« Chat-necdotes », Benjamin Valliet, édition Favre

Chats alors… il fallait y penser. C’est fait.

Benjamin Valliet, historien de formation, passionné des chats, a choisi de réunir dans un livre les récits les plus anecdotiques et rebondissantes des 400 000 millions de nos amis poilus. Il parcourt le globe terrestre pour nous rapporter les histoires les plus incroyables mais vraies.

On visitera sur quatre pattes le lycée Leland aux États-Unis, un petit bureau à Tokyo… sous le regard amusé de Bayrou qui ne loupe pas une ligne de celles écrites par son maître, son maître ?, bref Benjamin. Enorgueilli des exploits de ses confrères, il est ravi quand est contée l’histoire de La Poste belge ou quand le lecteur apprend que la CIA a pensé à eux lors de missions top secrètes.

Il détourne la tête au « chat-pitre des sacrés chat-lopards ». Mais retrouve sa fierté au « chat-pitre  des lieux, rien que pour eux » que les bipèdes leur dédient. Apeuré à l’écoute d’aventures traversées par ses petits camarades, il reprend du poil de la bête aux récits de chats héros, et de sa morgue considère naturelles les amitiés dévoilées tissées avec eux entre Dali, Churchill, Freddie Mercury, Frida Kahlo, Matisse. La liste est longue.

À ses côtés le vétérinaire, le Dr Philippe Dauty, n’hésite pas à nous transmettre ses connaissances pour mieux saisir et comprendre ce joli petit félin, vénéré selon les époques – comme au temps des Égyptiens – ou cloué aux portes au Moyen Âge.

Un livre détente et instructif, émaillé de petites photos souvenirs réalistes, pour petits et grands.

Carole Rampal

« Chat-necdotes »
Benjamin Valliet
Edition Favre

Bérénice à La Scala, avec Carole Bouquet

Quand la raison d’État domine celle de l’amour, sous la plume de Racine, les mots courent en alexandrins :

Titus
J’espérais de mourir à vos yeux,
Avant que d’en venir à ces cruels adieux.

Bérénice
Eh bien ! régnez, cruel, contentez votre gloire :
Je ne dispute plus. J’attendais, pour vous croire,
Que cette même bouche, après mille serments
D’un amour qui devait unir tous nos moments,
Cette bouche, à mes yeux s’avouant infidèle,
M’ordonnât elle-même une absence éternelle.

Un texte fort à l’élégance racinienne qui relate l’amour impossible entre Bérénice, reine de Palestine, et Titus, nommé empereur : les mœurs de Rome n’admettent pas le mariage avec une étrangère. Bérénice se révolte : Titus ne peut-il pas tout dans ses nouvelles fonctions. Son choix ne traduit-il pas une trahison à son encontre, à leur passion ?

L’intrigue se complique : Antiochus, roi de Comagène et ami de Titus, avoue à la reine la flamme qui le dévore secrètement depuis des années pour elle.

Carole Bouquet (Bérénice), Frédéric de Goldflem (Titus) et Jacky Ido (Antiochus) incarnent avec brio ces trois personnages hauts en couleur qui traversent tour à tour colère et désespoir.

Muriel Mayette-Holtz apporte sa touche à ce texte grandiose : la mise en scène minimaliste, composée d’un lit principalement qu’encadrent des murs saumon-rosé à la douceur de l’idylle, laissant filtrer par les fenêtres des bleus diaphanes ou ténébreux, renseigne le défilé des jours ou de la nuit, l’atmosphère des âmes, et apporte une grandeur poétique. La musique originale de Cyril Giroux rythme la salle au diapason cardiaque des comédiens.

Une pièce magistrale à aller voir absolument.

Carole Rampal

Avec :
Carole Bouquet, Frédéric de Goldflem (Titus) et Jacky Ido (Antiochus),
Augustin Bouchacourt (confident de Titus) et Ève Pereur (confidente de Bérénice)
Décor et costumes : Cyril Giroux

La Scala Paris
Du mardi au samedi à 21h15
Les dimanches à 17h30
Du 15 septembre au 12 octobre 2022

13 boulevard de Strasbourg
75010 Paris
Tél. : 01 40 03 44 30

Une soirée avec Jean Rochefort à La Scala

Quand le rideau s’ouvre, Edwart Vignot (historien, collectionneur…), Mario Choueiry au piano, Clémence bien sûr (la plus jeune fille de Jean Rochefort) et ce 20 septembre, Thierry Lhermitte, sont là sur scène pour ouvrir la soirée. Jean, représenté sous forme d’un mannequin, disparaît vite, caché derrière un écran. Mais son esprit flotte dans la salle durant toute la soirée.

Le spectateur le découvre dans son intimité par Clémence, qui, dans un humour que l’acteur n’aurait pas décrié, relate des anecdotes cocasses sur son caractère fantasque, ses fragilités loin des projecteurs, des événements de sa vie personnelle mais aussi les liens qu’elle entretenait avec lui.

Un vibrant hommage rendu aussi avec Thierry Lhermitte par la lecture de passages du livre le Louvre à cheval, signé par l’acteur lui-même et coécrit avec Edwart Vignot. Une passion née à 30 ans lors du tournage Cartouche, qui ne le quittera pas : excellent cavalier, expert réputé en matière équestre, il ira jusqu’à construire un haras dans les Yvelines.

Des tableaux de Géricault, Delacroix, Rubens, Van Dyck, des photos d’enluminure iranienne, de tissus coptes, défilent sur l’écran.

Jean Rochefort par la bouche de Thierry Lhermitte les commente. L’homme à la grande moustache continue de faire rire et d’intriguer : son imaginaire sans borne, décalé, son sens du détail, la pertinence de son analyse, ne cessent de surprendre. On reconnaît sa verve habituelle.

Peut-être d’ailleurs, est-il dans la salle ?
Les dernières minutes, Clémence s’adresse directement à son père…

Carole Rampal

Vincent Delerm, Marina Hands, Alex Vizorek, Alex Lutz, sont selon les dates de présentation sur scène.

Du 20 septembre au 20 décembre
La Scala Paris
13 boulevard de Strasbourg
75010 Paris
http://www.lascala-paris.com
Tél. : 01 40 03 44 30

Respire à La Piccola Scala

Lou Sarda

Aux confins de la lumière glaciale des couloirs d’une maternité… la pénombre. Là une petite fille tout juste née. Debout, face à elle, derrière la vitre, une mère. Une mère remplie d’un souffle que rien n’épuise, prête à défier la mort. Durant une nuit entière, elle s’adressera à elle, l’invitant à découvrir l’effervescence du monde, l’exhortant à venir les rejoindre, elle, sa sœur et son père. De l’autre côté où un nid d’amour l’attend.

C’est avec une sensibilité animale et beaucoup de talent que Romane Bohringer se tient devant la salle et, pendant une heure, nous livre avec réalisme le texte finement ciselé de Sophie Maurer. Au rythme parcimonieux de la guitare et du piano joués par Bruno Ralle, la poésie s’en mêle, les mots s’harmonisent, la tendresse, la tristesse, la joie s’entrechoquent. La salle est émue.

Ovation…

Carole Rampal

Du 15 septembre au 8 octobre
Du 13 février au 1er avril 2023
Du jeudi au samedi 19h30
La Piccola Scala
Metteur en scène : Panchika Velez
Scénograpie et Lumières : Lucas Jimenez
Musique : Baloo Productions
Collaboration artistique : Mia Koumpan

Deux mains, la liberté, au Studio Hébertot

Une histoire vraie impensable, sortie de l’oubli de la Grande Histoire, que la mémoire du passé avait incroyablement ensevelie. L’histoire d’une relation entre deux hommes qui, sans changer le cours des évènements, infléchira sur le destin de plus de 100 000 Hommes en les ramenant à la vie.

Nous sommes pendant la Seconde Guerre mondiale, en 1939, en Allemagne, à Berlin. Le Dr Felix Kersten, spécialisé en thérapie manuelle, dont la notoriété n’est plus à démontrer, se rend au QG de la SS : il a rendez-vous avec Heinrich Himmler souffrant de problèmes d’estomac que rien ni personne ne soigne. Dès la première séance, le chef de la Gestapo ressent un soulagement insoupçonné sous les mains prodigieuses de Kersten qui a alors l’ingénieuse idée de convertir ses honoraires par la liberté de prisonniers.

Des honoraires de plus en plus élevés que Himmler accepte progressivement, dépendant de celui qu’il considère très vite comme son ami, tant il soulage son corps et imperceptiblement son âme…

À travers les mois et les années, le médecin du diable s’interroge sur l’éthique de sa position : coincé entre son devoir professionnel, sa conscience et ses valeurs opposées à celle du nazisme.

Il s’impliquera aussi à protéger sa famille et échappera à deux attentats, soupçonné d’être un espion, mais ne faiblira jamais en sauvant du camp de l’enfer indifféremment juifs, homosexuels, handicapés, Allemands, Suédois…

C’est entouré sur scène de Philippe Bozo (Himmler) et Franck Lorrain (le conseiller personnel de Himmler) que Antoine Nouel incarne cet homme d’exception et retrace sa vie dans une pièce qu’il a lui même adaptée et écrite. Inspiré du roman Les mains du miracle de Joseph Kessel, il dédie son spectacle à « toutes celles et ceux qui font passer les ressemblances avant les différences ».

Une pièce poignante d’humanité où la salle est saisie par l’émotion.

Carole Rampal

Jusqu’au 6 novembre 2022
Studio Hébertot
78 bis boulevard des Batignolles,
75017 Paris

De Antoine Nouel avec la participation de Frank Baugin
Mis en scène par Antoine Nouel
Avec Philippe Bozo, Franck Lorrain et Antoine Nouel
Lumière : Denis Schlepp
Son et images : Philippe Bozo

Rosa Bonheur à la Folie Théâtre

Artiste peintre, reconnue par ses pairs dès l’âge de 14 ans, Rosa Bonheur consacre son existence à faire vivre sous ses pinceaux le monde animalier.

Icône féministe, elle réalise ses tableaux « en pantalon » et réussit à s’imposer dans un XIXe siècle encore machiste  : elle jouit d’une notoriété tant en France, en Angleterre qu’aux États-Unis. Elle sera décorée de la Légion d’Honneur par l’Impératrice Eugénie.

Sa vie personnelle est marquée par la disparition de sa mère à ses 11 ans. Elle conservera d’elle une affection profonde et le goût du chant. Adolescente, sa rencontre avec Nathalie Micas (également peintre) de deux ans sa cadette, sera déterminante. Elle deviendra sa compagne et elle partageront avec la mère de cette dernière les murs du château de By, à l’orée de la forêt de Fontainebleau. Là, elle y installera une immense ménagerie, source d’inspiration pour ses toiles, loin des mondanités que Rosa apprécie guère.

C’est la vie de cette femme d’exception oubliée par le temps que Yves Patrick Grima vous propose de découvrir, dans son atelier, sur une des deux scènes de la Folie Théâtre, du 25 août au 6 novembre 2022. Année qui célèbre le bicentenaire de la naissance de cette artiste et la met à l’honneur : une exposition lui est dédiée au musée des Beaux-Arts de Bordeaux, au musée d’Orsay (du 17 octobre au 15 janvier 2023, au château de By (77) ; deux émissions sur France 2 (Secrets d’Histoire) et sur France 5 sont programmées.

Carole Rampal
DMPVD

Auteure de la pièce : Barbara Lecompte
Metteur en scène : Yves Patrick Grima
Assistante mise en scène : Marie-Line Grima
Rosa Bonheur : Aurélia Frachon
Nathalie Micas : Hélène Phénix
La mère de Micas : ce soir-là Marie-Line Grima
Céline (la servante) : Sabine Pisani
Sans oublier, Ernest Gambart, le marchand d’art : Laurent Ledermann

Folie Théâtre :
6 rue de la Folie Méricourt, 75011 Paris
Métro : Saint-Ambroise

Une Idée Géniale au Théâtre Michel

Après J’ai envie de toi, Sébastien Castro a « une idée géniale » en signant cette comédie où Agnès Boury, José Paul, Laurence Porteil et lui-même se réunissent sur scène pour notre plus grand plaisir.

Une comédie qui nous entraîne dans les méandres d’un scénario loufoque d’un homme résolu à évincer un rival et bien déterminé à garder sa femme pour lui, même s’il ne s’est jamais décidé auparavant à se marier avec elle.

Inspiré de Ray Cooney dont il adore l’humour et qu’il connaît bien pour avoir déjà travaillé avec lui à plusieurs reprises, Sébastien Castro excelle dans l’écriture de cette nouvelle pièce. Il adapte aussi pour l’occasion certaines répliques en fonction des comédiens qu’il a préalablement choisis.

Sur les planches, il enfile les costumes de trois personnages – qu’il campe avec beaucoup de justesse (Cédric, un agent immobilier ; Thomas, sosie de Cédric et dans la vie apprenti comédien, et son frère jumeau, Jules, un plombier) – et à une vitesse éclair qui laisse le spectateur pantois : les trois protagonistes se retrouvent quasiment en même temps sur scène !
Quel est ce trucage digne d’un prestidigitateur ?


Amoureux du théâtre de boulevard, n’hésitez pas une seconde à y aller : fous rires garantis et sans relâches. Vous ne serez pas déçus.

Carole Rampal
DMPVD

Jusqu’au 31 décembre 2022
Théâtre Michel

38, rue des Mathurins, 75008 Paris

Avec Sébastien Castro, Agnès Boury, José Paul, Laurence Porteil
Mise en scène : José PAUL, Agnès BOURY
Assistant mise en scène : Guillaume Rubeaud
Lumières : Laurent BEAL
Décor : Jean HAAS
Musique : Winogradoff

Liberté à Brême , au T2G Théâtre de Gennevilliers

Dans cette pièce de Fassbinder, l’héroïne, Geesche Gottfried est une meurtrière : elle empoisonne successivement maris, amants, parents, jusqu’à ses propres enfants, coupables d’exister, quand son second mari menace de la quitter à cause d’eux…

Revendiquant l’amour, l’autonomie, le droit de s’assumer seule, Geesche Gottfried s’oppose aux codes sociaux et religieux de cette société patriarcale du XIXe siècle dans laquelle Fassbinder situe le récit. Humiliations, chantages, violences, verbales et physiques, elle est dès l’ouverture désignée comme victime en tant qu’épouse, fille, amante, mère et n’a d’autre solution que d’éliminer tous ceux qui entravent son désir de liberté…et d’autre échappatoire que la prière.

D’emblée, la mise en scène, à l’instar de la pièce, nie tout jeu néo-réaliste : les personnages sont des archétypes, – le Mari, le Père, la Mère, l’Amant, l’Amie – au service d’une démonstration des rapports dominant-dominé : le Mari crie, ordonne, frappe. La Femme supplie, pleure, gît sur le sol. Les gestes sont violents mais stylisés, quasi abstraits. Les comédiens et notamment Valérie Dréville, sont habités d’une tension palpable, comme reliés par des fils tendus à l’extrême. Rien ne semble filtrer de cette violence sourde, hormis quelques moments furtifs où son corps se crispe, son visage se fige en rictus grimaçants, comme mue par une folie intérieure.

Une grande fresque domine le décor, avec au centre le Christ sur la croix, entouré d’images pieuses, devant laquelle la femme s’agenouille pour prier, après chaque mise à mort, comme un rituel expiatoire. Prise à son propre piège, Geesche Gottfried ne parviendra à s’affranchir qu’en endossant elle-même la figure du bourreau.

Quand tuer devient un acte compulsif, cette tragédie se mue alors en une farce macabre où Fassbinder provoque le rire du spectateur, au-delà de toute morale. « C’est une marque infinie de respect que l’assassinat… »

Un spectacle prenant, une conclusion sans appel.

Florence Violet

Liberté à Brême
De Rainer Warner Fassbinder
Mise en scène de Cédric Gourmelon
Avec Gaël Baron, Guillaume Cantillon, Valérie Dréville, Serge Nail,Nathalie Kousnetzoff, Adrien Michaux, François Tizon, Gérard Watkins

1h22 avant la fin, de Matthieu Delaporte, à La Scala Paris

Photographie de Pascal Gely / Hans Lucas

Que faire quand, au moment de sauter par la fenêtre, un quidam frappe à votre porte et vous annonce qu’il va vous tuer ?

Qui est cet homme providentiel, mais qui néanmoins contribue à modérer vos ardeurs de suicide ?

Si ensuite il vous apprend qu’il s’est trompé d’étage et que la voisine du dessus est également candidate à son auto-élimination, il y a quelque raison de s’asseoir … et de causer.

Tergiversations, quiproquo, revirements, cette comédie de Matthieu Delaporte virevolte sur un fond d’humour noir, et fait se confronter deux pince-sans-rire rompus dans l’art de la rupture et du coq-à-l’âne absurde, Kyan Khojandy (créateur de la série Bref) et surtout Eric Elmosnino, parfait dans le rôle de l’éxécuteur fraîchement émoulu qui, à l’issue de ce duel improbable, bénéficiera d’une promotion inattendue.

Ils mènent la pièce tambour battant vers son dénouement, qui, néanmoins, traîne un peu en longueur, ralenti par l’idylle faussement happy end avec la voisine (Adèle Simphal). D’ailleurs, ce soir-là, le rideau est tombé au bout d’une heure et trente minutes… mais on ne va pas chipoter pour si peu !

Florence Violet

Mise en scène Matthieu Delaporte et Alexandre de La Patellière
Avec
Eric Elmosnino, Kyan Khojandi, Adèle Simphal
CoProduction Acme, Fargo Films, La Scala Paris

La Scala Paris
13 boulevard de Strasbourg
75010 Paris
Jusqu’au 31 mars 2022
Du mardi au vendredi à 21 h
Le samedi à 16 h et 19 h
Le dimanche à 17 h

Huis-Clos de Jean-Paul Sartre au Théâtre de l’Atelier

La pièce de Jean-Paul Sartre, si elle n’était en prose, eût pu répondre aux trois règles de la tragédie classique : unité de temps (l’éternité), unité de lieu (l’Enfer) unité d’action (répondre à la question : pourquoi êtes-vous là ?). De la tragédie, elle n’a que l’apparence, car, ici, il n’est pas question de passions, mais d’actions.

Cet enfer-là n’a ni miroir (pour se regarder en face), ni échappatoire (la porte est fermée).  Et le gardien des lieux (Brock) n’est guère coopératif !

Quand trois damnés se retrouvent contraints d’y séjourner ensemble et d’en avouer la cause, chacun compose avec la réalité et plaide non-coupable. Malgré l’évidence, tous rejettent leur responsabilité. Inès (Marianne Basler), une homosexuelle ayant poussé à bout un mari et sa femme, est la première à déclencher les hostilités. Elle s’amuse à manipuler Garcin (Maxime d’Aboville), le pseudo-héros pacifiste, et Estelle (Mathilde Charbonneaux), la femme du monde infanticide. Tour à tour, ils endossent le rôle du bourreau en poussant l’autre dans ses retranchements. Au bout de leur logique, ne pouvant plus mentir, ils constatent qu’être mort, c’est être nu devant les autres, sans tricherie possible. Et qu’il vaut mieux subir le regard de l’autre que d’affronter les hypothétiques flammes de l’Enfer.

Dans un décor minimaliste, les comédiens jouent avec brio à ce jeu de la vérité mené à un train… d’enfer, et Jean-Louis Benoît a exploité les ressorts comiques de la pièce, la trivialité des réactions des personnages contrastant avec l’inéluctabilité de la situation. On rit de ces humains pitoyables pris au piège de leur lâcheté avec, au-dessus de leur tête, le lent balancement de leur conscience mise à mal.

En 1944, la création de la pièce fut un succès, mais aussi un scandale retentissant, en évoquant l’homosexualité, la désertion et l’infanticide. Aujourd’hui, elle fait toujours réfléchir : jusqu’où peut-on aller pour nous « sauver » dans le regard de l’autre ?

Florence Violet

Théâtre de l’Atelier
1 place Charles-Dullin
75018 Paris
Du 2 février au 18 mars 2022
Du mardi au samedi à 19h

Mise en scène Jean-Louis Benoit
Avec
Marianne Basler, Inès
Maxime d’Aboville, Garcin
Guillaume Marquet, Garcin en alternance
Mathilde Charbonneaux, Estelle
Antony Cochin, le garçon d’étage
Brock, le garçon d’étage en alternance

Un jour je reviendrai, au Théâtre 14

Crédit photo Christophe Raynaud de Lage

Le titre résonne comme pour conjurer le sort, une pirouette ultime de l’auteur, qui se sait condamné, face à la maladie qui relie ces deux textes autobiographiques.

Dans L’Apprentissage, il décrit minutieusement sa lente sortie du coma, disséquant les mots, les répétant à l’envi, à la recherche de l’expression la plus juste. Il raconte froidement cette plongée dans l’intime comme s’il se regardait du dehors, et assiste au réveil de son corps inerte, à la merci des autres qui lui parlent « comme à un imbécile ou un vieillard » dans un lieu hostile « où l’on n’est rien ».

L’isolement intérieur est aussi la matière première du Voyage à La Haye, mais là il s’agit d’une solitude choisie parce que l’auteur « a moins mal sans les autres ». Au cours de cette dernière tournée dont on ne saura rien de la réalité, il voyage seul, veut diner seul, et s’étonne de s’entendre reprocher son comportement agressif envers les autres. Face à la résurgence de la maladie, il fait un bilan sans complaisance et observe en entomologiste le spectacle du monde. Une suite de constats amers,  ironiques, cruels, quelques regrets de n’avoir pas oser parler, de n’avoir pas succombé au charme de tel ou tel…

Vincent Dissez tient en équilibre ce long monologue intérieur comme un clown triste qui se regarde jouer sans y croire, en connaissant la fin. Elle survient, sous la forme d’un phrase off en suspens qui annonce l’entrée de l’artiste dans l’autre monde,

Que dire, que faire, face à l’inéluctable ? Jean–Luc Lagarce met l’émotion à distance, rit jaune, sait que rien n’est possible et que même les larmes se dérobent.

Florence Violet

Composé de L’Apprentissage suivi du Voyage à La Haye
de Jean-Luc Lagarce
Mise en scène Sylvain Maurice
Avec Vincent Dissez

En tournée
Du 2 au 4 février à La Comédie de Béthune, CDN Nord – Pas-de-Calais

Harvey au Théâtre Montansier de Versailles

La raison du plus fou…

C’est l’histoire d’un type nommé Elwood qui a un ami qui s’appelle Harvey. Oui, mais Harvey est un lapin blanc de 1,90 m que personne ne peut voir, sauf Elwood. Il faut dire que l’oncle Elwood est un peu excentrique, un peu alcoolique et, dans la famille, ça fait désordre… On aimerait bien se débarrasser d’Harvey… donc d’Elwood.

Ça commence comme une série policière, ça continue dans un intérieur bourgeois cossu en mode comédie de boulevard, et ça se poursuit dans une clinique psychiatrique déjantée où l’on administre aux patients des traitements de choc qui pourraient finir comme dans Vol au-dessus d’un nid de coucou

Mary Chase a écrit cette pièce en 1944, inspirée de son enfance bercée par des contes irlandais où rodent des esprits invisibles réincarnés en animaux. A la fois burlesque et profonde, Harvey est une fable moderne sur la tolérance, le regard que l’on porte sur ceux qui sont légèrement « décalés », hors des codes sociaux. C’est aussi une ode à la liberté de créer, de se créer un univers à soi, hors de toute réalité.

Jacques Gamblin prête sa grâce poétique, son élégance et son regard enfantin à ce personnage lunaire, à l’innocence désarmante, qui, d’emblée, aime tout le monde. Dans cette société policée, il trimballe son grand lapin avec désinvolture sans se rendre compte du danger qu’il y a à paraître différent. Harvey est sa force, il est, comme dit Jacques Higelin (un autre fol enfant) dans une chanson, « …L’ami qui soigne et guérit, la folie qui m’accompagne et qui jamais ne m’a trahi… »

A voir absolument, dans une belle mise en scène de Laurent Pelly, pour croire encore à la légèreté…

Florence Violet

Texte de Mary Chase
Mise en scène et costumes Laurent Pelly
Traduction nouvelle Agathe Mélinand
Avec Jacques Gamblin – Elwood P. Dowd
Charlotte Clamens, Christine Brücher (en alternance) – Vita Simmons
Pierre Aussedat – Docteur Chumley
Agathe L’Huillier – Clémentine Simmons
Thomas Condemine – Docteur Sanderson
Emmanuel Daumas – Maître Gaffney
Lydie Pruvot – Betty Chumley, Madame Chauvenet
Katell Jan – Infirmière Kelly
Grégory Faive – Wilson
Kevin Sinesi – Le taxi

En tournée
Théâtre de Gascogne, Mont-de-Marsan, 2 février 2022 à 20h30/L’Olympia, Arcachon, 4 février 2022 à 20h45/L’Avant-Seine, Colombes, 8 mars 2022 à 20h30/Théâtre Jean Vilar, Suresnes,10 et 11 mars 2022 à 20h30/CADO, Orléans,17 mars au 1er avril 2022
(les 17 et 23 mars à 19h ; les 10, 11, 18, 19, 24, 25, 26 mars à 20h30, les 20 et 27 mars à 15h)

Le Horla de Maupassant à la Folie Théâtre

Du noir absolu apparaît, dans un cadre de tableau que contient un autre cadre plus petit, un homme à l’allure imposante, aux cheveux plaqués en arrière, au regard droit et vif qu’abritent des sourcils broussailleux. Sa barbe, sa moustache, sa tenue nous rappellent celles des maîtres de la seconde moitié du XIXe siècle.

Trois autres cadres évidés, également suspendus par des fils invisibles, interrogent le spectateur par leur présence.

Guillaume Blanchard, le narrateur et le protagoniste du conte, s’exprime au présent et nous raconte avec enthousiasme le défilé de navires glissant sur la Seine qu’il observe de son jardin normand. L’odeur des prémices du printemps l’exalte et les rosiers qui s’ épanouissent l’enchantent. Nous sommes le 8 mai.

Mais la vivacité de sa nature emballée laisse vite place à l’inquiétude : il se sent malade. Des douches et du bromure de sodium lui sont prescrits par son médecin. En vain. Son état s’empire au fil des jours, des semaines et l’angoisse le saisit : une présence invisible habite ses nuits, s’agenouille sur sa poitrine, marche sur ses talons, respire derrière lui, engloutit l’eau et le lait des verres posés sur la table de sa chambre qu’il a pris soin de remplir. Aspire sa vie !

Une excursion pour visiter le mont Saint-Michel et un séjour à Paris, en juillet, ne lui rendront pas la santé espérée. Il gardera en mémoire de son premier voyage le récit d’une légende locale relatée par un moine de l’abbaye qui l’interroge : « Est-ce que nous voyons la cent millième partie de ce qui existe ? » Et de la capitale, le souvenir frappant d’une séance d’hypnose sur sa cousine.

Le personnage plonge dans la terreur et la salle aussi. Guillaume Blanchard, dans un rythme haletant, possède la scène durant une heure vingt et entraîne le spectateur aux confins de cet univers fantastique cauchemardesque. Jolie performance.

L’adaptation personnelle du Horla par Frédéric Gray, dans une scénographie originale et subtile (les objets semblent flotter, les yeux d’une étrange créature percent l’espace …), rend fidèlement l’histoire de Maupassant.

Sous les traits de trois personnages* qui donnent la réplique à Guillaume Blanchard, on reconnaît les traits du metteur en scène.

Carole Rampal

  • Olivier Troyon (absent ce jour-là) interprète également tous les rôles secondaires en alternance avec Frédéric Gray, et est assistant dans la mise en scène.

Jusqu’au 30 janvier 2022.
Le jeudi à 19h30, samedi à 18h et dimanche à 16h30

A La Folie Théâtre : 6, rue de la Folie-Méricourt, 75011 Paris
Renseignements et / ou réservation : 01 43 55 14 80

Les gros patinent bien, cabaret de carton au Théâtre du Rond Point

Ce spectacle propose un voyage épique et drôlissime à travers le monde, sur terre et sur mer (parfois dedans), à charge pour le spectateur d’imaginer les décors évoqués à l’aide de bouts de cartons sur lesquels sont écrits les lieux, pays, villes, objets, animaux en tous genres, dans des situations aussi loufoques que déjantées.

Olivier Martin-Salvan et Pierre Guillois, qui l’ont imaginé et écrit, interprètent nos deux héros qui vont vivre cette grande aventure racontée par un premier personnage tout en rondeurs et en costume trois pièces. Assis tout au long de ce périple, il s’exprime dans une espèce de « yaourt » aux intonations anglo-saxonnes mâtinées d’un fort accent américain incompréhensible… et pourtant ! Quant à son acolyte, vêtu d’un bonnet et d’un maillot de bain, il court pendant tout le spectacle pour aller chercher les différents éléments de ce décor « à la carte », répartis sur la largeur de la scène (énorme travail de mémorisation et de timing de la part de Pierre Guillois), pour illustrer et animer les situations évoquées par le conteur.

 C’est un voyage plein de péripéties vécues par notre héros statique et pourtant globe-trotter. L’énergie dégagée sur scène est communicative et les spectateurs, étourdis par la course perpétuelle de notre « maître-nageur » essoufflé et parfois râleur, en redemandent. Il nous a d’ailleurs été difficile de quitter ce petit monde de carton, créatif, joyeux et original.

Un joli moment à passer en famille.

Armelle Gadenne

Un spectacle de et avec Olivier Martin-Salvan et Pierre Guillois
Ingénierie carton : Charlotte Rodière

Du 10 décembre au 16 janvier, 18h30
Relâches les lundis, les 25 et 26 décembre et du 1er au 6 janvier
2022

Théâtre du Rond-Point
2 bis, avenue Franklin Delano Roosevelt
75008 Paris
www.theatredurondpoint.fr

Brèves de comptoir au Théâtre de l’Atelier

Jusqu’au 12 décembre !

Glanées au XXe siècle, ces Brèves de comptoir ont 35 ans ! Nouvelle mise en scène, nouvelle distribution, le Comptoir reprend du service… Mais depuis, la Covid est passée, les bars ont fermé et la mine d’instantanés saisis sur le zinc s’est tarie, forcément… Dans ce spectacle sous-titré Tournée générale, on n’enlève pas son masque pour boire un canon, on ne montre pas son pass sanitaire avant de pouvoir s’alcooliser dès potron-minet. Six piliers de bistrot, dont deux femmes, campés par des comédiens plus vrais que nature, égrènent des perles frappées sur le coin du bon sens, dont l’absurdité et l’incongruité provoquent toujours l’hilarité du public. Il y a celle qui voudrait avoir de plus  grands pieds parce qu’elle aime les chaussures. Celui qui  s’interroge : « Est-ce qu’une plante carnivore peut être végétarienne ? » Ou « Plus je bois et plus je suis saoul parce que moi, je suis logique ! »… Si la pandémie est évacuée, certaines répliques font néanmoins résonner l’actualité : « L’avenir, c’était mieux avant… » « L’environnement, je suis pour, j’ai un jardin. » Ils parlent d’eux, de la Lune, du chomage, des champignons, haussent le ton quand l’ivresse les submerge, sont pris de tremblements épileptiques en écoutant la radio, se précipitent à la fenêtre pour regarder le monde de l’intérieur…

Mais où sont-ils ces laissés-pour-compte que le confinement a cloîtrés chez eux? Les verra t-on ressurgir, ces voix du populo, ces rois du coq-à-l’âne, du politiquement incorrect ? N’ont-ils pas déjà disparu dans ce Paris déserté par l’urgence sanitaire ? Tout à coup, ce bistrot semble suranné, frappé d’un coup de vieux, sous le poids d’un passé qui ne reviendra pas. Des Brèves, par temps de Covid ? On en redemande !

Florence Violet

Théâtre de l’Atelier
Du mardi au vendredi de 17h30 à 21h
Le samedi de 16h à 21h
Le dimanche de 13h à 17h

Texte : Jean-Marie Gourio
Adaptation : Jean-Michel Ribes et Jean-Marie Gourio
Mise en scène : Jean-Michel Ribes

Avec :
Philippe Duquesne
Nanou Garcia
Gilles Gaston-Dreyfus
Philippe Magnan
Marie-Christine Orry
Philippe Vieux