L’HISTOIRE DU THÉATRE DE GENNEVILLIERS

1. facade © Sami Benyoucef - ville de Gennevilliers
© Sami Benyoucef

De la fin du XIXe siècle à aujourd’hui, que de chemins parcourus par le Centre dramatique national (CDN). Un théâtre qui a su conserver son âme et l’essence même de son existence. Zoom arrière…

Fin du XIXe siècle-début du XXe, Gennevilliers est en plein essor économique dû à son activité industrielle. Sa population ne cesse de s’accroître : ce sont avant tout des familles de travailleurs modestes qui viennent s’installer. L’administration réorganise alors la ville.

En 1930, la municipalité vote le projet de la construction d’une halle de marché et dans le même temps la création d’une salle de fêtes afin de favoriser l’accès à la culture.

En 1934, le parti communiste remporte les élections. Le chantier débute cette année-là et dure quatre ans. La conception globale de ce gigantesque complexe est confiée à l’architecte Louis Brossard qui signera d’autres œuvres dans la commune comme le bureau de poste du quartier des Grésillons, place Jaffeux.

En 1938, la salle des fêtes est inaugurée.

La halle, marché hebdomadaire, accueille des manifestations diverses telles que des expositions. Tandis que la salle des fêtes se révèle le lieu d’une activité tant culturelle que politique où des représentations de théâtre amateurs, professionnels, des opéras, des expositions, des concerts de l’École de musique de Gennevilliers, des manifestations sportives côtoient des meetings, des réunions syndicales.

À savoir que des cours de leçons d’art dramatique étaient déjà proposés depuis 1947 dans les locaux de la Maison pour tous. L’apprentissage de la musique dans le droit fil des grands projets d’éducation populaire est également dispensé à tous les enfants désireux d’évoluer dans cette discipline. L’école de musique est créée en 1935. Des formations musicales, à Gennevilliers, qui ne datent pas d’hier : en 1871, une musique municipale existait déjà.

 

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Après guerre, le service public développe une politique de décentralisation culturelle conduite par Jeanne Laurent, membre du gouvernement de la IVe République, à la Direction générale des Arts et Lettres

 

Jean Vilar
JEAN VILAR

Jean Vilar (fondateur du futur Festival d’Avignon) prend la direction du Théâtre national populaire (TNP), en 1951. Waldeck L’Huillier, dirigeant du PCF et alors maire de Gennevilliers, met à la disposition du metteur en scène et de sa troupe, la salle des fêtes des Grésillons.

En 1952, Le Cid de Pierre Corneille et Mère courage de Bertolt Brecht y seront notamment joués. Ce sera l’occasion d’un gala où Yves Montand est invité. Plus de 2200 personnes, ouvriers en bleu, représentants des industries, acteurs politiques – Auguste Lecœur, secrétaire général du PCF, Théodore Vial, membre du Comité central, le maire L’Huillier – sont réunis autour d’un repas collectif qui nourrit des conversations sur les mises en scène.

En 1954, Le Prince de Hombourg de Kleist et Dom Juan de Molière sont représentés. En 1956, Macbeth de Shakespeare, L’Avare de Molière.

De grands acteurs – Maria Casarès, Gérard Philipe, Jeanne Moreau, Philippe Noiret, Charles Denner… – défilent sur les planches. Des allers-retours en car sont organisés pour voir les spectacles. La municipalité participe à la réalisation d’un théâtre ambulant parcourant les communes de la région parisienne.

L’idée du théâtre populaire prend forme.

Bernard Sobel
@ Laurent Troude BERNARD SOBEL

En 1962, Jean Vilar présente à Waldeck L’Huillier, Bernard Sobel, son assistant durant la création de La Résistible Ascension d’Arturo Ui de Brecht qui ne tarde pas à créer sa troupe et à fonder le Théâtre populaire de Gennevilliers qui deviendra Ensemble théâtral de Gennevilliers (ETG). À ses côtés : Michèle Raoul-Davis et Yvon Davis (assistanat et dramaturgie), Antoine Dutèpe (décors) ou encore Jacques Schmitt (costumes). Dans des conditions matérielles parfois difficiles, Tanker Nebraska, de Herb Tank, Antigone de Brecht sont les premières représentations jouées.

En 1964, Waldeck L’Huillier préside lui-même une association Des Amis du Théâtre et a pour ambition son rayonnement auprès des municipalités communistes environnantes. Par ailleurs, il s’arrange pour que les prix de places soient très bas tout en garantissant des manifestations artistiques de qualité.

En 1966 et 1967, un festival est organisé avec le concours du Centre culturel et de la Direction municipale des Affaires culturelles. Soirées théâtrales et musicales, animations culturelles et expositions sont au programme. Le Cercle de craie caucasien de Bertolt Brecht, dans une mise en scène de René Allio, ouvre les festivités. Patrice Chéreau met en scène un classique, L’affaire de la rue de Lourcine d’Eugène Labiche ; la comédie Cœur ardent d’Alexandre Ostrovski et montée par Bernard Sobel est saluée par la presse.

En 1968, L’Exception et la règle de Bertolt Brecht, mise en scène par Bernard Sobel, est jouée plus de trente fois.

L’ETG jouit d’une notoriété de plus en plus forte et marquera le tournant d’une carrière de nombreux metteurs en scène et créateurs (Patrice Chéreau, Bruno Bayen, Jacques Lassalle, Jean-Louis Hourdin, Alain Ollivier, Olivier Perrier, André Diot…).

En 1970, il bénéficie de subventions de l’État.

1974  verra le jour de la revue Théâtre/Public, un magazine créé par Bernard Sobel qui a pour objet de mener des réflexions et de croiser les points de vue sur les courants et l’actualité au sens large du théâtre. Dirigée pendant quarante-cinq ans par Alain Girault, Olivier Neveux en est le rédacteur en chef depuis 2013.

En 1983, l’ETG est labellisé Centre dramatique national et devient le Théâtre de Gennevilliers.
La même année, l’architecte et urbaniste, Claude Vasconi, redessine les plans de ce lieu de vie qu’il agrandit. La cage de scène atteint désormais plus de 30 m de hauteur. Le peintre et décorateur Italo Rota repense l’intérieur du bâtiment et l’aménagement scénographique est confié à Noël Napo. Au total, le T2G est composé de deux salles de répétitions et de deux salles de représentations d’une jauge pour l’une de 300 personnes et l’autre de 400. Cet énorme espace permet aussi de disposer d’un studio de tournage au service du cinéma ou des chaînes de télévisions locales.

En 2006, Bernard Sobel signe sa dernière mise en scène, Don, mécènes et adorateurs d’Alexandre Ostrovski, en tant que directeur du Théâtre de Gennevilliers. En un peu plus de quarante ans, il aura réalisé quelque quatre-vingts mises en scène, fait découvrir de nombreux auteurs (Isaac Babel, Guan Hanqin, Richard Foreman, Christian Dietrich Grabbe…). Le Théâtre de Gennevilliers sera aussi marqué par des artistes tels Maria Casarès, Stéphane Braunschweig, Marc François, Didier-Georges Gabily, François Tanguy, Philippe Clévenot… et les peintres et scénographes Titina Maselli, Nicky Rieti et Lucio Fanti.

Pascal Rambert
@ Patrick Imbert PASCAL RAMBERT

De 2007 jusqu’à 2016, sous la houlette de Pascal Rambert, qui en devient son directeur, le théâtre se transforme en un haut-lieu de création contemporaine, ouvert à toutes les pratiques  – théâtre, danse, opéra, art contemporain, philosophie, cinéma – et sur le monde. Le T2G (acronyme créé sous sa direction) accueille des artistes de toute nationalité et diffuse ses créations à l’international. Pendant cette période, Pascal Rambert engage des travaux qui seront réalisés par l’architecte Patrick Bouchain et son associée Nicole Concordet. Il s’agit de créer un espace de vie, ouvert sur la rue, permettant de réunir l’accueil du théâtre, la billetterie et le restaurant tels que nous les connaissons aujourd’hui. La cage de scène est repeinte en rouge et mise en lumière par le plasticien Yann Kersalé, la signalétique conçue par Daniel Buren.

Durant ses dix années, il sera entouré notamment par le chorégraphe Rachid Ouramdane, l’artiste photographe américaine Nan Goldin, les plasticiens Felice Varini et Céleste Bourcier-Mougenot, la philosophe Marie-José Mondzain ou encore le scénographe et le metteur en scène Philippe Quesne.

En janvier 2017, le metteur en scène et scénographe Daniel Jeanneteau prend la direction du Théâtre de Gennevilliers. Son projet, basé sur le partage des processus de création, s’attache à ancrer la vie du théâtre dans le voisinage de proximité, tout en continuant de l’inscrire dans un vaste réseau national et international. Convaincu que l’art est fait pour troubler, son ambition pourrait se résumer dans cette pensée de Diderot qu’il reprend à son compte : “Il est une impression plus violente encore, et que vous concevrez, si vous êtes nés pour votre art et si vous en pressentez toute la magie : c’est de mettre un peuple comme à la gêne. Alors les esprits seront troublés, incertains, flottants, éperdus, et vos spectateurs tels que ceux qui dans les tremblements d’une partie du globe, voient les murs de leurs maisons vaciller, et sentent la terre se dérober sous leurs pieds.”

Et il fait mouche. Le public accourt, DMPVD aussi : “Le reste vous le connaissez par le cinéma” (metteur en scène Daniel Jeanneteau), https://bit.ly/3ayXTeF ; “Iphigénie” (Chloé Dabert), https://bit.ly/2KmZVUG ; “Tristan” (Éric Vigner), https://bit.ly/2S1ft4H ; “Item” (François Tanguy), https://bit.ly/3eMBjD0 ; “La Ménagerie de verre” (Daniel Jeanneteau), https://bit.ly/3cJhsCv ; “Pauvreté, Richesse, Homme et Bête” (Pascal Kirsch), https://bit.ly/2XWLLS5 ; “Price” (Création collectiv), https://bit.ly/2yxfpCW ; “Les Aveugles” (Daniel Jeanneteau), https://bit.ly/2VuLWCE ; “Alerte, est-ce que c’est là”  (Clémentine Baert), https://bit.ly/2VrOiSJ.

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© Olivier Roller

DEUX QUESTIONS À DANIEL JEANNETEAU

– Comment est née en vous la passion du théâtre ?
D. J. : De l’observation de la vie. Le théâtre, c’est l’art de la rencontre, de la relation, du rapport. C’est de l’entre-deux, de l’intervalle, du vide. Rien de fixe, rien de durable. L’intersection de la vie intérieure et du monde. La vie comme mouvement. C’est ce qui m’a permis de rassembler tout ce qui compose mon existence en une seule action, et de lui trouver, parfois, du sens.

– Qu’est-ce qui vous a motivé à prendre la direction de ce théâtre ?
D. J. : Son bâtiment, son équipe, la ville, la banlieue. Je connaissais la maison pour y avoir travaillé. Je vis en banlieue depuis trente ans et j’aime ce territoire. Je n’ai été candidat qu’à ce théâtre, il a des qualités qu’on ne trouve dans aucun autre en France. C’est ici que je me sens le plus utile.

 

Remerciements chaleureux à Philippe Boulet qui m’a permis d’accéder aux archives du théâtre et validé les informations contenues dans ce dossier.

 

Carole Rampal
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