Spécial Avignon : “L’Établi”, au Présence Pasteur

 

« Trois sensations délimitent cet univers nouveau. L’odeur : une âpre odeur de fer brûlé, de poussière de ferraille. Le bruit : les vrilles, les rugissements des chalumeaux, le martèlement des tôles. Et la grisaille : tout est gris, les murs de l’atelier, les carcasses métalliques des 2 CV, les combinaisons et les vêtements de travail des ouvriers. Leur visage même paraît gris, comme si s’était inscrit sur leurs traits le reflet blafard des carrosseries qui défilent devant eux. »

Extrait de L’Établi, de Robert Linhart

Comment la Cie du Berger pouvait-elle recréer l’atmosphère de la chaîne où le jeune Robert Linhart, intellectuel « établi », travaillait en tant qu’OS2 (ouvrier spécialisé 2e échelon) en 1969 ?

Bruit, fureur, éclats de limailles, martèlements, grincements, chocs… on y est. La rapidité des déplacements des contremaîtres, la précision et la répétition des gestes des ouvriers, les cadences, les ordres hurlés, on verrait presque les carcasses de 2 CV défiler devant les postes de soudure.

La tôle pesante du décor, la musique composée pour l’occasion, les va-et-vient du personnel de l’usine Citroën, le choix des comédiens… la mise en scène, signée d’Olivier Mellor, relève le défi d’adapter un livre au théâtre de façon particulièrement talentueuse.

Au micro, le comédien qui incarne l’auteur, Aurélien Ambach-Albertini, raconte ce qu’il voit, ce qu’il ressent. Il dresse le tableau d’un monde dur où le travail répétitif ne laisse pas de repos mais où chacun a sa stratégie pour ne pas se faire broyer, pour garder son humanité.

Ses compagnons de chaîne, principalement immigrés, endurent comme lui les brimades, les vexations et en plus le racisme. Même s’ils ne connaissent pas toujours les mots, ils ont un sens aigu de la solidarité, de la fraternité. On s’entraide à l’usine.

Et quand la direction de Citroën décide de faire travailler 3/4 d’heure de plus chaque jour, revenant sur les acquis de la lutte de mai 68, c’est la grève.

Réunions au café des sports, tracts et cet élan qui transforme les hommes, qui leur donne la joie, la force, la dignité.

Robert Linhart qui, en tant qu’intellectuel révolutionnaire, espérait ce moment, trouve l’énergie, les mots et, sans syndicat, les ouvriers s’organisent et dirigent leur grève. Partir à 17 h, comme avant, n’est pas simple ; les petits chefs, les commandos de la direction font pression et aussi le coup de poing…

Tout ce bouillonnement, cette grève est vécue par les comédiens – et les spectateurs – pleinement. Tous jouent avec justesse leur rôle, et parfois plusieurs. Sur le mur de tôle du décor apparaissent des images d’archives, des visages de prolos en grève, en mai 68… écho bien réel de la lutte qui se re-joue sur scène.

Un spectacle excellent à ne pas manquer au Festival Off d’Avignon.

Plûme

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Jusqu’au 29 juillet (relâche tous les lundis) à 12 h 50
Présence Pasteur
13, rue du Pont Trouca, Avignon

Mise en scène : Olivier Mellor
Adaptation : Marie Laure Boggio, Olivier Mellor avec le concours de Robert Linhart d’après le roman éponyme (les Éditions de Minuit)
Avec Aurélien Ambach-Albertini, Mahrane Ben Haj Khalifa, François Decayeux, Hugues Delamarlière, Romain Dubuis, Éric Hémon, Séverin “Toskano” Jeanniard, Olivier Mellor, Stephen Szekely, Vadim Vernay et la voix de Robert Linhart
Musiciens, musique originale : Séverin “Toskano” Jeanniard, Romain Dubuis, Vadim Vernay, Olivier Mellor
Création son : Séverin Jeanniard, Benoit Moreau, Vadim Vernay
Régie son : Benoit Moreau
gie générale, costumes : Marie Laure Boggio, Caroline Corme
Scénographie : Olivier Mellor, François Decayeux, Séverin “Toskano” Jeanniard avec le concours du Collectif La Courte Echelle
Création et régie lumière : Olivier Mellor
Photos, vidéos : Ludo Leleu, Mickael Titrent
gie vidéo : Mickaël Titrent
Affiche : Philippe Leroy

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Spécial Avignon : “Les enfants, c’est moi”, au Présence Pasteur

  ©Fabien Debrabandereimg – ©Jeanne Roualet (affiche)

D’elle, on sait peu de choses. Est-elle une femme ou une enfant ? Sa voix juvénile trahit son âge tendre… Mais elle dit être mère. Mère d’un enfant, réel ou imaginaire ?

La présence de poupées sur scène, le décor de la forêt où elle aime se promener en compagnie de son enfant – ou alors le laisser seul parce que trop encombrant – appartient au monde de l’enfance et du conte.

Dans cette histoire, Marie Levavasseur nous perd, elle mélange le regard adulte à celui des enfants, et les limites disparaissent. Où est le dedans, le dehors ? Où est le vrai, l’imaginaire ?

Qu’est-ce que l’abandon si ce n’est une métaphore pour dire que l’enfant grandit, gagne en autonomie jusqu’à… abandonner sa mère.

Dans ce décor magique et poétique, Marie Levavasseur joue avec les mots, percute les poncifs, tourne et retourne les phrases pour mieux captiver son auditoire où les enfants se pressent, ravis d’écouter une langue qui leur parle. Enfin !

Musique rock, arbres tourmentés, marionnettes bavardes, présences incongrues… le spectacle fait tout pour nous désorienter, loin de tout code.

C’est une réussite totale, on aime cette atmosphère à la fois étrange et complice, et cette femme clown (Amélie Roman, superbe) en robe de madone, fleurs dans les cheveux et baskets aux pieds.

Plûme

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Jusqu’au 29 juillet, tous les jours à 11 h 25 (relâche les 16, 21 et 28 juillet)
En langue des signes, les 23 et 24 juillet
Présence Pasteur
13, rue du Pont Trouca, Avignon

Écriture et mise en scène Marie Levavasseur, la Cie Tourneboulé
Assistanat à la mise en scène : Fanny Chevallier
Collaboration artistique : Gaëlle Moquay
Conseils dramaturgiques : Mariette Navarro
Jeu : Amélie Roman
Musique et jeu : Tim Fromont Placenti
Scénographie et construction : Gaëlle Bouilly
Marionnettes : Julien Aillet
Costumes et accessoires : Mélanie Loisy
Construction : Amaury Roussel et Sylvain Liagre
Création lumière : Hervé Gary
Régie plateau : Gaëlle Bouilly et Amaury Roussel
gie générale, lumière et son : Sylvain Liagre
Avec la collaboration de metalu.net, chantier numérique de Métalu A Chahuter

Spécial Avignon : “Rosa Luxemburg Kabarett” au théâtre des Carmes

©Pascal Gély

Nous sommes au Kabarett. Chansons !

Quatre comédiens racontent Rosa Luxemburg, grande révolutionnaire allemande assassinée en janvier 1919 par les Corps francs, prémices du nazisme.

Entre discours, anecdotes, saynètes, se pose la voix d’Anna Kupfer, bouleversante de beauté, accompagnée au piano par Géraldine Agostini, pour chanter les mélodies yiddish, tziganes ou allemandes.

Petite bonne femme pleine d’énergie, Rosa dénonce les trahisons de la social-démocratie qui votait les crédits de guerre en 1914. Avec Karl Liebknecht, elle se détachera de ses anciens camarades pour fonder le mouvement spartakiste, résolument marxiste et révolutionnaire.

Rosa, interprétée par Sophie de la Rochefoucauld, balance entre deux époques, la sienne et la nôtre. De ces va-et-vient naît un spectacle brûlant d’actualité.

La lutte est toujours à l’ordre du jour, les nationalismes reprennent des forces dans la vieille Europe, l’exploitation capitaliste est toujours là, même si elle se pare de nouveaux concepts comme l’auto-entreprenariat…

Cette pièce aimerait tout raconter, et c’est peut-être là son défaut. Trop longs, les discours reflètent les luttes de partis, les débats d’idées et il faut suivre, sans se perdre, toutes les subtilités.

100 ans ont passé. Les mots porteurs d’idéaux ont été avilis, pourtant les paroles de Rosa résonnent toujours dans notre actualité.

 Plûme

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Jusqu’au 25 juillet, tous les jours à 16 h 25 (relâche le 19 juillet)
Théâtre des Carmes
6, place des Carmes, Avignon


Texte et mise en scène : Viviane Théophilidès
Avec : Géraldine Agostini (piano), Sophie de La Rochefoucauld, Anna Kupfer (chant), Viviane Théophilidès et Bernard Vergne
Lumières : Philippe Catalano
Son : Guillaume Siron
Affiche : Ernest Pignon Ernest
Costumes : Joan Bich

“L’auteur avec un acteur dans le corps”, au Théâtre des Carmes (Avignon)

 ©DR

L’auteur et son double, une relation schizophrène où la lutte pour exister est vitale et peut-être nécessaire à l’acte créatif.

Ce seul en scène énergique éclaire le spectateur sur l’état émotionnel et parfois ambivalent du rappeur Mel Monty, également comédien – alias Mathias Timsit –, et de son processus de création.

Sa façon de s’approprier le texte d’André Benedetto, auteur de théâtre et l’un des fondateurs historiques du Festival « off » d’Avignon, sur cette dualité entre le créateur, tout en retenue et connecté à sa nature profonde : calme et réservée, et son double, avide de paraître et d’exister pleinement indépendamment de son alter ego, est touchante et rafraîchissante.

À travers les mots d’André Benedetto on découvre que la vie d’un « auteur-acteur » est loin d’être un long fleuve tranquille. Cette lutte entre l’être et le paraître génère beaucoup d’interrogations, de doutes et de perturbation mentale chez notre héros. Chacun de ses actes ou pensées est susceptible de déclencher un conflit d’intérêts entre son moi profond et son ego surdimensionné qui ne demande qu’à prendre le contrôle. Entre maturité et candeur, Mathias Timsit sert ce texte avec beaucoup d’humilité. Il nous emmène loin des sentiers battus ou rebattus des personnages qui nous assènent leurs convictions comme des vérités universelles, sûrs d’eux et de leur légitimité à exister et à nous donner des leçons de savoir être et de vie.

Un moment de théâtre à ne pas rater cet été si vous passez par le Festival « off » d’Avignon.

Armelle Gadenne

Le bruit du off
AVANT-PREMIÈRE AVIGNON OFF 18.

Texte André Benedetto
Avec Mathias Timsit
Mise en scène de Roland Timsit
Théâtre des Carmes,
du 6 au 29 juillet.

“Les Âmes offensées” (Volet 2), au musée du quai Branly

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©Fred Lyonnet

Dans cette trilogie, Macha Makaeïeff a décidé de mettre en scène les récits de voyage de l’ethnologue Philippe Geslin. Ces spectacles d’un genre inédit – entre le récit et le théâtre – nous parlent d’un monde qui bascule, de peuples obligés de s’adapter pour survivre.

L’année dernière, j’avais chroniqué Peau d’ours sur ciel d’avril, qui nous emmenait sur les traces des derniers chasseurs Inuits.
https://dmpvd.wordpress.com/2017/03/13/les-ames-offensees-au-musee-du-quai-branly/

Cette fois, je suis allée découvrir le quotidien des Soussous de Guinée, dans le spectacle joliment intitulé Le Crayon de Dieu n’a pas de gomme. Un quotidien que Philippe Geslin nous décrit de manière sensible. Pas de doute, les Soussous ont beaucoup de choses à nous apprendre. Un art de vivre surtout, qui consiste à aborder des conditions de vie hostiles dans la mangrove (chaleur tropicale, moustiques, labeur…) avec un sens inné de la poésie.

Sur scène, deux symboles : d’un côté, un tas de sel qui évoque « l’or blanc », exploité par les Soussous – menace pour l’équilibre fragile de la mangrove – de l’autre, la portière d’une vieille 403, dernier reste de la colonisation française. En écho au récit de l’ethnologue, résonnent les mots que N’Fassory, son hôte, a consignés sur des cahiers d’écolier. Des mots simples qui parlent de la vie au village, du labeur quotidien, de la relation des Soussous avec leur terre, de leurs coutumes (ou de ce qu’il en reste).

Des vidéos ou des photos projetées sur le mur du fond viennent compléter ce tableau : on navigue en pirogue dans la touffeur de la mangrove avec l’explorateur poète, on assiste à une cérémonie d’initiation, on circule dans un taxi brousse… Traces de vie, témoignage fragile d’un passé qui s’estompe.

Une fois de plus, avec finesse, Macha Makaeïff réussit à ouvrir les portes de notre imaginaire. Ce voyage chez les Soussous nous donne envie d’aller découvrir d’autres « âmes offensées », d’autres communautés à la vie bouleversée par le progrès. Et si l’ethnologie nous invitait à porter un regard sensible sur le monde ?

Véronique Tran Vinh

Avec Philippe Geslin

Mise en scène, adaptation, scénographie et costumes Macha Makeïff
Musée du quai Branly-Jacques Chirac,
en partenariat avec le Théâtre de la Criée, Marseille
37, quai Branly
75007 Paris

Vendredi 15 juin
20 h, premier volet : Peau d’ours sur ciel d’avril, les derniers chasseurs Inuit
Samedi 16 juin
19 h, deuxième volet : Le crayon de Dieu n’a pas de gomme, chez les Soussou de Guinée
Dimanche 17 juin
17 h, troisième volet : Avant le départ des gazelles, les guerriers Massaï

http://www.quaibranly.fr/fr/expositions-evenements/au-musee/spectacles-fetes-et-evenements/spectacles/details-de-levenement/e/les-ames-offensees-37619/

“Une actrice”, au Théâtre de Poche-Montparnasse

© Pascal Gely

« Ma vie c’est le théâtre. Autrement, je m’emmerde ! »
La vie de Judith Magre est sans conteste vouée au jeu, il n’y a qu’à se pencher sur sa carrière pour en être convaincu. De Marie-Chantal, l’aristocrate idiote et snob, à Anne-Laure, cette femme qui raconte être tombée amoureuse d’un dos et déçue par sa vie dans cette pièce de Philippe Minyana, Mademoiselle Magre aurait beaucoup de choses à raconter si elle se prêtait à l’exercice. Mais voilà, c’est sans compter sur ses réticences et ses secrets !

Découvrons le lieu où se joue ce huis clos entre deux personnalités bien décidées à ne pas s’en laisser conter. L’espace dans lequel pénètrent les spectateurs ressemble à un café dans lequel aurait été organisé un « bord plateau ». Il est le prétexte à un échange vif et joyeux entre une actrice et un journaliste qui souhaite écrire une biographie sur cette femme qu’il admire tant. Il est à la fois respectueux et intrusif, essayant au fil de ses questions de la piéger sans jamais y parvenir, car elle est retorse et d’une redoutable intelligence pour éviter les chausse-trapes qu’il lui tend.

C’est un jeu du chat et de la souris, l’un veut tout savoir et l’autre en dit le moins possible ou maquille la réalité. Où se trouve-t-elle cette réalité d’ailleurs ? Que nous raconte vraiment cette merveilleuse comédienne de sa vie, nul ne le saura…

Voir Judith Magre si frêle et si vive m’a beaucoup touchée et, autant l’avouer, le soir de la représentation je suis tombée amoureuse de cette passionnée qui n’aime que jouer, dans tous les sens du terme. Car elle s’amuse à (dé)jouer les pièges de cet « intrus » bien décidé à la faire parler pour remplir les pages de son hypothétique biographie. Au-delà de ce qu’elle veut bien montrer et partager dans cette jolie pièce de Philippe Minyana, c’est ce qu’elle cache et la façon dont elle le fait qui nous divertit le plus. Sa silhouette, son regard de chatte sacrée, sa voix aux intonations envoûtantes et son humour sont bouleversants.

Thierry Harcourt, également metteur en scène de la pièce, compose un journaliste charmeur et lui-même sous le charme de cette actrice qu’il admire. C’est avec douceur et beaucoup de respect qu’il tente de lui soutirer des bribes de souvenirs. S’il semble sans attente, son carnet de notes en main il sait cependant exactement où il va et ce qu’il veut. Ses questions sont précises et il ne baisse jamais les armes face aux réticences de sa « victime » amusée et joueuse. Usant de son charme, il utilise des stratagèmes tels que le chant ou la danse pour arriver à ses fins et faire diversion sans jamais y parvenir.

Cette pièce est un beau moment d’intimité et de partage qu’il ne faut pas rater.

Armelle Gadenne

De Philippe Minyana
Mise en scène Thierry Harcourt
Avec
Judith Magre 
Thierry Harcourt ou Christophe Barbier (3, 4, 5 et 8 juillet)
Assistante à la mise en scène Claudia BACOS

Jusqu’au 15 juillet 2018
Théâtre de Poche-Montparnasse

Tél. : 01 45 44 50 21
Du mercredi au samedi à 19h, dimanche à 15h
www.theatredepoche-montparnasse.com

 

 

 

Fin de journée aux Langagières, au TNP Villeurbanne

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Dernier jour, dernières heures… Samedi 2 juin, petits moments croqués à pleines dents par une amoureuse des langues.

Tout d’abord lecture de poèmes et pensées en archipel, aujourd’hui présentation de la revue États provisoires du poème, le numéro 17 est consacré au Japon.

Sur scène, Jean-Pierre Siméon, l’un des créateurs des Langagières et Benoît Reiss, co-directeur de Cheyne Éditeur, deux piliers de la revue. L’un jouant les Candide et demandant à l’autre, qui a travaillé dix ans au Japon, pourquoi appelle-t-on ce pays « monde flottant ».

Embarras, flottement… parce que ce sont des îles. Tout de suite déferle la vague d’Okusaï dans mon cerveau, eh bien oui, c’est ça ! Cette définition me va.

Sur scène, deux comédiens, feuilles chargées de poèmes sur pupitre, et voilà notre monde flottant qui surgit. Yves Bressiant et Fany Buy lisent (et c’est bien plus que ça), se répondent, enchaînent haïkus et impressions au soleil levant. La poésie est là, qui palpite de beauté, chuchotée, clamée, scandée.

Je plonge dans un onsen (bain japonais) avec Benoît Reiss et sa petite fille et je tends l’oreille pour saisir quelques notes du chant des grenouilles, venu du fond de la terre. Je suis la flèche que Jean-Pierre Jourdain pourrait peut-être un jour tirer…

J’écoute la colère du poète Ôoka Makoto :
Alors mes camarades
Messieurs les poètes
à nous aussi d’un cœur tranquille
de nous y mettre et de remplir dans son entier
d’un geste sûr la carte de la poésie

 Sans transition, le temps de monter plusieurs volées d’escalier au pas de course et me voilà langue pendante à devoir exercer mes papilles.

Vin blanc, fromage de chèvre m’attendent pour une première dégustation.

Voilà qui colle, si on peut dire, à la langue dans tous ses états…

Un fromager et un caviste, Benoît Charron et Jean-françois Bernard venus en voisins, nous entretiennent de leur passion… instant suspendu entre croûte riche, pâte molle et effluves biodynamiques…

Passage par le hall, où jeunes et moins jeunes montent sur la scène de la brasserie partager une tranche de vie slamée et le marathon des Langagières continue.

Grand tour de l’Afrique racontée et chantée avec l’orchestre Soro Solo pour le bal de clôture. Aux rythmes effrénés, je me trémousse et je transpire dans le dernier bain de langues de la saison.

Aperçu d’une fin de journée aux Langagières (il y en douze), histoire que l’année prochaine, vous vous précipitiez sur le programme du TNP Villeurbanne sans hésitation.

À bientôt !

Plûme

TNP Villeurbanne
8, place Lazare-Goujon
69627 Villeurbanne Cedex
https://www.tnp-villeurbanne.com/

 

“Le Misanthrope”, à la Grande Écurie de Versailles

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©Emmanuel Orain

Écrite en 1666 par Molière, cette pièce est marquée par l’amertume liée à la situation personnelle de l’auteur (querelle du Tartuffe et déboires amoureux). La tragédienne et metteuse en scène Anne Delbée nous en livre sa vision toute personnelle.

Dans le cadre magnifique de la Grande Écurie, nous avons assisté ce soir-là à une relecture décalée du Misanthrope, placée sous signe de la dolce vita. D’emblée, le ton est donné. Il sera résolument baroque. Anne Delbée transpose le Misanthrope à notre époque, dont le goût pour le paraître et la liberté de mœurs sont soulignés. Elle donne à voir une comédie dominée par l’ambivalence des sentiments humains : Alceste hait l’hypocrisie, mais il aime la belle Célimène dont la liberté de comportement et l’attrait pour la médisance sont contraires à ses valeurs.

La mise en scène est volontairement outrée, évoquant par moments un univers fellinien avec des personnages au comportement extravagant, voire grotesque, illustré par Oronte (excellent Yannis Ezziadi, tout en gloussements et gestes affectés), et les “petits marquis”. Célimène et sa cour d’admirateurs sont montrés comme une bande de jouisseurs, dépourvus de valeurs, qui se livrent à une fête perpétuelle. Ils dansent, boivent, se rient de tout et de tous, comme dans l’acte 2 (très drôle) où Célimène, au cours d’une sarabande échevelée, raille à tour de rôle certains de ses soupirants absents.

Trop d’artifices
Face à eux, Alceste incarne le moraliste drapé dans sa dignité. On ne peut s’empêcher d’y voir l’alter ego de l’auteur lui-même, raillé et attaqué après avoir été porté aux nues, malheureux en amour. Cela n’empêche pas Molière de montrer le revers de son caractère : son manque d’indulgence envers les autres qui vire au rigorisme. Entre les deux, Philinte, qui prône le compromis entre l’hypocrisie et la vertu.

Malheureusement, la mise en scène, surchargée, finit par desservir le sujet. Anachronismes, comédiens habillés en femmes ou qui se trémoussent au son de musiques contemporaines… pour montrer la vacuité du monde moderne ? Tous ces artifices finissent par lasser d’autant qu’ils n’apportent rien au propos – pourtant incisif – de Molière.

Vous l’aurez compris, je n’ai pas été convaincue par cette proposition du Misanthrope, malgré une distribution talentueuse – citons entre autres Valentin Fruitier, parfait en « atrabilaire amoureux », Emmanuel Barrouyer, Philinte à la causticité bienvenue, et Émilie Delbée, très convaincante en Célimène d’aujourd’hui  – et une tentative audacieuse de rendre cette comédie de caractères plus actuelle.

Que cela ne vous empêche pas de courir découvrir les autres représentations théâtrales données dans les plus beaux endroits de Versailles !

Véronique Tran Vinh

Mise en scène Anne Delbée
Avec la compagnie Anastasis
Valentin Fruitier (Alceste), Emmanuel Barrouyer (Philinte), Yannis Ezziadi (Oronte), Émilie Delbée (Célimène), Esther Moreau (Éliante), Anne Delbée (Arsinoé), Luc Rodier (Acaste), Étienne Bianco (Clitandre), Arthur Compardon, Stanislas Perrin.

Prochaines représentations :
Le 13 juin à 20 h 30 : par la compagnie Viva
Le 29 juin à 20 h 45 : par la compagnie Anastasis

D’autres spectacles sont programmés tout au long du mois de juin, partout dans Versailles, gratuits pour la plupart.
Renseignements : 01 30 21 51 39
http://www.moismoliere.com/
https://www.youtube.com/watch?v=G8AMkpNx5tQ

 

“Les Langagières”, au TNP Villeurbanne

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Balade dans « la langue dans tous ses états ». Le maître d’œuvre, Christian Schiaretti, court sur tous les plateaux, anime les débats, félicite un groupe d’élèves, présente les invités, raconte…

Dans le bouillonnement de ces deux semaines de Langagières, pas de pause pour les amoureux de la langue, des langues…

Ils pourront aller en famille écouter les Contes du chat perché et assister avec quelque frayeur à la transformation de Delphine et Marinette en deux beaux navets plantés d’une fourchette.

Se laisser happer par une Brève histoire de la Méditerranée au gré des mythologies, des guerres, de la biodiversité marine, pour enfin échouer comme tous les exilés, sur un rivage…

Boire les paroles d’Apollinaire à la source de son Cœur pareil à une flamme renversée.

S’embarquer avec Ceux qui m’aiment… grâce à la voix de Pascal Gregory, écho de ses échanges avec Patrice Chéreau sur le théâtre, les comédiens, la Reine Margot, et assister dans le même élan à la rencontre avec Danièle Thompson et à la projection du film.

Se frotter aux langues « universiTerre » dans un atelier radiophonique déroutant.

S’émouvoir de l’intensité des voix des élèves du cycle d’orientation professionnelle du Conservatoire de Lyon s’emparant du texte d’Eschyle, brûlant d’actualité sur les Danaïdes, menacées de viol, qui cherchent asile.

Se laisser emporter par la correspondance de Paul Gauguin et des Sanglots de l’Aigle pêcheur au son du dub polynésien.

Rencontrer par hasard Flaubert dans la peau d’un ours mal léché, Jacques Weber.

Attendre le cœur battant la rencontre épistolaire d’Albert Camus et de Maria Casarès, dans la peau de Lambert Wilson et d’Isabelle Adjani.

Oui, c’est bien la fête au TNP de Villeurbanne et comme l’écrit Jean-Pierre Siméon, poète et complice de Christian Schiaretti : « Seule obligation : accepter de ne pas savoir où donner de l’oreille et encourir le risque de l’inconnu. »

Entre consultation poétique, récital, cabaret, lecture, carte blanche, spectacle… vous avez l’embarras du choix.

Attention… plus que quelques jours !

Plûme

Jusqu’au 2 juin
Tous les jours à partir de 14h30
TNP Villeurbanne
8, place Lazare-Goujon
69627 Villeurbanne cedex
Renseignements billetterie : 04 78 03 30 00
www.tnp-villeurbanne.com/manifestation/les-langagieres/

 

Le Mois Molière, à Versailles

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Depuis plus de vingt ans, le Mois Molière marque le lancement de la saison des festivals. Chaque année, du 1er au 30 juin, la manifestation voit affluer les comédiens à Versailles. Pour de nombreuses compagnies, c’est un véritable tour de chauffe avant le Off d’Avignon.
Incubateur de talents depuis 1996, le Mois Molière transforme la ville,
trente jours durant, en une grande scène à ciel ouvert, accueillant chaque année près de 100 000 spectateurs350 spectacles, classiques et contemporains, majoritairement en entrée libre, défendent les nouvelles formes du théâtre populaire, dans plus de 60 lieux, partout en ville (Grande écurie du château, Potager du Roi, théâtre Montansier, ancien hôpital royal, galerie des Affaires étrangères de Louis XV, parcs, places et jardins…).

Le Mois Molière – 23e édition
Retrouvez l’intégralité de la programmation sur :
http://www.moismoliere.com/

“4.48 Psychosis”, au Théâtre-Studio d’Alfortville

 

 

 

©Simon Annand

Au cœur de la psychose

Sujet difficile que celui abordé par Sarah Kane, jeune dramaturge à la sensibilité exacerbée, dans ce long et ultime monologue. Elle y évoque la profonde dépression qui la conduira à mettre fin à ses jours à 28 ans. Un sujet qu’elle traite de manière frontale et sans pathos, à la manière d’un testament.

 4 h 48 : heure à laquelle Sarah Kane a décidé de se donner la mort.
1 h 12 : durée exacte de sa dernière pièce (dixit Christian Benedetti, son metteur en scène).
Quand on parle d’un sujet aussi dur que celui de la maladie psychique (et du suicide), autant être précis. C’est sans doute ce qu’a dû se dire Sarah Kane en écrivant ce texte.

Brûlante d’intensité et de vérité, la comédienne Hélène Viviès se tient droite face au public, comme face à elle-même. La mise en scène, épurée à l’extrême – pour ne pas dire inexistante –, laisse toute la place aux mots et à leur rythme : « brille scintille cingle brûle tords serre effleure cingle brille scintille cogne ». Horrible beauté du verbe quand il touche à l’indescriptible.

Petit à petit, on se laisse emporter par ce flot de mots jetés, presque crachés, dans un long slam, pour dire l’esprit écartelé entre la raison et la folie. Lucidité effroyable face à la souffrance psychique, qui annihile toute autre forme d’émotion ; éclairs de violence aussi. Sans complaisance, mais avec une certaine forme d’ironie, la jeune femme relate de manière clinique ses échanges avec son médecin psychiatre, énumère les traitements reçus et leurs effets (ou non) sur son état.

Le souffle coupé, on suit le parcours de cette âme torturée qui ne voit d’autre issue que la mort. Malgré la radicalité du propos, les mots résonnent avec une grande intensité dans la petite salle du Théâtre Studio, nous renvoyant à nos terreurs les plus intimes.

Un cri de rage et de désespérance qui glace le sang, et dont la fulgurance continue de nous hanter longtemps après que l’on a quitté la salle.

Véronique Tran Vinh

D’après Sarah Kane
Avec Hélène Viviès
Traduction : Séverine Magois
Mise en scène : Christian Benedetti

JUSQU’AU 9 JUIN 2018
Du mercredi au samedi à 20 h 30
Dimanche à 16 h 30

 Théâtre-Studio
16, rue Marcelin Berthelot
94140 Alfortville
Tél. : 01 43 76 86 56
https://www.theatre-studio.com/

“Le Monte-plats », au théâtre du Lucernaire

Photos Mayliss Ghorra

Comment redynamiser une pièce célèbre de Harold Pinter et rendre son propos moderne et accessible ? Pari brillamment relevé (et réussi) par Étienne Launay dans cette adaptation on ne peut plus innovante.

Partant d’une intrigue plutôt simple – un huis clos entre deux tueurs à gages qui attendent leur ordre de mission –, il réussit à maintenir une tension et un suspense permanents jusqu’à la chute finale. Contraints à l’immobilité, les deux protagonistes essaient de tuer le temps comme ils peuvent. Nerveux, Gus n’arrête pas de bavarder et partant, commence à se poser des questions sur leur mission… Trop de questions au goût de Ben, son partenaire de toujours. La tension monte d’un cran entre les deux hommes.

Le décor dépouillé – un simple lit de camp avec une couverture –, presque carcéral, accentue l’impression de solitude et d’ennui des deux personnages. Ce huis clos étouffant est seulement troublé par le grincement du monte-plats et les mystérieux messages qui arrivent de l’extérieur, concernant des commandes de mets qu’ils ne peuvent pas honorer. Peu à peu, l’angoisse gagne les deux comparses.

Plongée dans la schizophrénie
Dans cette pièce, Pinter dénonce une société qui obéit aux ordres, aussi absurdes soient-ils. Les silences entre les personnages en disent aussi long que leurs paroles. Les dialogues sont faits de phrases anodines, de petites remarques qui font ressortir le caractère absurde de la situation, provoquant l’hilarité en même temps que le malaise.

L’originalité de la proposition d’Étienne Launay réside dans le fait d’avoir dédoublé les personnages de Ben et de Gus, créant ainsi un spectacle en miroir sur la scène du Lucernaire. Quand Ben 1 ou Gus 1 sort, son alter ego (Ben 2 ou Gus 2) entre aussitôt, et ainsi de suite, plongeant le spectateur dans une forme de schizophrénie. Grâce ce jeu de va-et-vient perpétuel, notre attention ne faiblit pas un instant.

Les quatre acteurs excellent, chacun dans son registre. Dans le rôle de Ben, le supposé « leader », Bob Levasseur la joue caïd flegmatique, tandis que Benjamin Kühn adopte un jeu plus survolté. Quant à Gus, il est interprété avec talent par un Simon Larvaron touchant de (fausse ?) naïveté et de drôlerie, et un Mathias Minne en proie au doute.

Un spectacle dense qui nous force à nous questionner sur les dangers d’une société où l’ordre est imposé.

Véronique Tran Vinh

De Harold Pinter
Mise en scène : Étienne Launay
Avec : Simon Larvaron – Mathias Minne (alias Gus) et Bob Levasseur – Benjamin Kühn (alias Ben)

JUSQU’AU 20 mai
Du mardi au samedi à 18 h 30, le dimanche à 15 h

Théâtre du Lucernaire
53, rue Notre-Dame-des-Champs
75006 Paris
http://www.lucernaire.fr

“7 d’un coup” au Théâtre Paris-Villette

7 d'un coup7 d'un coup

crédit : Frédéric Desmesure

 

D’emblée, nous voilà prévenus : « Eteignez vos portables et, pas de “chut !” pendant le spectacle, laisser entrer les enfants dans la pièce », prévient la maîtresse des lieux. Et elle a raison…

Le narrateur entre en scène et plante le décor : « Le théâtre a quelque chose à voir avec la nuit […] et la nuit fait un peu peur. »

Et voilà tout le théâtre Paris-Villette embarqué dans l’histoire du petit Olivier. Les plus petits – dès 6 ans – expriment leur compassion devant ce héros, trop petit, trop maigre, trop maladroit, pas assez malin, pas assez grand, pas assez fort… –interprété par l’excellent Olivier Pauls. Leur empathie est palpable dans l’obscurité de la salle.

Et lorsque ce dernier tue 7 mouches d’un coup, d’un seul, ils crient leur admiration devant un tel exploit.

Et commence l’aventure onirique d’Olivier… Armé d’une belle assurance, il n’est plus la victime des plus grands qui le harcelaient dans la cour de récré, il est l’auteur d’un exploit qu’il inscrit sur son tee-shirt : 7 d’1 coup !

Il part seul à l’aventure, emportant quelques provisions dans sa besace et s’enfonce dans la forêt profonde. Là, nous entrons dans le domaine du conte, celui des frères Grimm dont il est tiré…

Il fait la rencontre d’un méchant géant qu’il affronte vaillamment et dont il sort vainqueur grâce à la ruse ; il se débarrasse des fantômes qui hante ses nuits ; entre à la cour d’un roi… Dame conscience, qu’il appelle « confiance » toujours à ses côtés pour l’aider en toute circonstance.

Des situations rêvées ou vécues par les plus petits, qui touchent juste leur public. Surtout quand elles sont portées par une mise en scène de qualité, où les voix, les bruitages, les costumes concourent à créer la magie d’un vrai beau spectacle.

C’est tout le talent de Catherine Marnas, auteure et metteure en scène, qui revendique : « Un spectacle jeune public est un spectacle à part entière et non pas un sous-domaine du théâtre »

Donc, pas question de théâtre au rabais, les enfants sont de véritables spectateurs, de jeunes spectateurs.

Au fil de l’action qui se déroule dans un décor minimaliste : la charpente d’une maison, place est laissée à l’imagination, au rêve, à la nuit et à toutes les créatures qui la peuplent.

Le texte rappelle qu’il ne faut pas se fier aux apparences, que le roi doit être fidèle à sa parole donnée…

Une leçon pour tous les adultes qui parfois ne font pas ce qu’ils disent sous prétexte qu’ils ont en face d’eux des enfants.

Un excellent spectacle où il faut à tout prix emmener les enfants, oui ! et cela dès 6 ans, il n’est jamais trop tôt pour découvrir le vrai théâtre !

Plûme

 

Jusqu’au 29 avril
au Théâtre Paris-Villette
211 avenue Jean-Jaurès 75019 Paris
Jours et heures :
– vendredi 13 avril à 19h
– dimanche 15 avril à 16h
– mercredi 18 avril à 14h30
– jeudi 19 avril à 14h30
– vendredi 20 avril à 14h30
– dimanche 22 avril à 16h
– jeudi 26 avril à 14h30
– vendredi 27 avril à 14h30
– samedi 28 avril à 17h
– dimanche 29 avril à 16h

 

Texte et mise en scène : Catherine Marnas,
inspiré du Vaillant petit tailleur des Frères Grimm
Assistante à la mise en scène : Annabelle Garcia
Avec : Julien Duval, Carlos Martins, Olivier Pauls et Olivier Pauls
Scénographie : Carlos Calvo
Son : Madame Miniature, assistée de Jean-Christophe Chiron
Lumières : Michel Theuil, assisté de Clarisse Bernez Cambot Labarta
Conception et réalisation des costumes : Edith Traverso, assistée de Kam Derbali
Construction décor : Nicolas Brun et Maxime Vasselin
Production : Théâtre national de Bordeaux en Aquitaine, en partenariat avec le Réseau Canopé

Lettres à Elise, au Théâtre de l’Atalante

crédit : ©GuyDelahaye

Non, vous n’entendrez pas la célèbre Lettre à Elise jouée au piano lors de ce spectacle. Non, ici il s’agit des lettres qu’envoie Martin à sa femme Elise pendant les quatre longues années de la Première Guerre mondiale.

Jean-François Viot, l’auteur, a compilé nombre lettres de poilus pour nous donner à entendre cette correspondance, somme toute banale, d’un couple éloigné par 600 kilomètres de distance. Lui, instituteur, envoyé au front, elle, restée à l’arrière avec leurs deux enfants.

On y retrouve la joie du début, où l’on part la fleur au fusil avec les camarades ; le Noël de 1915, où les hommes des tranchées allemandes et françaises fraternisent l’espace d’une nuit ; les combats inutiles où l’on avance et on recule ; les pluies d’obus ; l’arrogance et le mépris des gradés ; les fusillés pour l’exemple…

De l’autre côté, il y a Elise, mère de maintenant trois enfants qui tricote des paires de chaussettes, cherche du bois pour chauffer l’école et la maison, puis avec les autres femmes, c’est les travaux des champs, l’usine, l’école, les devoirs, le froid…

Il se raconte, elle se raconte, pas tout à fait… de leurs échanges émane une douceur, révélatrice de la profondeur de leurs sentiments. Au fil de l’intensification et de l’enlisement de la guerre, on passe des petits riens rapportés sur le mode tendre et humoristique aux drames de vie et de mort.

Martin, le maître d’école, prend la craie pour tracer les cartes de géographie, faire comprendre les alliances, les victoires, les défaites. Il aime aussi penser à ses enfants, grâce à leurs dessins qu’il reproduit minutieusement sur le tableau, ou plutôt sur la paroi industrielle de verre opaque que le metteur en scène, Yves Beaunesne, a dressé entre lui et sa femme Elise – Lou Chauvain et Elie Triffault, émouvants de sincérité – symbole matériel de leur séparation..

De ces lettres, que restera-t-il ? Un long poème d’amour qui nous émeut et une question qui nous taraude : de quoi les hommes sont-ils capables ? Du meilleur ou du pire, voilà bien le message pacifiste de ces vies sacrifiées. Pas seulement des mots, des lettres, mais aussi de la douleur, et surtout de l’espoir en un monde débarrassé de guerres.

 

Plûme

Jusqu’ 14 avril 2018
Les lundis, mercredis et vendredis à 20h30
Les jeudis et samedis à 19h
Les dimanches à 17h
au Théâtre de l’Atalante
10 place Charles-Dullin, Paris XVIIIe

Auteur : Jean-François Viot
Mise en scène : Yves Beaunesne
Avec : Lou Chauvain et Elie Triffault

“Mamma” à La Loge

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L’année dernière, j’avais étais surprise agréablement par Cœur Sacré, une pièce que j’avais qualifiée de « gonflée » tant elle bousculait avec talent les idées reçues et l’air du temps dans ce qu’il a de plus nocif pour la société : la peur de l’autre.

Aujourd’hui, Christelle Saez s’attaque à nouveau à un sujet difficile, la condition des femmes.

Dès les premières minutes de la pièce, je reconnais ce qui m’avait tant plu dans Cœur Sacré, l’à-propos du ton, la phrase juste qui se déplie, cette fois-ci à plusieurs voix. Christelle Saez sait visiblement écouter ses contemporains et en deux coups de pinceaux leur donner chair dans une mise en scène efficace.

Sa démarche, comme elle l’écrit, est de faire de son texte « le porte-parole de femmes nées au milieu du XXe siècle, de cette génération et de cette construction sociale ».

Cette jeune auteure donne vie aux femmes de l’ombre, Des Mères, qui ont éduquer leurs filles en transmettant tout ce que la société par l’éducation transmet de stéréotypes et de préjugés sur « ce qu’a le droit de faire une fille », « parce qu’une fille ne s’élève pas comme un garçon, il faut y faire plus attention »…

Non sans humour, les trois comédiennes endossent tous les rôles, mère un moment, petite fille ou grand-mère, un autre. Elles vivent et incarnent leur condition de jeune fille forcée au mariage dans un pays du Maghreb, de femme de mineur, de vigie de la virginité de leur fille…

La deuxième partie Des Épouses, que j’ai moins aimée parce que trop axée sur le point économique – mais comment faire autrement ? –, c’est le départ du mari, le divorce. Pour ces femmes « au foyer », pas de possibilité de Validation des Acquis de l’Expérience (VAE), pas de CV. Alors comment vivre – ou survivre – dans la société quand on a fait qu’élever ses enfants, s’occuper de son mari et de la maison… Le seul recours est de faire « payer » l’autre, le mari… sur tous les tons et le plus cher possible.

Ce que dénonce Christelle Saez avec sa complice de Cœur Sacré, Tatiana Spivakova, et par la voix magnifiquement juste d’Aymeline Alix, de Céline Bodis et de Maly Diallo, c’est que : « Lorsqu’on grandit dans un modèle, on hérite en soi d’un système. Et qu’il faut aller contre soi pour ne pas reproduire le tableau que nous avons pris inconsciemment pour modèle. »

Un combat pour toutes les femmes.

J’attends avec impatience le troisième volet, celui Des Femmes, pour voir comment les trentenaires comme Christelle Saez, mènent ce combat au quotidien.

Plûme

Jusqu’au 13 avril à 21h
à La Loge, 77 rue de Charonne, 75011 Paris
Tél. 01 40 09 70 40
www.lalogeparis.fr

Texte et mise en scène : Christelle Saez
Collaboration artistique : Tatiana Spivakova
Avec : Aymeline Alix, Céline Bodis et Maly Diallo
Scénographie : Cristobal Castillo
Lumières : Geoffrey Kuzman
Création sonore : Malo Thouément
Production : la Compagnie Memento Mori