Liberté à Brême , au T2G Théâtre de Gennevilliers

Dans cette pièce de Fassbinder, l’héroïne, Geesche Gottfried est une meurtrière : elle empoisonne successivement maris, amants, parents, jusqu’à ses propres enfants, coupables d’exister, quand son second mari menace de la quitter à cause d’eux…

Revendiquant l’amour, l’autonomie, le droit de s’assumer seule, Geesche Gottfried s’oppose aux codes sociaux et religieux de cette société patriarcale du XIXe siècle dans laquelle Fassbinder situe le récit. Humiliations, chantages, violences, verbales et physiques, elle est dès l’ouverture désignée comme victime en tant qu’épouse, fille, amante, mère et n’a d’autre solution que d’éliminer tous ceux qui entravent son désir de liberté…et d’autre échappatoire que la prière.

D’emblée, la mise en scène, à l’instar de la pièce, nie tout jeu néo-réaliste : les personnages sont des archétypes, – le Mari, le Père, la Mère, l’Amant, l’Amie – au service d’une démonstration des rapports dominant-dominé : le Mari crie, ordonne, frappe. La Femme supplie, pleure, gît sur le sol. Les gestes sont violents mais stylisés, quasi abstraits. Les comédiens et notamment Valérie Dréville, sont habités d’une tension palpable, comme reliés par des fils tendus à l’extrême. Rien ne semble filtrer de cette violence sourde, hormis quelques moments furtifs où son corps se crispe, son visage se fige en rictus grimaçants, comme mue par une folie intérieure.

Une grande fresque domine le décor, avec au centre le Christ sur la croix, entouré d’images pieuses, devant laquelle la femme s’agenouille pour prier, après chaque mise à mort, comme un rituel expiatoire. Prise à son propre piège, Geesche Gottfried ne parviendra à s’affranchir qu’en endossant elle-même la figure du bourreau.

Quand tuer devient un acte compulsif, cette tragédie se mue alors en une farce macabre où Fassbinder provoque le rire du spectateur, au-delà de toute morale. « C’est une marque infinie de respect que l’assassinat… »

Un spectacle prenant, une conclusion sans appel.

Florence Violet

Liberté à Brême
De Rainer Warner Fassbinder
Mise en scène de Cédric Gourmelon
Avec Gaël Baron, Guillaume Cantillon, Valérie Dréville, Serge Nail,Nathalie Kousnetzoff, Adrien Michaux, François Tizon, Gérard Watkins

1h22 avant la fin, de Matthieu Delaporte, à La Scala Paris

Photographie de Pascal Gely / Hans Lucas

Que faire quand, au moment de sauter par la fenêtre, un quidam frappe à votre porte et vous annonce qu’il va vous tuer ?

Qui est cet homme providentiel, mais qui néanmoins contribue à modérer vos ardeurs de suicide ?

Si ensuite il vous apprend qu’il s’est trompé d’étage et que la voisine du dessus est également candidate à son auto-élimination, il y a quelque raison de s’asseoir … et de causer.

Tergiversations, quiproquo, revirements, cette comédie de Matthieu Delaporte virevolte sur un fond d’humour noir, et fait se confronter deux pince-sans-rire rompus dans l’art de la rupture et du coq-à-l’âne absurde, Kyan Khojandy (créateur de la série Bref) et surtout Eric Elmosnino, parfait dans le rôle de l’éxécuteur fraîchement émoulu qui, à l’issue de ce duel improbable, bénéficiera d’une promotion inattendue.

Ils mènent la pièce tambour battant vers son dénouement, qui, néanmoins, traîne un peu en longueur, ralenti par l’idylle faussement happy end avec la voisine (Adèle Simphal). D’ailleurs, ce soir-là, le rideau est tombé au bout d’une heure et trente minutes… mais on ne va pas chipoter pour si peu !

Florence Violet

Mise en scène Matthieu Delaporte et Alexandre de La Patellière
Avec
Eric Elmosnino, Kyan Khojandi, Adèle Simphal
CoProduction Acme, Fargo Films, La Scala Paris

La Scala Paris
13 boulevard de Strasbourg
75010 Paris
Jusqu’au 31 mars 2022
Du mardi au vendredi à 21 h
Le samedi à 16 h et 19 h
Le dimanche à 17 h

Huis-Clos de Jean-Paul Sartre au Théâtre de l’Atelier

La pièce de Jean-Paul Sartre, si elle n’était en prose, eût pu répondre aux trois règles de la tragédie classique : unité de temps (l’éternité), unité de lieu (l’Enfer) unité d’action (répondre à la question : pourquoi êtes-vous là ?). De la tragédie, elle n’a que l’apparence, car, ici, il n’est pas question de passions, mais d’actions.

Cet enfer-là n’a ni miroir (pour se regarder en face), ni échappatoire (la porte est fermée).  Et le gardien des lieux (Brock) n’est guère coopératif !

Quand trois damnés se retrouvent contraints d’y séjourner ensemble et d’en avouer la cause, chacun compose avec la réalité et plaide non-coupable. Malgré l’évidence, tous rejettent leur responsabilité. Inès (Marianne Basler), une homosexuelle ayant poussé à bout un mari et sa femme, est la première à déclencher les hostilités. Elle s’amuse à manipuler Garcin (Maxime d’Aboville), le pseudo-héros pacifiste, et Estelle (Mathilde Charbonneaux), la femme du monde infanticide. Tour à tour, ils endossent le rôle du bourreau en poussant l’autre dans ses retranchements. Au bout de leur logique, ne pouvant plus mentir, ils constatent qu’être mort, c’est être nu devant les autres, sans tricherie possible. Et qu’il vaut mieux subir le regard de l’autre que d’affronter les hypothétiques flammes de l’Enfer.

Dans un décor minimaliste, les comédiens jouent avec brio à ce jeu de la vérité mené à un train… d’enfer, et Jean-Louis Benoît a exploité les ressorts comiques de la pièce, la trivialité des réactions des personnages contrastant avec l’inéluctabilité de la situation. On rit de ces humains pitoyables pris au piège de leur lâcheté avec, au-dessus de leur tête, le lent balancement de leur conscience mise à mal.

En 1944, la création de la pièce fut un succès, mais aussi un scandale retentissant, en évoquant l’homosexualité, la désertion et l’infanticide. Aujourd’hui, elle fait toujours réfléchir : jusqu’où peut-on aller pour nous « sauver » dans le regard de l’autre ?

Florence Violet

Théâtre de l’Atelier
1 place Charles-Dullin
75018 Paris
Du 2 février au 18 mars 2022
Du mardi au samedi à 19h

Mise en scène Jean-Louis Benoit
Avec
Marianne Basler, Inès
Maxime d’Aboville, Garcin
Guillaume Marquet, Garcin en alternance
Mathilde Charbonneaux, Estelle
Antony Cochin, le garçon d’étage
Brock, le garçon d’étage en alternance

Un jour je reviendrai, au Théâtre 14

Crédit photo Christophe Raynaud de Lage

Le titre résonne comme pour conjurer le sort, une pirouette ultime de l’auteur, qui se sait condamné, face à la maladie qui relie ces deux textes autobiographiques.

Dans L’Apprentissage, il décrit minutieusement sa lente sortie du coma, disséquant les mots, les répétant à l’envi, à la recherche de l’expression la plus juste. Il raconte froidement cette plongée dans l’intime comme s’il se regardait du dehors, et assiste au réveil de son corps inerte, à la merci des autres qui lui parlent « comme à un imbécile ou un vieillard » dans un lieu hostile « où l’on n’est rien ».

L’isolement intérieur est aussi la matière première du Voyage à La Haye, mais là il s’agit d’une solitude choisie parce que l’auteur « a moins mal sans les autres ». Au cours de cette dernière tournée dont on ne saura rien de la réalité, il voyage seul, veut diner seul, et s’étonne de s’entendre reprocher son comportement agressif envers les autres. Face à la résurgence de la maladie, il fait un bilan sans complaisance et observe en entomologiste le spectacle du monde. Une suite de constats amers,  ironiques, cruels, quelques regrets de n’avoir pas oser parler, de n’avoir pas succombé au charme de tel ou tel…

Vincent Dissez tient en équilibre ce long monologue intérieur comme un clown triste qui se regarde jouer sans y croire, en connaissant la fin. Elle survient, sous la forme d’un phrase off en suspens qui annonce l’entrée de l’artiste dans l’autre monde,

Que dire, que faire, face à l’inéluctable ? Jean–Luc Lagarce met l’émotion à distance, rit jaune, sait que rien n’est possible et que même les larmes se dérobent.

Florence Violet

Composé de L’Apprentissage suivi du Voyage à La Haye
de Jean-Luc Lagarce
Mise en scène Sylvain Maurice
Avec Vincent Dissez

En tournée
Du 2 au 4 février à La Comédie de Béthune, CDN Nord – Pas-de-Calais

Harvey au Théâtre Montansier de Versailles

La raison du plus fou…

C’est l’histoire d’un type nommé Elwood qui a un ami qui s’appelle Harvey. Oui, mais Harvey est un lapin blanc de 1,90 m que personne ne peut voir, sauf Elwood. Il faut dire que l’oncle Elwood est un peu excentrique, un peu alcoolique et, dans la famille, ça fait désordre… On aimerait bien se débarrasser d’Harvey… donc d’Elwood.

Ça commence comme une série policière, ça continue dans un intérieur bourgeois cossu en mode comédie de boulevard, et ça se poursuit dans une clinique psychiatrique déjantée où l’on administre aux patients des traitements de choc qui pourraient finir comme dans Vol au-dessus d’un nid de coucou

Mary Chase a écrit cette pièce en 1944, inspirée de son enfance bercée par des contes irlandais où rodent des esprits invisibles réincarnés en animaux. A la fois burlesque et profonde, Harvey est une fable moderne sur la tolérance, le regard que l’on porte sur ceux qui sont légèrement « décalés », hors des codes sociaux. C’est aussi une ode à la liberté de créer, de se créer un univers à soi, hors de toute réalité.

Jacques Gamblin prête sa grâce poétique, son élégance et son regard enfantin à ce personnage lunaire, à l’innocence désarmante, qui, d’emblée, aime tout le monde. Dans cette société policée, il trimballe son grand lapin avec désinvolture sans se rendre compte du danger qu’il y a à paraître différent. Harvey est sa force, il est, comme dit Jacques Higelin (un autre fol enfant) dans une chanson, « …L’ami qui soigne et guérit, la folie qui m’accompagne et qui jamais ne m’a trahi… »

A voir absolument, dans une belle mise en scène de Laurent Pelly, pour croire encore à la légèreté…

Florence Violet

Texte de Mary Chase
Mise en scène et costumes Laurent Pelly
Traduction nouvelle Agathe Mélinand
Avec Jacques Gamblin – Elwood P. Dowd
Charlotte Clamens, Christine Brücher (en alternance) – Vita Simmons
Pierre Aussedat – Docteur Chumley
Agathe L’Huillier – Clémentine Simmons
Thomas Condemine – Docteur Sanderson
Emmanuel Daumas – Maître Gaffney
Lydie Pruvot – Betty Chumley, Madame Chauvenet
Katell Jan – Infirmière Kelly
Grégory Faive – Wilson
Kevin Sinesi – Le taxi

En tournée
Théâtre de Gascogne, Mont-de-Marsan, 2 février 2022 à 20h30/L’Olympia, Arcachon, 4 février 2022 à 20h45/L’Avant-Seine, Colombes, 8 mars 2022 à 20h30/Théâtre Jean Vilar, Suresnes,10 et 11 mars 2022 à 20h30/CADO, Orléans,17 mars au 1er avril 2022
(les 17 et 23 mars à 19h ; les 10, 11, 18, 19, 24, 25, 26 mars à 20h30, les 20 et 27 mars à 15h)

Le Horla de Maupassant à la Folie Théâtre

Du noir absolu apparaît, dans un cadre de tableau que contient un autre cadre plus petit, un homme à l’allure imposante, aux cheveux plaqués en arrière, au regard droit et vif qu’abritent des sourcils broussailleux. Sa barbe, sa moustache, sa tenue nous rappellent celles des maîtres de la seconde moitié du XIXe siècle.

Trois autres cadres évidés, également suspendus par des fils invisibles, interrogent le spectateur par leur présence.

Guillaume Blanchard, le narrateur et le protagoniste du conte, s’exprime au présent et nous raconte avec enthousiasme le défilé de navires glissant sur la Seine qu’il observe de son jardin normand. L’odeur des prémices du printemps l’exalte et les rosiers qui s’ épanouissent l’enchantent. Nous sommes le 8 mai.

Mais la vivacité de sa nature emballée laisse vite place à l’inquiétude : il se sent malade. Des douches et du bromure de sodium lui sont prescrits par son médecin. En vain. Son état s’empire au fil des jours, des semaines et l’angoisse le saisit : une présence invisible habite ses nuits, s’agenouille sur sa poitrine, marche sur ses talons, respire derrière lui, engloutit l’eau et le lait des verres posés sur la table de sa chambre qu’il a pris soin de remplir. Aspire sa vie !

Une excursion pour visiter le mont Saint-Michel et un séjour à Paris, en juillet, ne lui rendront pas la santé espérée. Il gardera en mémoire de son premier voyage le récit d’une légende locale relatée par un moine de l’abbaye qui l’interroge : « Est-ce que nous voyons la cent millième partie de ce qui existe ? » Et de la capitale, le souvenir frappant d’une séance d’hypnose sur sa cousine.

Le personnage plonge dans la terreur et la salle aussi. Guillaume Blanchard, dans un rythme haletant, possède la scène durant une heure vingt et entraîne le spectateur aux confins de cet univers fantastique cauchemardesque. Jolie performance.

L’adaptation personnelle du Horla par Frédéric Gray, dans une scénographie originale et subtile (les objets semblent flotter, les yeux d’une étrange créature percent l’espace …), rend fidèlement l’histoire de Maupassant.

Sous les traits de trois personnages* qui donnent la réplique à Guillaume Blanchard, on reconnaît les traits du metteur en scène.

Carole Rampal

  • Olivier Troyon (absent ce jour-là) interprète également tous les rôles secondaires en alternance avec Frédéric Gray, et est assistant dans la mise en scène.

Jusqu’au 30 janvier 2022.
Le jeudi à 19h30, samedi à 18h et dimanche à 16h30

A La Folie Théâtre : 6, rue de la Folie-Méricourt, 75011 Paris
Renseignements et / ou réservation : 01 43 55 14 80

Les gros patinent bien, cabaret de carton au Théâtre du Rond Point

Ce spectacle propose un voyage épique et drôlissime à travers le monde, sur terre et sur mer (parfois dedans), à charge pour le spectateur d’imaginer les décors évoqués à l’aide de bouts de cartons sur lesquels sont écrits les lieux, pays, villes, objets, animaux en tous genres, dans des situations aussi loufoques que déjantées.

Olivier Martin-Salvan et Pierre Guillois, qui l’ont imaginé et écrit, interprètent nos deux héros qui vont vivre cette grande aventure racontée par un premier personnage tout en rondeurs et en costume trois pièces. Assis tout au long de ce périple, il s’exprime dans une espèce de « yaourt » aux intonations anglo-saxonnes mâtinées d’un fort accent américain incompréhensible… et pourtant ! Quant à son acolyte, vêtu d’un bonnet et d’un maillot de bain, il court pendant tout le spectacle pour aller chercher les différents éléments de ce décor « à la carte », répartis sur la largeur de la scène (énorme travail de mémorisation et de timing de la part de Pierre Guillois), pour illustrer et animer les situations évoquées par le conteur.

 C’est un voyage plein de péripéties vécues par notre héros statique et pourtant globe-trotter. L’énergie dégagée sur scène est communicative et les spectateurs, étourdis par la course perpétuelle de notre « maître-nageur » essoufflé et parfois râleur, en redemandent. Il nous a d’ailleurs été difficile de quitter ce petit monde de carton, créatif, joyeux et original.

Un joli moment à passer en famille.

Armelle Gadenne

Un spectacle de et avec Olivier Martin-Salvan et Pierre Guillois
Ingénierie carton : Charlotte Rodière

Du 10 décembre au 16 janvier, 18h30
Relâches les lundis, les 25 et 26 décembre et du 1er au 6 janvier
2022

Théâtre du Rond-Point
2 bis, avenue Franklin Delano Roosevelt
75008 Paris
www.theatredurondpoint.fr

Brèves de comptoir au Théâtre de l’Atelier

Jusqu’au 12 décembre !

Glanées au XXe siècle, ces Brèves de comptoir ont 35 ans ! Nouvelle mise en scène, nouvelle distribution, le Comptoir reprend du service… Mais depuis, la Covid est passée, les bars ont fermé et la mine d’instantanés saisis sur le zinc s’est tarie, forcément… Dans ce spectacle sous-titré Tournée générale, on n’enlève pas son masque pour boire un canon, on ne montre pas son pass sanitaire avant de pouvoir s’alcooliser dès potron-minet. Six piliers de bistrot, dont deux femmes, campés par des comédiens plus vrais que nature, égrènent des perles frappées sur le coin du bon sens, dont l’absurdité et l’incongruité provoquent toujours l’hilarité du public. Il y a celle qui voudrait avoir de plus  grands pieds parce qu’elle aime les chaussures. Celui qui  s’interroge : « Est-ce qu’une plante carnivore peut être végétarienne ? » Ou « Plus je bois et plus je suis saoul parce que moi, je suis logique ! »… Si la pandémie est évacuée, certaines répliques font néanmoins résonner l’actualité : « L’avenir, c’était mieux avant… » « L’environnement, je suis pour, j’ai un jardin. » Ils parlent d’eux, de la Lune, du chomage, des champignons, haussent le ton quand l’ivresse les submerge, sont pris de tremblements épileptiques en écoutant la radio, se précipitent à la fenêtre pour regarder le monde de l’intérieur…

Mais où sont-ils ces laissés-pour-compte que le confinement a cloîtrés chez eux? Les verra t-on ressurgir, ces voix du populo, ces rois du coq-à-l’âne, du politiquement incorrect ? N’ont-ils pas déjà disparu dans ce Paris déserté par l’urgence sanitaire ? Tout à coup, ce bistrot semble suranné, frappé d’un coup de vieux, sous le poids d’un passé qui ne reviendra pas. Des Brèves, par temps de Covid ? On en redemande !

Florence Violet

Théâtre de l’Atelier
Du mardi au vendredi de 17h30 à 21h
Le samedi de 16h à 21h
Le dimanche de 13h à 17h

Texte : Jean-Marie Gourio
Adaptation : Jean-Michel Ribes et Jean-Marie Gourio
Mise en scène : Jean-Michel Ribes

Avec :
Philippe Duquesne
Nanou Garcia
Gilles Gaston-Dreyfus
Philippe Magnan
Marie-Christine Orry
Philippe Vieux

Kolik au Théâtre 14

© Ina Seghezzi

« Le temps coule »…  en exergue sur l’écran derrière le comédien assis sur un fauteuil sur un plateau incliné, seuls éléments en guise de scénographie.

« Le temps coule »…  Tout comme l’eau de la bouteille de gin dans le gosier du comédien, tel un sablier. On comprend assez vite que le discours finira la bouteille une fois vidée. On pourrait croire qu’il puise sa logorrhée dans  le pseudo-alcool, mais il n’y a pas d’ivresse hors les mots…

Le degré zéro de l’existence, la construction du Je (du jeu ?), les murmures intérieurs, une réduction de l’être à sa part infinitésimale… Déconstruction du langage, comme une toile abstraite où les mots sont matières, sculptures auditives, recompositions orales, pas d’intentions, pas de sens littéral, tout est remis à plat, mis en question, à l’écoute de ce qui résonne intérieurement dans le corps du comédien. Peu ou pas de syntaxe, des verbes à l’infinitif, dictés par l’impératif besoin de se dissoudre, de ne pas s’attarder, débit de l’eau, gorgées subites, débit des mots, course poursuite, métaphore d’une vie liquidée, sans possible arrêt sur images, une avancée imperturbable vers l’issue fatale, le fond de la bouteille, sans espoir de sursis.

Quelques moments d’ironie, quelques ruptures : on se prend à penser après coup qu’ils auraient pu être plus appuyés, rompre ce flot incessant, nous en distraire, mais sans doute ce recul, ce retour sur soi eût contredit la marche inexorable du temps vers la dissolution, la mort, l’obscurité, dernier mot sur l’écran avant le noir final.

Il faut saluer la performance d’Antoine Mathieu, cette improbable mémorisation des mots réitérés, sans aspérités narratives, ponctuée de déglutissements, de coups d’œil furtifs vers l’écran derrière, qui ne servent à rien puisqu’il semble égrener des chapitres déjà anticipés, comme si l’existence précédait le sens… 

On se dit aussi que pour cet événement théâtral organisé en temps de récession, et réservé à quelques privilégiés pour cause de Covid, (merci aux directeurs du Théâtre 14) cette interrogation existentielle tombe à pic ! Et qu’il est bon de s’asseoir dans un théâtre pour la partager… Le moment est venu.

Florence Violet

Kolik
Du 9 au 27 novembre 2021 au Théâtre 14
Texte Rainald Goetz
Traduction Ina Seghezzi
Un projet d’Antoine Mathieu
Mise en scène Alain Françon
Avec Antoine Mathieu
Scénographie Jacques Gabel
(Vu le 5 janvier 2021 lors de sa création au Théâtre 14)

Théâtre 14
20, avenue Marc-Sangnier, 75014 Paris
Tél. : 01 45 45 49 77

La Piccola Scala – La Scala de Paris

© Alexei Vassiliev

Après l’inauguration en 2018 de La Scala de Paris, Mélanie et Frédéric Biessy, présidente et directeur général, et leur équipe, nous proposent de découvrir sa petite sœur, La Piccola Scala.

Située sous la grande salle modulable de 550 places, ce petit amphithéâtre de 180 places à l’ambiance bleutée – l’ancienne salle de répétition – a été imaginé et créé sous la supervision de Richard Peduzzi qui a agencé La Scala. Le lieu est chaleureux et la proximité avec les artistes crée une grande intimité. Lors de la rencontre avec la presse, j’ai vu une équipe soudée, dont la créativité et l’imagination sont stimulées par l’enthousiasme et l’envie de partager des moments uniques.

Ces deux salles proposent une programmation très complète : théâtre bien sûr, mais également danse, musique, stand-up, rencontres philosophiques, etc. La création sous toutes ses formes est au centre des préoccupations pour donner aux spectateurs l’occasion de découvrir, entendre, réfléchir, s’évader…

La Piccola Scala permettra au public de voir ou revoir des artistes qui se sont produits chez sa grande sœur, comme Jos Houben, comédien et metteur en scène ; des seuls en scène avec Ruthy Setbon, Nicolas Schmitt, du stand-up avec Jason Brokerss ou de la danse avec Kaori Ito.

Nous pourrons également assister à des récitals de musique classique avec Josquin Otal, Nathanël Gouin ; folk avec Pierre-Yves Hodique et Thomas Lefort… Cette salle sera aussi un lieu d’émergence de nouveaux talents, de jeunes musiciens s’y produiront le 13 de chaque mois, à condition de choisir un compositeur vivant. Une petite anecdote : pour la venue d’un jeune pianiste le piano de la grande salle étant trop imposant pour la petite, Yamaha, partenaire de La Scala, a dû imaginer et fabriquer un piano sur mesure. Comme le disait Jacques Cœur : « A cœur vaillant rien d’impossible ».


Cette ouverture est suffisamment courageuse pour que je vous invite à vous déplacer à La Scala ou à La Piccola Scala, car le spectacle vivant a bien besoin de votre soutien en ces temps difficiles. Soyez assuré que toutes les précautions sont prises pour vous protéger, conformément aux directives.

Armelle Gadenne

Découvrez les artistes et les programmes des deux salles aux horaires réaménagés à cause du couvre-feu :
https://lascala-paris.com/

“Jouer sa vie sur un vaudeville”, William Malatrat, Le Guichet Montparnasse

Comédien, metteur en scène de nombreuses pièces dont Le journal d’une Femme de Chambre, primé aux P’tits Molières 2015 « Meilleure comédienne dans un premier rôle », William Malatrat dirige aussi l’Atelier d’art dramatique du Guichet Montparnasse.

Sa passion du théâtre, il l’a découverte dès l’âge de 13 ans en découvrant une représentation de Jean Anouilh, Antigone.

Un auteur qu’il n’a pas oublié au fil du temps. Ce soir-là, Jouer sa vie sur un vaudeville est une adaptation modelée, parfois réécrite par William Matrat du  Rendez-vous de Senlis. Le prologue est constitué de textes de différentes œuvres de Anouilh.

Le tourbillon des faux-semblants, la vérité avec le désordre… l’insolence de ce grand dramaturge du siècle passé mais résolument moderne… séduisent William Malatrat qui dans cette nouvelle mise en scène sait les transcender et adhérer le public à sa perception.

Une intrigue captivante qui mêle interrogations, rires et indignations.

Pour ceux qui auraient oublié le début :
Georges, marié par intérêt à une riche bourgeoise, s’éprend d’une jeune femme rencontrée au musée du Louvre. Pour la séduire davantage, il loue une villa qu’il veut lui faire croire pour sienne et fait appel à deux comédiens qui ont pour instruction d’incarner ses parents…

Une représentation qui fait appel à neuf comédiens.

Coup de cœur pour Fanny Blanchard.

Carole Rampal

Jusqu’au 23 septembre
Le Guichet Montparnasse
15 rue du Maine
75014 Paris
01 43 27 88 61

Avec
Agnès Aubert
Fanny Blanchard
Jean-Pierre Chouraqui
Charles Falanga 
Marc Gemayel 
Katy Odoard  
Lauriane Schneider
Dimitri Vasiljevic 
Myriam Vergnol 
Collaboration artistique
Alicia Bluteau
Patricia Alonso

“Humans” par la troupe Circa à La Scala de Paris

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Les acrobates de la compagnie australienne Circa proposent un spectacle impressionnant qui mélange la danse, l’acrobatie et la musique. Ils nous interrogent sur ce que cela signifie d’être humain dans notre relation à l’autre.

Sur une scène sans décor, les corps sont poussés à l’extrême, avec des mouvements violents qui les jettent au sol ou les uns contre les autres, et des portés aux limites du raisonnable. C’est une immersion dans ce que peut offrir de plus brut le travail des corps et des muscles.

Ce moment d’une grande qualité scénographique, proposé par Yaron Lifschitz et la Compagnie Circa, est accompagné par une bande son aux rythmes aussi divers que le jazz, les musiques irlandaise et asiatique, des airs de capoeira ou du Brel, entre autres. Belle idée qui porte le spectacle.

Rester vigilant et attentif aux autres

Les contorsions, seul ou à plusieurs, sont toujours impressionnantes ; les numéros en hauteur avec trapèze, cordes ou tissus aériens sont moins originaux que ceux qui se passent au sol, mais néanmoins tout aussi « musclés ». L’attention que se portent les acrobates démontre bien que tout est potentiellement dangereux et réclame de la part des artistes une vigilance de tous les instants.

Vous retiendrez votre souffle, serez admiratif ou plutôt amusez comme dans ce numéro où les acrobates essaient de se lécher le coude. Les plus souples y arrivent les autres pas… Je vous invite à essayer, ce n’est pas gagné !

Allez voir dès que possible cette troupe issue du cirque australien qui fait figure de référence au sein du cirque mondial, tant cet art est ancré dans l’ADN du pays. Elle offre 1 h 10 d’un spectacle original, qui interroge sur la brutalité des relations humaines et la solidarité. Dans ces temps troublés, ce n’est pas un vain mot.

Armelle Gadenne

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La Scala de Paris
13, boulevard de Strasbourg – Paris 10e
Tél. : 01 40 03 44 30

Créé par Yaron Lifschitz et la Compagnie Circa

“Une leçon d’histoire de France”,  Théâtre de Poche Montparnasse

crédit photo : Alejandro Guerrero

 

Dans ce seul en scène Maxime d’Aboville campe un professeur d’histoire qui donne deux leçons d’histoire de France. Passionné, survolté et quelque peu psychorigide ce prof nous entraîne de l’an mil à Jeanne d’Arc et de la bataille de Marignan au Roi-Soleil.

À travers les mots de Dumas, Michelet, Hugo, Saint-Simon, Duruy, Chateaubriand et Bainville, le comédien propose au public de revisiter, en deux parties, les moments forts de notre histoire. C’est ainsi que nous redécouvrons l’avènement et le règne des Capétiens, celui des Valois, la guerre de Cent Ans, entre autres. L’histoire de cette petite bergère qui conduit Charles VII à Reims, les circonstances de l’assassinat du duc de Guise, de celui d’Henri IV par Ravaillac…

Maxime d’Aboville sautille, éructe, s’emporte, fouette la baguette qui lui sert à situer l’action sur une vieille carte de France. Il ne ménage pas sa peine pour rendre vivants tous les récits et anecdotes qui ont fait notre histoire.

Voici une belle occasion pour le spectateur de vérifier ses connaissances en famille, ou de les compléter, et de répondre aux questions de ce maître d’un autre temps, en blouse grise et chaussures à guêtres.

 

Théâtre de Poche Montparnasse
75, boulevard du Montparnasse
75006 Paris
Tél. :     01 45 44 50 21
www.theatredepochemontparnasse.com

 

Une leçon d’histoire de France
De l’an mil à Jeanne d’Arc/de 1515 au Roi-Soleil
De et par Maxime d’Aboville

Samedi 15 h partie I / 16h30 partie II

 

“Dans les forêts de Sibérie”, Théâtre de Poche Montparnasse

 

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La solitude comme compagne, loin des contraintes et de la folie de la civilisation. Contempler la nature, vivre à son  rythme, lire, boire de la vodka, fumer, couper du bois, pêcher, a été le quotidien de Sylvain Tesson pendant six mois.

William Mesguich est formidable dans la peau de l’écrivain, Prix Médicis en 2011 pour son ouvrage éponyme, qui réfléchit à sa condition d’être humain et nous offre un moment fort et poétique dans ce milieu hostile qu’est la Sibérie. L’adaptation de Charlotte Escamez et la mise en scène du comédien nous enchantent. On admire cet homme attachant qui se soumet totalement à la nature, on aimerait habiter cette cabane et on envie son courage d’avoir tout quitté pour affronter ses doutes, ses contradictions, sa réalité profonde, et le paysage brutal et potentiellement dangereux des forêts de Sibérie et du lac Baïkal. Quelle richesse et quelle force intérieures pour avoir supporté ces mois de face à face avec soi-même.

A la fois drôle, poétique et désenchanté, ce spectacle est vivifiant et terrifiant. Vivifiant parce que cette aventure humaine est encore possible et a produit un texte d’une grande puissance. Terrifiant car le temps nous est compté et celui de nos enfants encore plus, avant que la terre nous fasse payer notre inconscience d’apprentis sorciers.

Plongez-vous dans ce monde où tout est ralenti et contemplatif. Allez découvrir les « lectures idéales » de Sylvain Tesson et la liste de ses équipements – outils et vêtements – qui lui ont permis de poursuivre sa réflexion sur la lenteur et la simplicité d’une vie calée sur le rythme retrouvé d’une nature pour le moment intacte.

Armelle Gadenne

Des mots pour vous dire

Théâtre de poche Montparnasse
75 boulevard du Montparnasse
75006 Paris
Tél. : 01 45 44 50 21
theatredepoche-montparnasse.com

Jusqu’au 8 avril 2020
Du mardi au vendredi 19 h

Dans les forêts de Sibérie
D’après le livre de Sylvain Tesson
Mise en scène et interprétation : William Mesguich

“Les Carnets de Harry Haller”, au Théâtre du Roi René

HARRY 2© Hervé Vallée

 

Allemagne. Un peu avant les années 30. Ce soir-là, il pleut. Des night-clubs s’échappent du piano les notes de Honeysuckle Rose du célèbre jazzman Fats Waller.

Harry Haller, écrivain, enfermé chez lui dans une solitude qu’il recherche autant qu’elle l’étouffe, cherche sens à sa vie et se désespère devant son absurdité. Poussé par un besoin d’échapper à son angoisse existentielle, il décide dans un élan de sortir de ses murs. L’effervescence de la ville le revigore jusqu’à stimuler son imaginaire.

Frédéric Schmitt incarne avec profondeur le personnage des Carnets de Harry Haller de Hermann Hesse dont il ne dénature aucune des pages qu’il nous rapporte avec beaucoup de receptivité. En complicité avec la salle à qui il se livre en toute transparence dans son intériorité, il nous entraîne dans sa déambulation nocturne à travers les rues et les ruelles où connecté pleinement à lui-même tout l’interpelle :  un escalier, des plantes, les lampadaires, des reflets dans l’eau, un mur, le goût d’un bon verre de vin, mais aussi un théâtre magique dont les lettres lumineuses rouges dansent pour mieux l’éclairer.

Frédéric Schmitt brise le quatrième mur, et derrière ses lunettes noires imposantes qui cachent des yeux verts, s’immobilise devant les spectateurs dont ils accrochent le regard.

Il n’hésite pas non plus à s’inviter au dernier rang dans un fauteuil pour mieux relater, la salle dos tournée, l’histoire d’Harry Haller.

Le comédien porte avec beaucoup de prestance et de variation dans les tons de voix, ce très beau texte dans un seul en scène à aller voir et qui donne envie de découvrir le roman pour ceux qui ne l’auraient pas lu.

Point faible : sa scénographie, pratiquement absente volontairement au début de la pièce, mais qui semble décalée et peu recherchée à certains moments.

 

Carole Rampal

Des mots pour vous dire
Du jeudi au samedi à 19h30 jusqu’au 7 mars 2020
Théâtre du Roi René
http://theatreduroirene.com/
12 rue Edouard-Lockroy
75011 Paris
Métro : Parmentier

théâtre roi réné

Extrait du roman des premières pages des Carnets de Harry Haller jusqu’au Traité du Loup des Steppes de Hermann Hesse
Mise en scène : Jean-Christophe Barbaud
Interprétation : Frédéric Schmitt
Lumière : Sophie Corvellec
Création graphique : Vincent Treppoz