“J’accuse”, de Roman Polanski

4194086.jpg-c_215_290_x-f_jpg-q_x-xxyxxDans J’accuse, Polanski choisit un angle incroyablement intelligent : suivre Picquart, le « sauveur » de Dreyfus, dans son cheminement vers la vérité. Le film ne traite donc pas de l’injustice, de l’innocence piétinée, mais du courage, élan fantastique, mystérieux, qui nous bouleverse.

Incroyable bravoure des défenseurs de Dreyfus, Picquart avant tout, mais aussi de son avocat, Labori, qui perdra la vie dans son combat, de Zola, qui encourra un an de prison et une forte amende… Plus la haine des antidreyfusards qui brûleront ses livres dans des autodafés qui préfigurent ceux des nazis. Parce que sa conscience lui parle, Picquart l’antisémite n’hésitera pas à perdre toute possibilité d’évoluer dans l’armée, à être jeté en prison, voire à risquer la mort parce qu’il a pour la justice et l’honneur une foi à laquelle il ne peut renoncer. Et on le voit craindre ce qu’il découvre peu à peu et lutter pour ne pas l’ignorer, accablé, apeuré sans doute par ce qu’il devine. Il n’a juste pas le choix de se taire, lui aussi. Courage aussi de Dreyfus qui ne s’abandonnera jamais au désespoir, avec sa rigidité d’honnête homme peu sympathique.

Chaque image ou presque est d’une beauté absolue, et il faut saluer le talent de Pawel Edelman, le directeur de la photographie. Les cadrages sont magnifiques, la lumière parfaitement adaptée à chaque moment de la narration, souvent dominée par des gris métalliques, puis douce et pleine de couleurs vibrantes pour les scènes de pique-nique. La scène de la dégradation réunit l’image, le son, le cadrage pour en faire un tableau vivant poignant, d’une cruauté glaçante.

Polanski est un formidable directeur d’acteurs. Ils sont tous splendides. Jamais Dujardin n’a été aussi bon, les généraux sont tous plus vrais les uns que les autres : Éric Ruf, Wladimir Yordanoff, Didier Sandre, Hervé Pierre, Laurent Stocker, Michel Vuillermoz. Et l’on retrouve avec un plaisir toujours renouvelé l’extraordinaire Grégory Gadebois, homme du peuple matois et servile envers ses supérieurs, très vilain personnage auquel il arrive, avec son fabuleux talent, à conférer une vraie humanité.

Un terrible film qui procure un immense plaisir esthétique et de profondes émotions.

Fabienne Clairambault

Un film de Roman Polanski
Avec : Jean Dujardin, Louis Garrel, Emmanuelle Seigner

 

“ABC d’airs”, au théâtre du Lucernaire

©Michel Nguyen

Elles sont quatre sur scène. Quatre drôles de dames qui nous entraînent dans un tourbillon endiablé de musique, de danse et de chant. J’ai retrouvé avec plaisir la fraîcheur naturelle et la fantaisie débridée d’Anne Baquet, que j’avais adorée dans « Soprano en liberté », (ici : “Anne Baquet, soprano en liberté”, au Lucernaire ), déjà en compagnie de Claude Collet au piano.

Ses trois complices sont des musiciennes accomplies qui rivalisent de talent au piano, au hautbois/cor anglais ou à la contrebasse. Mais loin des codes figés d’un concert, elles s’adonnent également à de réjouissants numéros de comédie, de chant et de danse (et même de diction !), le tout avec une bonne humeur communicative. J’ai particulièrement aimé le sensuel numéro d’Amandine Dehant sur une espagnolade, mêlant danse et jeu avec sa contrebasse ; ou, dans un autre registre, son interprétation pleine d’humour dans la pièce de Jon Deak, B.B. Wolf, qui combine narration et musique.

Ses camarades ne sont pas en reste et débordent de créativité. Sur des airs de grands compositeurs –allant de Kurt Weill à John Cage en passant par Astor Piazzola –, ces quatre drôles de musiciennes affichent une belle complicité, se donnant la réplique musicale ou chantée sans jamais se prendre au sérieux.

La mise en scène de Gérad Rauber, conçue comme une suite de saynètes, réussit à nous captiver de A à Z (eh oui ! même le Z y passe… ). C’est drôle, c’est enlevé, c’est bourré de talent. Le public, ravi, applaudit à s’en rompre les mains et en redemande.

Merci, mesdames ! Grâce à vous, l’hiver nous paraîtra moins morose.

Véronique Tran Vinh

Mise en scène : Gérard Rauber
Avec : Anne Baquet (chant), Claude Collet (piano), Amandine Dehant (contrebasse) et Anne Régnier (hautbois & cor anglais)

 JUSQU’AU 27 JANVIER 2019
Du mardi au samedi à 19 h, dimanche à 16 h
Théâtre du Lucernaire
53, rue Notre-Dame-des-Champs
75006 Paris
Tél. : 01 45 44 57 34
http://www.lucernaire.fr/

“On air – Carte blanche à Tomàs Saraceno”, au Palais de Tokyo

Le fil de l’univers

Telles les araignées qui tissent leurs toiles entre le cosmos et nous, fabriquant des sculptures aussi magnifiques qu’éphémères, l’artiste argentin Tomàs Saraceno déroule le fil de son propos comme une évidence. Avec un grand sens du merveilleux, il nous convie au cœur de ses installations, nous donnant à voir autant qu’à entendre.

Sa « carte blanche » consiste à nous faire prendre conscience des mondes invisibles présents dans l’air autour de nous – la poussière cosmique, les vibrations, mais aussi le dyoxyde de carbone –, et à révéler leurs connexions avec nous. Dans Sounding the air (qualifiée de session de « jam atmosphérique »), cinq grandes toiles d’araignée se déploient devant nous et vibrent en fonction de la conjonction de plusieurs facteurs (l’air, la poussière, la chaleur, les mouvements des visiteurs), produisant un concert de sons mystérieux et intrigants. Dans une autre salle, notre attention est captée par les émanations de lumière cosmique.

À la croisée des disciplines
Grâce à de nombreuses collaborations, l’exposition navigue habilement entre poésie, recherche artistique et discours scientifique, nous invitant à nous interroger sur nos interactions avec l’environnement. Habité par un sens de l’utopie salutaire, cet artiste pas comme les autres trace aussi de nouvelles pistes pour habiter l’espace aérien, notamment avec son ballon Aérocène : une toile de montgolfière fabriquée avec des sacs de plastique récupérés, qui se déplace en accord avec les forces atmosphériques (l’énergie solaire).

Un propos aussi sensible qu’engagé, qui nous invite à ouvrir les yeux et à œuvrer à l’harmonie de l’univers. Et si nous n’étions que des particules faisant partie d’un grand tout ?

Véronique Tran Vinh

Jusqu’au 6 janvier 2019
Palais de Tokyo
Tous les jours sauf le mardi
De 12 h à minuit
https://www.palaisdetokyo.com/fr/evenement/air

“Orfeo ed Euridice”, au Comédia

© Benloy

Pour Gluck, l’opéra et le théâtre étaient indissociables et devaient se fondre l’un dans l’autre, dans un dépouillement d’ornements superflus.

Bernard Jourdain et Isabelle Huchet, metteur en scène et scénographe, partagent cette vision d’aller à l’essentiel et servent cette histoire d’amour et de mort avec finesse, intelligence et une grande créativité.

 Il y a d’abord la musique de Gluck, d’une beauté pénétrante, soutenue par des chœurs et des ballets, et jouée par un orchestre dirigé par Romain Dumas, jeune chef d’orchestre et compositeur. Puis les voix du chœur Vox Opéra et des chanteurs ; Théophile Alexandre, contre-ténor et danseur, Orfeo aérien et touchant, qui nous charme autant qu’il charme les esprits infernaux ; les sopranos aux voix puissantes : Aurélie Ligerot, Euridice gracieuse et délicate, et Chloé Chaume, l’Amore bienveillant guidant le héros à travers les dédales et les pièges de l’enfer.

Il y a aussi les couleurs, le noir du deuil et le rouge des flammes de l’enfer, celui du lien de laine rouge donné par l’Amore – tel un fil d’Ariane – qui va mener l’amoureux à son épouse défunte, formant une pelote qui grossit au fur et à mesure qu’Orfeo se rapproche d’Euridice. Le marron des chrysalides humaines suspendues au-dessus de la scène et le blanc des âmes perdues qui errent dans les limbes. Les furies masquées de têtes de mort et habillées en noir avec des cordes blanches cousues sur le corps, tels des os de squelettes, évoluant au milieu d’une marée d’âmes en perdition, qui pulse par vagues…

Les vêtements sciemment intemporels et de toute beauté sont inspirés des hanboks coréens. Leurs teintes sont adaptées à chaque personnage, dans des tons ocre et marron pour Orfeo, et lumineux (or et blanc) pour l’Amore et Euridice.

La scénographie, très épurée, associe le classicisme de l’œuvre à une mise en scène moderne et inventive grâce à des décors très graphiques. Des écrans de formats différents, où sont projetées des images soutenant les tableaux, plongent les spectateurs dans un univers onirique, telle la vidéo de pluie avec une silhouette de femme, alter ego de l’héroïne, mimant le désespoir de l’enfermement, en même temps qu’Euridice évolue sur la scène, perdue et isolée dans les limbes. Ou, plus classique, le tableau où la défunte semble être enfermée dans une cage de verre, debout et figée sous un voile qui la recouvre entièrement, est digne des madones d’un Strazzia ou d’un Corradini.

Il y a beaucoup à dire mais encore plus à découvrir. Je forme des vœux pour que ce spectacle d’une grande qualité trouve son lieu pour exister pleinement.

Merci de m’avoir enchantée. Je souhaite le meilleur à ce merveilleux Orfeo ed Euridice, dont la beauté et l’émotion ont enthousiasmé le public présent lors de cette représentation au Comedia.

 Armelle Gadenne

Tragédie opéra en trois actes de Christoph Willibald Gluck
Livret original de Raniero de’ Calzabigi
Créé à Vienne en 1762
Version italienne avec contre-ténor
Direction musicale : Romain Dumas
Mise en scène : Bernard Jourdain
Scénographie : Isabelle Huchet et Antoine Milian
Costumes : Isabelle Huchet
Chorégraphie : Delphine Huchet
Lumières : Christophe Schaeffer
Avec :
Théophile Alexandre (Orfeo), Aurélie Ligerot (Euridice), Chloé Chaume (l’Amore) L’orchestre symphonique et lyrique de Paris et le chœur Vox Opéra

Opéra Côté Chœur est une compagnie lyrique qui produit et diffuse en Île-de-France – et au-delà – des opéras à des prix abordables pour les municipalités, afin d’aller à la rencontre de publics nouveaux.
opera-cote-choeur.fr

 

“Parfois le vide”, au Tarmac

 

Crédit photos : Jocelyn Maillé

Tel un grand oiseau sur scène, les bras déployés comme des ailes qui s’agitent au gré du texte, il sautille sur ses jambes au rythme des musiques, au rythme des mots.

Raharimanana scande, comme il le dit, « le scandale du monde ».

L’artiste malgache reprend la tradition du poète diseur, celui qui abat les frontières entre écrit et oral, entre musique et scansion, et pas seulement.

Il retrouve la trace, la poésie du « tromba », lorsque la violence du monde est telle qu’il faut oser être le réceptacle des anciens, et aussi celui qui porte la parole de ceux qui souffrent aujourd’hui, dans un mélange de poésie et de musique.

Raharimanana n’est pas seul, les musiciens et la soprano-flutiste font monter avec lui le verbe scandé, parlé, martelé, chanté. Ses complices – devrait-on dire – l’accompagnent dans ce poème au monde.

Jean-Christophe Feldhandler raconte à coups de percussions, de froissement de papier, de bruits, le fracas, la violence, la folie qui précipite l’humanité du haut de la falaise.

Quant à Tao Ravao aux cordes, ses guitares de toutes tailles donnent magistralement la réplique au chanteur pour mieux pétrir une musique venue d’une terre commune tout en se laissant pénétrer d’influences d’ailleurs.

On capte des morceaux de phrases, on voudrait les garder, mais d’autres viennent les bousculer, et on se retrouve au bord du vide, rattrapés par la flûte et la voix de Géraldine Keller, à la fois légère et forte, qui nous empêche de tomber parfois dans le vide.

Un spectacle rare, dense, magnifique !

Plûme

Mercredi 21 mars 2018 à 20h au Tarmac
159, avenue Gambetta, 75020 Paris
(voir la pétition Défendons le Tarmac)
https://www.change.org/p/défendons-le-tarmac?

Texte, mise en scène : Raharimanana
Regard extérieur : Nina Villanova
Musiques : Tao Ravao (cordes), Jean-Christophe Feldhandler (percussions)
Interprétation, voix : Raharimanana, Géraldine Keller
Sons : Claude Valentin

 

Tournée 2018

• Vendredis 16, 23 et 30 mars, jeudis 22 et 29 mars, samedi 31 mars : Théâtre Antoine Vitez, Ivry-sur-Seine.
• Vendredi 20 et samedi 21 avril : Théâtre Studio, Alfortville.
• Dimanche 30 septembre et lundi 1er octobre : Festival des Francophonies en Limousin.
• Vendredi 9 novembre : Plumes d’Afrique, St Pierre des Corps.

“Gaspard va au mariage”, d’Antony Cordier

Gaspard_va_au_mariage

Gaspard se rend au (re)mariage de son père dans la région de Limoges. Son train rencontre des difficultés suite à l’intervention d’activistes qui se sont enchaînés aux rails. C’est ainsi qu’il rencontre Laura, une jeune femme complètement déshydratée et un brin original, à qui il offre à boire. De fil en aiguille, il lui demande qu’elle l’accompagne, au titre de sa petite amie, à la fête. La maison de son enfance, qui n’est plus ni moins qu’un zoo familial tenu par son père, sa future belle-mère, son frère et sa sœur, tient lieu de réception. En apparence, une famille ordinaire mais le spectateur va bien vite réaliser qu’elle est dérangée et dérangeante. La gêne provoquée par certaines scènes nous interroge et pourtant, petit à petit, on se laisse happer par leur côté loufoque. L’incongruité omniprésente sert au mieux le film et génère souvent le rire par l’absurde.

Dès les premières minutes du film, des répliques fusent, cinglantes. Laura, passée au départ pour la plus farfelue, apparaît de loin la plus « normale ». Le film offre un scénario basé sur des clichés comme celui de Prête-moi ta main d’Éric Lartigau mais pour mieux rassurer le spectateur et l’emmener au-delà de ce qu’il aurait accepté de voir autrement. Ils agissent comme un fil d’Ariane pour nous permettre de trouver la sortie du labyrinthe qu’il nous semble avoir emprunté tant on est parfois perdu et dont on se retrouve à l’extérieur sans s’en être rendu compte.

La psychologie des personnages, dotés d’un amour familial débordant frôlant parfois le complexe d’Œdipe, est remise en question par l’arrivée de Laura. L’évolution de chacun est la clef de toute possibilité heureuse.

Les acteurs (Christa Théret, Félix Moati, Johan Heldenbergh, Guillaume Gouix et Marina Foïs) sont tous empreints de leur rôle, et ce qui aurait pu être une grande catastrophe se transforme en une comédie réussie. Les spectateurs aimant les films d’auteurs apprécieront d’autant le film à sa juste valeur.  L’esthétisme est quant à lui particulièrement travaillé sur certaines scènes au niveau des couleurs. On retiendra par exemple la lumière du soleil qui met en exergue les yeux de Christa Theret en reflet avec ses cheveux.

Petite surprise pour la fin, on retrouve quelques instants Vincent Deniard que j’ai découvert une semaine plus tôt dans la pièce Baby actuellement au théâtre de l’Atelier !

Christel Haber

 

Sortie : À l’affiche actuellement
Genre : Comédie

MariaFausta, au théâtre de Nesle

Pochette ©GianmarcoVetrano

Pantalon et bottes de cuir, veste noire aux manches retroussées, MariaFausta, tout en sobriété, éclaire la scène de sa chevelure rousse et sa voix déchire l’espace pour nous emmener loin dans des vibrations où résonne l’émotion.

Elle chante, son violon calé contre sa joue, en parfaite harmonie avec son ami, son maître, Didier Lockwood, le grand violoniste de jazz. Pour ce concert exceptionnel, il est venu l’accompagner sur les compositions de son élève pour laquelle il ne tarit pas d’éloges.

MariaFausta – qui a plus d’une corde à son violon – connaît la musique… Elle est aussi chef d’orchestre. D’ailleurs la voilà au piano. Elle a convié des musiciens hors pair, ses amis, Matthieu Chazarenc à la batterie, Kevin Reveyrand à la basse et Olivier Ker Ourio à l’harmonica.

Ses pulsations, sa voix, son tempo, raconte son parcours hors normes qui l’a conduite de sa Sicile natale aux planches parisiennes en passant par la Suisse, au rythme du jazz et de ses exigences. A ne pas en douter, MariaFausta est exigeante, elle sait exactement ce qu’elle veut, et peut attendre treize ans pour obtenir d’être accompagnée à l’harmonica par l’un des plus grands.

Elle respire l’énergie de ceux qui connaissent leur sujet et sont portés par une passion qui vibre dans tout leur corps et s’exprime en musique et en chansons.

Sa voix monte, descend, se fait légère, grave, profonde, et ne laisse jamais indifférent. Elle incarne, tous vibratos dehors, la puissance de ses compositions.

Même si elle chante en anglais, elle traduit de temps en temps quelques passages ou nous en donne la teneur. Et alors, on se sent raccord avec ce qu’elle exprime, où il est question de rapports humains, de leur fragilité… où parfois seul le silence convient à ce qu’on voudrait dire.

Mais elle ne se tait pas… pour notre plus grand plaisir.

Aux applaudissements, elle répond en toute simplicité et on n’a qu’une hâte : la retrouver sur son album, Million Faces. Alors n’hésitez pas à l’écouter, vous ne serez pas déçu.

Plûme

Concert exceptionnel de MariaFausta le 10 décembre à 21 h 30,
au Théâtre de Nesle
avec :
Didier Lockwood au violon,
Matthieu Chazarenc
à la batterie,
Kevin Reveyrand à la basse
et Olivier Ker Ourio à l’harmonica

Le nouvel album Million Faces est sorti le 12 novembre 2017.
« Look Over » (single)
https://www.youtube.com/watch?v=xU1Vpz3RJU0

 

 

“Le Rap est une littérature”, à l’Institut du monde arabe

 

Joli titre pour un programme qui ne l’était pas moins… Marier l’énergie brute du rap avec la poésie ciselée de grands auteurs tels que Changhor, entre autres, c’était le pari audacieux (et réussi) de la Maison de la poésie, ce 15 novembre, dans le cadre du festival Paris en toutes lettres. L’autre pari, c’est Issam Krimi, pianiste, compositeur et producteur, qui en a eu l’idée : convier les rappeurs Sadek et S. Pri Noir à interpréter textes et chansons, accompagnés par un piano, un quatuor à cordes ainsi que par le DJ Dtweezer.

Dans l’auditorium de l’Institut du monde arabe, calés dans leurs confortables fauteuils « business class d’Air France » (pour reprendre les termes de Sadek), les jeunes spectateurs bouillonnaient d’enthousiasme. Visiblement, ils connaissaient les lascars et leurs chansons sur le bout des lèvres : notamment, « La Vache », « Petit Prince », de Sadek, et « La Nuit », de S. Pri Noir. Après un démarrage un peu hésitant – le quatuor à cordes couvrait trop la voix de Sadek, qui était inaudible –, le spectacle a décollé, nous entraînant dans un univers original et captivant. L’interprétation de S. Pri Noir, au phrasé impeccable et à l’indéniable présence sur scène, m’a plus marquée que celle de Sadek, qui jouait la carte de la provocation. J’ai été aussi plus sensible à son univers, sortant un peu des clichés habituels du rap pour parler avec des mots percutants de la famille, de la politique (ou plutôt du non-engagement), du racisme, etc.

Les morceaux joués au piano ou par le quatuor à cordes ont apporté une touche de douceur bienvenue. J’ai particulièrement apprécié la lecture des textes ponctuant le spectacle, qui a ajouté « quelques grammes de finesse dans un monde de brutes ». Dommage que l’on n’ait pas jugé bon de citer leurs auteurs, cela n’aurait pourtant pas nui à la qualité de l’ensemble.

Une initiative originale à saluer… et à renouveler !

Véronique Tran Vinh

Jusqu’au 20 novembre 2017
Festival Paris en toutes lettres
À la Maison de la poésie et dans d’autres lieux
Le programme ici :
http://www.maisondelapoesieparis.com/

A écouter :
S. Pri Noir, Ensemble, Believe Rec, 2016.
Sadek, Violent, Vulgaire et Ravi d’être là, Industreet music, Rec. 118, Warner Music, 2017.

“Corps et âme”, de Ildikó Enyedi

download

Justement primé lors du dernier festival de Berlin, ce film hongrois surprend par son sujet et son traitement inhabituels, entremêlant deux univers : le rêve et la réalité.

Dans une forêt enneigé, un cerf aperçoit un jour une biche. Peu à peu, les deux cervidés font connaissance et partagent leur vie dans la forêt. Ils boivent l’eau d’un ruisseau, cherchent de la nourriture et ruminent de concert…
C’est le rêve que fait chaque nuit Endre, qui dirige un abattoir, mais aussi Mária, nouvelle embauchée dans l’entreprise en tant que responsable du contrôle de qualité. Sans se connaître, ils partagent chaque nuit le même rêve dans lequel leur nature animale prend le dessus. Par l’intermédiaire involontaire d’une psychologue – mandatée pour faire une enquête au sein de l’abattoir –, ils découvrent le lien qui les unit malgré eux. Passeront-ils de l’amour fantasmé à l’amour réel ?

Lieu de vie et de mort
Leur vie éveillée se passe, elle, au sein de l’abattoir. Un univers où la brutalité et la mort sont omniprésentes et où Endre, en tant que directeur, tient à ce que les employés y soient d’autant plus humains, et notamment, sensibles à la souffrance des animaux qu’ils vont contribuer à tuer. D’où son exigence vis-à-vis de ceux qu’il recrute et ses rapports tendus avec un nouvel embauché qui fait preuve de cynisme dans son travail et dans ses rapports avec ses collègues. À l’inverse, il est touché immédiatement par la personnalité psychorigide de la jeune Mária, qui multiplie les maladresses dans ses rapports avec les autres.

Cheminement personnel
Une relation va peu à peu se développer entre elle et Endre, introverti lui aussi, mais beaucoup plus empathique : la rencontre de deux solitudes qui s’observent, s’attirent, puis s’encouragent mutuellement. Le médiateur sera leur vie psychique partagée à travers leur rêve. Grâce au regard bienveillant d’Endre, le personnage de Mária vit un apprentissage émotionnel et sensuel qui la fera sortir de sa coquille et grandir. Cette « handicapée de la vie », qui a du mal à communiquer (notamment avec ses collègues), entame un processus d’évolution qui passe par de petites choses, certaines anodines, d’autres qui le sont moins : elle touche une purée, elle écoute de la musique, elle regarde un film porno… toutes choses qu’elle n’avait jamais faites auparavant. De son côté, malgré sa personnalité charismatique, Endre est aussi un handicapé, au propre comme au figuré : il a perdu l’usage de sa main gauche et a renoncé à toute relation avec les femmes.

Entre rêve et réalité
Ce film est original à la fois par son sujet et par son traitement. La réalisatrice nous fait passer de la vie réelle à la vie onirique des personnages, traitée de manière assez réaliste. Ainsi, le cerf et la biche vivent dans une “vraie” forêt et se comportent comme de « vrais » animaux.
À l’inverse, les séquences tournées à l’abattoir, forcément violentes, sont empreintes d’une grande délicatesse stylistique : les scènes de mise à mort et de découpe, le sang que l’on lave à grande eau alternent avec les gros plans sur le regard des animaux qui vont mourir ou les moments de détente entre les employés. Comme dans un hôpital où le personnel est confronté en permanence à la mort, il y a des moments de tension, mais aussi d’humour et de cynisme pour tenter d’échapper à la réalité.

Hors norme
À l’exception d’un passage qui bascule vers le drame (que j’ai moins aimé), Ildikó Enyedi réussit à imposer son style personnel, tout en finesse et en sensibilité, et superbe visuellement, en évitant adroitement les clichés. Cela tient aussi à l’interprétation de ses deux acteurs principaux : avec son physique pur et gracile, Alexandra Borbély fait preuve d’une grande intensité dans le rôle de Mária, tour à tour cassante, maladroite, fragile, sensuelle. Face à elle, Géza Morcsányi est émouvant dans le rôle d’un homme vieillissant, confronté à des émotions qui le submergent.

Un beau moment de cinéma, où l’on est invité à entrer dans les méandres de l’âme humaine et à partager cette histoire d’amour entre deux êtres inadaptés à la société. Et si, au fond, comme semble le suggérer Ildikó Enyedi, la vie n’était rien d’autre qu’un long rêve éveillé ?

Un film écrit et réalisé par : Ildikó Enyedi
Avec : Alexandra Borbély,  Géza Morcsányi, Réka Tenki, Zoltan Schneider
Image : Máté Herbai
Bande sonore : Adam Balazs
Montage : Károly Szalai

“Anne Baquet, soprano en liberté”, au Lucernaire

DMPVD : DES MOTS POUR VOUS DIRE

Esprits chagrins, passez votre chemin ! La liberté, la fantaisie, la fraîcheur, le bonheur de chanter et de s’exprimer… c’est tout cela qu’incarne Anne Baquet dans ce spectacle aussi pétillant que des bulles de champagne. Tel un lutin espiègle, ce petit bout de femme virevolte sur scène, s’emparant allègrement de chansons françaises à l’humour bien trempé (François Morel, Marie-Paule Belle, Juliette, pour ne citer que quelques auteurs) ou d’autres plus poétiques ou plus mélancoliques, sans oublier des variations insolites sur des morceaux de… Freddie Mercury ou John Lennon. Mais qu’importe le registre pourvu qu’on ait la voix et … quelle voix !

L’originalité de cette diva hors norme transparaît dans tous les morceaux qu’elle interprète. En artiste accomplie, elle nous fait passer sans transition du rire au grave, de la fantaisie à la mélancolie. La mise en scène de Anne-Marie Gros souligne avec délicatesse sa personnalité attachante, empreinte d’une douce folie. Aussi…

Voir l’article original 198 mots de plus

Chansons sans gêne, au théâtre de la Vieille Grille

@ Arnold Jerocki

Elle inspira Toulouse-Lautrec, qui croqua son portrait, lui qui fréquentait les cabarets assidûment devant un verre d’absinthe… Freud, lui, ne loupait jamais un de ses spectacles lors de ses venues à Paris pour rencontrer le Dr Charcot… Personnage multiple que celui d’Yvette Guilbert, femme de spectacle et femme engagée, « la diseuse fin de siècle » revient au théâtre.

C’est donc ce personnage haut en couleur que campe Nathalie Joly. Accompagnée de son complice de toujours, Jean-Pierre Gesbert, elle utilise à nouveau le parlé-chanté, une invention d’Yvette Guilbert, qui a inspiré des chanteuses comme Piaf, Barbara et bien d’autres. Elle, au franc-parler, portait haut le féminisme, l’engagement prolétarien et le verbe anarchiste. La grande dame a trouvé aujourd’hui sa petite sœur, celle qui la fait revivre en interprétant comme elle les chansons tristes, réalistes, coquines ou enjouées de Xanrof, de Gaston Couté ou de Jean Lorrain.

Voici donc Nathalie Joly qui pousse Les Chansons sans gêne, et c’est tout naturellement dans une cave intimiste de la rive gauche qu’a lieu le spectacle. Peu de décor ou d’artifices : un piano, un micro, un zeste de vidéo, quelques ombres chinoises… et la gouaille de la chanteuse résonne aux accents du piano de Jean-Pierre Gesber.

Nathalie Joly interprète Yvette Guilbert alors que cette dernière est une femme mûre et qu’elle a déjà une solide carrière derrière elle. C’est en effet le troisième volet de la trilogie que la chanteuse consacre à sa pygmalion. Pas question de lui raconter de bobards, elle connaît la chanson et égrène un répertoire qui se fait souvent l’écho des maux de la société de ce début de XXe siècle : Elle était toujours enceinte, Pauvre buveuse d’absinthe, Maintenant que t’es vieux , Le Blues de la femme, Pourquoi n’êtes-vous pas venu ? etc. Et comme le raconte Simon Abkarian, le metteur en scène : « Cette femme fut et reste une exploratrice de la scène, donc de la vie. »

Pour que le spectacle soit réussi, il fallait donc une femme de tempérament, fière de chanter ces textes rentre-dedans. Yvette Guilbert interprétée par Nathalie Joly, c’est l’histoire d’une rencontre de deux femmes à près d’un siècle d’écart. Magnifique !

Plûme

Jusqu’au 27 mars 2017
Le samedi à 18 h, le dimanche à 17 h et le lundi à 20 h 30
Théâtre de la Vieille Grille
1, rue du Puits-de-l’Ermite
Paris 5e
01 47 07 22 11
http://www.vieillegrille.fr

Mise en scène : Simon Abkarian
Texte, conception et chant : Nathalie Joly
Piano et interprétation : Jean-Pierre Gesbert
Collaboration artistique : Pierre Ziadé
Conseiller artistique : Jacques Verzier
Lumière : Arnaud Sauer
Costumes : Louise Watts, Claire Risterucci
Vidéo : Simon Abkarian, Arnaud Sauer, Nathalie Joly, Rima Samman
Création sonore : Samir Seghier
Affiche : Jean-Jacques Gernolle

Les Goguettes en trio (mais à quatre), au théâtre Trévise

@David Desreumaux

Goguettes ? On se demande, bien sûr, ce que signifie ce terme festif. Tout simplement des parodies de chansons populaires pour parler de l’actualité.

Au fil des événements, riches en surprises en tout genre, le trio déroule ses textes, chantés et mimés avec talent, élégamment accompagnés par la pianiste… la quatrième ! Il faut tirer un coup de chapeau à la mise en scène qui enchaîne avec un rythme soutenu ces sketches courts et pertinents.

Sans jamais une once de vulgarité, ils nous entraînent dans un rire léger, nous faisant (re)découvrir les derniers faits d’actualité et leurs protagonistes. Que ce soit sur le président sortant, les « sauveurs » en « on », les écolos-bobos, les morts de l’année (même Bowie), les totalement inattendues réalités (« on n’a rien vu venir »), les rejets («  toi, t’es pas Gaulois »), ce ne sont que des pépites d’humour et de bonheur.

À noter, un délicieux intermède avec la talentueuse Clémence Monnier évoquant son avenir de virtuose classique jugulé par les trois machos et, ce, avec une voix remarquable. C’est elle qui incarne notre « futur ex-président » avec le trio : très drôle.

Les applaudissements furent ce jour-là chaleureux. Une heure de légèreté pour oublier vos soucis, vos tracas, vos emmerdes… courez-y vite.

Et souhaitons un bel avenir à ce magnifique quatuor !

Anne Warembourg

Mise en scène :
Yeshé Henneguelle

Acteurs :
Stan
Aurélien Merle
Valentin Vender
Pianiste :
Clémence Monnier

Jusqu’au 13 juin 2017
Tous les mardis à 19 h 45
Théâtre Trévise
14, rue de Trévise
75009 Paris
Tél. : 01 48 65 97 90
www.theatre-trevise.com

Maison et jardin de Claude Monet à Giverny

 

 

Chrysanthèmes, capucines, azalées, lilas, violettes, roses, hortensias… elles vibrent sur leur tige et en perpétuels mouvements offrent par petites touches un jardin fleuronné aux visiteurs venus plonger dans l’univers de Monet.

Telle est l’ambition du projet de La Fondation Claude Monet qui après avoir restauré le jardin et la maison du peintre a ouvert les portes de son passé au public, au printemps 1980. Et la lumière filtre les siècles et les roseaux. Le Jardin d’eau qu’on atteint en passant par le petit pont japonais vert abrite des nénuphars ensemencés dans le bassin que Les Grandes Décorations de Nymphéas ont rendu éternels. L’eau ondule toujours le feuillage des saules pleureurs.

Cézanne, Caillebotte, Renoir, Rodin, Zola ou Mirbeau, amis et invités de Giverny, reconnaîtraient-ils l’atmosphère qui y régnait ? Car si les toiles aux paysages arpentés reflètent myriade de fleurs c’est parce que Claude était avant d’en être le peintre, le jardinier.

De petits chemins reconduisent à la maison crépie de mortier rose. Dommage, l’allée centrale (ce jour-là ?) est fermée au public. Je gravis des marches de couleur verte qui conduisent au rez-de-chaussée sur le Petit Salon bleu recouvert d’estampes japonaises si prisées par Monet, l’Épicerie (salle où étaient entreposés le thé, l’huile et les épices) et le Salon Atelier où chacun peut admirer des tableaux d’impressionnistes. Le contraste de couleurs en traversant les pièces révèle la chaleur que Monet voulait insuffler au Pressoir dont les murs se souviennent de sa nombreuse famille (Camille sa première femme et ses deux fils dont Michel qui sans héritier léguera son héritage à l’Académie des Beaux-Arts, et sa seconde épouse, Alice Hoschedé avec ses six enfants). Un escalier raide mène au deuxième étage et aux chambres de Monet et d’Alice qui selon les coutumes de l’époque voulaient que le couple fasse chambre à part.

Mais le plus étonnant de la demeure sont la salle à manger entièrement jaune reconstituée dans ses moindres détails et la cuisine habillée de carreaux bleus de Rouen, toutes deux résolument modernes pour l’époque. Fin de la visite.

Une jolie balade qui « impressionne ».

 

Carole Rampal

maisonmonet

« Je veux peindre l’air dans lequel se trouve le pont, la maison, le bateau. La beauté de l’air où ils sont, et ce n’est rien d’autre que l’impossible. » Claude Monet

 

Du 25 mars au 1er novembre 2016. Billets coupe file :
http://giverny.org/gardens/fcm/ticket/billet.htm

“Les Universalistes”, Cité de l’architecture et du patrimoine à Paris

50 ans d’architecture portugaise

Nous sommes imprégnés des endroits où nous vivons : ils jouent sur notre perception de la vie, nos réactions, nos comportements aussi. Mais qu’est-ce qui motive et anime à leur tour les grands architectes qui façonnent ou ont façonné notre environnement ? Peut-on voir à travers leurs œuvres des valeurs à portée philosophique comme certains le prétendent ?

universalistes-web-lbis_web_b49bd

L’exposition « Les Universalistes » qui se tient jusqu’au 29 août 2016 à la Cité de l’architecture et du patrimoine a été pour moi l’occasion de creuser davantage le terrain du monde urbain créé par l’homme, pour l’homme.

Teotónio Pereira, Távora, Siza, Souto de Moura ou Aires Mateus… maquettes, vidéos, dessins, photos illustrent leurs œuvres. De panneau en panneau, je découvre que l’architecture portugaise est marquée par son contexte économique, culturel, social, et politique (colonisation, révolution des Œillets…). Elle répond aussi ou ainsi à l’ambition d’un « inéluctable universalisme » qui s’est propagé au-delà de ses frontières telle une vague qui déferle sur une terre sans fin.

Je comprends que l’architecture au XXIe siècle n’a plus rien à voir avec celle du Corbusier (1887-1965). Elle a pour désir de se fondre dans le paysage. Peut-elle par ce biais retrouver son originalité locale quand, à la vitesse éclair, des constructions semblables sortent de terre parallèlement à des milliers de kilomètres ces dernières décennies ?

Des questions, des réponses, des inconnues.

Une exposition conçue à l’occasion du cinquantième anniversaire (1965-2015) de la Fondation Calouste Gulbenkian à Paris, pour tous ceux qui s’intéressent à comprendre leur environnement.

Carole Rampal


http://www.citechaillot.fr/fr/expositions/expositions_temporaires/26189-les_universalistes.html

“La saison des femmes”, de Leena Yadav

En route vers la liberté

Ce film est né à la suite du voyage de la réalisatrice d’origine indienne, dans la région rurale de Kutch, dans le Gujarat (un État situé à l’ouest de l’Inde, aux confins de l’Inde et du Pakistan) et de ses interviews de nombreuses femmes, au sujet de leur condition.

La-saison-des-femmes-affiche-714x952 (1).jpgVoici un film qui sort des clichés habituels sur l’Inde. Il évoque une réalité beaucoup moins plaisante, une société patriarcale où la femme est réduite au silence et contrainte de subir tout au long de sa vie la violence des hommes. La réalisatrice trace trois beaux portraits : celui de deux femmes “ordinaires”, Rani, une jeune veuve d’une trentaine d’années qui peine à élever son fils seule ; Lajjo, mariée à un homme violent, qui lui reproche de ne pas lui donner d’enfant, et de leur amie, l’exubérante Bijli, danseuse et prostituée, qui vit en marge de la société. Au destin de ces trois amies, étroitement liées, s’ajoute celui de la jeune Janaki, 15 ans, mariée contre son gré au fils de Rani, Gulab, fainéant et misogyne. Malgré les difficultés (pour ne pas dire les drames) auxquelles elles sont confrontées quotidiennement, elles réussissent à trouver ensemble la force de continuer à se battre et à espérer. Cela donne lieu à de très belles scènes où les amies se retrouvent pour s’épancher, plaisanter ou rire ensemble.

Des normes écrasantes
Dès le début du film, une scène édifiante montre comment le conseil des anciens régit la vie de toute la communauté villageoise : une jeune fille, qui s’est enfuie de sa belle-famille où elle est violée par les hommes, est renvoyée chez elle au risque de sa vie, malgré ses supplications déchirantes. Leena Yadav pointe également le fait que les normes sociales – notamment le mariage forcé et la dot – sont intégrées par les femmes elles-mêmes. Ainsi, dans un premier temps, Rani reproduit avec Janaki le comportement que sa belle-mère avait eu auparavant avec elle : elle la traite comme une domestique, redevable envers elle de l’argent qu’elle a dépensé pour la marier à son fils. Mais elle comprend ensuite que son propre fils fait subir à sa belle-fille les mêmes violences que son mari lui a infligées.

Une liberté de propos et de ton
La réalisatrice réussit à trouver le bon rythme en alternant les moments de complicité féminine et de joie libératrice avec des scènes plus dramatiques. Elle aborde également des sujets délicats, rarement traités dans le cinéma indien, tels que le viol (conjugal ou collectif) ou, tout simplement, la sexualité. Ainsi, la relation d’un soir de Lajjio avec l’un des amants de Bijli est filmée de manière très belle et très sensuelle. Et la scène où Rani dénude son amie Lajjo pour nettoyer ses plaies baigne dans un climat troublant d’érotisme.
Malgré la violence toujours palpable, le film se veut résolument optimiste. Si Leena Yadav utilise les codes du cinéma bollywoodien (explosion de couleurs et de déhanchements, musique entraînante…), c’est pour toucher un public plus large et dénoncer l’hypocrisie de la société indienne. Les femmes qui s’expriment librement, que ce soit en paroles (la femme instruite de l’entrepreneur) ou avec leur corps (comme la danseuse Bijli) ne peuvent être que des mauvais exemples ou des… prostituées.
Les protagonistes féminines ont en commun leur force de caractère, une joie de vivre communicative et un humour salvateur (la scène où Lajjo découvre l’orgasme grâce à un téléphone portable en est un exemple !). Une ode à la liberté pour toutes les femmes, qu’elles vivent en Inde ou ailleurs – qui n’est pas sans rappeler le très réussi Mustang, de la réalisatrice turque Deniz Gamze Ergüven.

Véronique Tran Vinh

 

Actuellement au cinéma
Avec : Tannishtha Chatterjee (Rani), Radhika Apte (Lajjo), Surveen Chawla (Bijli) et Lehar Khan (Janaki).