peu éclater leur individualité et leur joie de vivre. Après une mise en place un peu longue, des tableaux éblouissants de performance se succèdent et, notamment, un très beau solo de danse dans un cerceau, une démonstration d’un virtuose du diabolo (discipline de la jonglerie) et un numéro de mât chinois avec deux acrobates époustouflants.

Ce show “à l’américaine” a indéniablement de l’énergie à revendre… un peu trop peut-être. Musique grandiloquente, chorégraphies très rythmées, prouesses physiques : on en prend plein les mirettes, parfois un peu au détriment de l’émotion. Ainsi, en regardant la danse du comédien avec le portemanteau, on ne peut s’empêcher de songer à la poésie qu’un Charlie Chaplin aurait insufflée à cette scène. On peut aussi regretter que le spectacle paraisse un peu décousu, faute de fil rouge entre les différentes séquences.

Malgré ces quelques réserves, on se laisse entraîner par le rythme effréné des numéros et la fantaisie de cette troupe de jeunes artistes plus doués les uns que les autres. Une palme spéciale aux acrobates danseuses – dont une contorsionniste exceptionnelle – qui conjuguent grâce et virtuosité.

Attention, énergie contagieuse ! N’hésitez pas à y aller en famille, qui sait ? vous susciterez peut-être des vocations…

Véronique Tran Vinh

Mise en scène : Jeannot Painchaud, Dave St-Pierre
Production : Juste pour rire et Cirque Eloize

Jusqu’au 29 octobre
Le 13e Art
au Centre Commercial Italie 2 dans le 13e.
Du mardi au samedi à 21 h
Le mercredi et le samedi à 16 h également
Le dimanche à 15 h
http://www.le13emeart.com/les-evenements/cirque-eloize-cirkopolis/

“Les Jumeaux vénitiens”, au théâtre Hébertot

@Bernard Richebé

Avec cette comédie trépidante de Carlo Goldoni, nous voici propulsés pendant une heure cinquante dans l’univers de la comédie italienne du XVIIIe siècle. Même si l’argument de départ paraît un peu simpliste – deux jumeaux qui se sont perdus de vue, l’un crétin fini, l’autre homme d’esprit –, les chassés-croisés et les quiproquos en cascade qui s’ensuivent sont plus drôles les uns que les autres.

On ne peut s’empêcher de penser à Molière (sans sa noirceur) et à Marivaux (sans sa finesse). Nous sommes ici dans le registre de la farce revendiquée, avec une galerie de personnages hauts en couleur : le crétin est “vraiment crétin”, le père est cupide, prêt à offrir sa fille à tout homme qui aura une bourse bien garnie, la fille trop gâtée tyrannise son entourage… avant de faire subir le même sort à son fiancé (et futur mari ?). Ajoutons à cela un faux dévot, doublé d’un amoureux transi (excellent Olivier Sitruk), une soubrette envieuse et insolente, un ami qui n’en est pas un, une fiancée abandonnée mais déterminée à ne plus l’être… tous les ingrédients sont réunis pour offrir une intrigue pleine de rebondissements.

 La troupe de comédiens (dix au total) a de l’énergie et de la fraîcheur à revendre, et l’on rit beaucoup. Seuls petits bémols : l’interprétation, un peu inégale, et la diction, qui laisse parfois à désirer. Maxime d’Aboville est excellent, passant sans transition du rôle de crétin absolu, Zanetto, à celui de Tonino, son jumeau valeureux et plein de prestance. Grâce à son jeu expressif, il élève la bêtise au rang de chef-d’œuvre : l’œil torve, la démarche hésitante, il nous fait tordre de rire.

N’en déplaise à quelques puristes, la traduction et l’adaptation du texte faites par Jean-Louis Benoît sonnent juste et conservent toute la verve comique de Goldoni en la mettant au goût du jour. Bravo également à la scénographie de Jean Haas, superbe, qui nous transporte dans l’Italie du XVIIIe siècle.

Voici donc un moment de pure détente, sans prétention intellectuelle, qui permet d’oublier tous ses soucis. Ce n’est pas ma voisine – certes un peu âgée – qui a dormi quasiment pendant toute la pièce, qui me contredira…

Véronique Tran Vinh

Adaptation et mise en scène de Jean-Louis Benoît
Avec : Maxime d’Aboville, Olivier Sitruk, Victoire Bélézy, Philippe Berodot, Adrien Gamba-Gontard, Benjamin Jungers, Thibault Lacroix, Agnès Pontier, Luc Tremblais, Margaux Van Den Plas

 À PARTIR DU 14 SEPTEMBRE 217
Du mardi au samedi à 21 h
Samedi à 16 h 30 et dimanche à 16 h
Théâtre Hébertot
78 bis, boulevard des Batignolles
75017 PARIS
Tél. : 01 43 87 23 23
http://theatrehebertot.com/les-jumeaux-venitiens/

 

 

 

“Noces”, au théâtre Rive Gauche

« Nous marchons à la rencontre de l’amour et du désir. Nous ne cherchons pas de leçons, ni l’amère philosophie qu’on demande à la grandeur. »
« Qu’est-ce que le bonheur, sinon l’accord vrai entre un homme et l’existence qu’il mène. »

Ces noces, ce sont celles d’Albert Camus avec le site romain de Tipasa et avec tous les paysages de son enfance algérienne, c’est une communion totale et érotique avec le soleil et la mer. Noces à Tipasa – mon texte préféré, avec La Mer au plus près – est empreint d’une sensualité magnifique, c’est un hymne païen à la beauté de la nature, mais c’est aussi un éloge de la contemplation – et c’est là sa force – qui nous invite à plonger au fond de nous-mêmes pour réfléchir à notre rapport au monde en tant qu’hommes. L’exil, la révolte, la mort… et à l’opposé, le désir, le bonheur, la présence au monde… autant de thèmes chers à Camus que l’on trouve dans le recueil Noces, suivi de L’Été.

Michel Voïta s’empare de ces textes, se les approprie et fait littéralement corps avec eux, allant parfois jusqu’à mimer les sensations qui l’habitent : l’eau qui glisse le long de son corps, le souffle du vent qui le traverse… Avec un grand respect pour l’auteur, il réussit à nous restituer le souffle lyrique et l’ampleur du verbe de Camus, dans un exercice de haute voltige.

Ne serait-ce que pour la beauté des mots et la profondeur de la pensée de l’écrivain – encore si actuelle – , ce spectacle est indispensable.

Véronique Tran Vinh

Texte d’Albert Camus
Adaptation et mise en scène de Michel Voïta
Avec Michel Voïta

À PARTIR DU 27 SEPTEMBRE 2017
Le mercredi à 19 h
Théâtre Rive Gauche
6, rue de la Gaîté
75014 Paris
http://www.theatre-rive-gauche.com/a-l-affiche-noces.html