La Femme rompue au Théâtre Hébertot

Seule dans le noir, personne ne l’avait vue sur la scène. Depuis combien de temps nous observait-elle ? Les rideaux étaient déjà ouverts.
La salle plongeant dans l’obscurité, une lumière jaune inonde un  lit aux draps orange. Là, dans un grand pyjama noir, sa chevelure blanche remontée dans un élastique, assise en tailleur, elle se tait.
Dans un soupir, elle se couche sur son matelas, respire, se retourne, ne sachant quelle position adopter. Ses pieds nus s’agitent.

Enfin, elle s’exprime. « Les cons ! » : le ton est donné pour 1h10 où Josiane Balasko seule en scène va brailler envers et contre tous, cette nuit de réveillon, ce qui la taraude et l’empêche de trouver le sommeil quand ses voisins du dessus se permettent de faire la fête.

Amère, aigrie mais parce qu’elle est aussi intègre – « Moi, j’étais droite, pure, intransigeante. Dès l’enfance, j’ai eu ça dans le sang de ne pas tricher » –, cette mère de famille va livrer ses souffrances, ses attentes non comblées, dans une franchise sans ambages.

Car des déboires, elle n’en manque pas. Non plus d’une rage de vivre que les autres ne pourront lui prendre quand la vie lui a retiré définitivement sa fille, son fils dont elle souhaite récupérer la garde et… l’amour.

Les mots de Simone de Beauvoir glissent avec naturel dans la bouche de Josiane Balasko qui rend fidèle ce texte intégré à une époque où la femme au foyer devait s’oublier au profit de son mari et de ses enfants sans parvenir à trouver sa place. Avec sensibilité, Josiane Balasko sait rendre ce récit touchant. On pourrait s’attendre cependant qu’il soit interprété avec plus de force. Un jeu d’actrice qui semble voulu par Hélène Fillières, la metteure en scène. Un petit regret quand on connaît l’énergie de Josiane Balasko qui aurait pu apporter à Monologue encore plus d’intensité émotionnelle et nous faire vibrer davantage.

Carole Rampal

D’après Monologue : un texte extrait de La Femme rompue de Simone de Beauvoir
Avec Josiane Balasko
Mise en scène : Hélène Fillières
Lumières : Éric Soyer
Costumes : Laurence Struz
Scénographie : Jérémy Streliski
Création musicale : Mako
Assistante à la mise en scène : Sandra Choquet

Depuis le 15 février 2018
Du mardi au samedi à 19h
Théâtre Hébertot
78 bis boulevard des Batignolles
75017 Paris
https://theatrehebertot.com/la-femme-rompue/

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Affaires courantes, au Théâtre de Belleville

Grandeur et décadence d’un grand patron d’industrie qui a réussi dans les affaires, mais dont la vie privée part en lambeaux.

Achille Harlay de Thou, patron cynique et sociopathe d’une transnationale d’essuyage industriel, dont le produit phare est le « papier toilette », est tellement puissant qu’il s’arroge tous les droits… manipuler, maltraiter, acheter tout et tout le monde, du moment qu’il en tire un profit.

Il faut dire que ses talents d’orateur et son chéquier lui facilitent grandement la tâche ; des ouvriers en grève à ces proches collaborateurs en passant par les propriétaires d’une maison qu’il convoite, il arrive toujours à ses fins. Tout a un prix, peu importe lequel !

Mais ce personnage odieux a une faille, une blessure secrète qui le dévore de l’intérieur et qui lui fera prendre une décision radicale.

Grâce à l’écriture de Xavier-Valéry Gauthier, d’une grande précision et d’une grande férocité, les comédiens sont convaincants et à l’aise dans cette critique d’une société ultracapitaliste et inhumaine. Mention spéciale à Brontis Jodorowsky qui joue de manière subtile un patron dénué d’empathie, qui ne sait pas comment gérer ses émotions les plus intimes.

La mise en scène qui utilise les ouvriers de l’usine pour modifier le décor en fonction des lieux où se situe l’action est une idée plutôt réussie.

C’est une pièce à voir car elles ne sont pas si nombreuses à montrer de façon aussi crue la réalité d’une société vue des deux faces d’une même « pièce » !

Armelle Gadenne


Texte :
Xavier-Valéry GAUTHIER
Mise en scène : Diane CALMA et Xavier-Valéry GAUTHIER
Distribution : Brontis JODOROWSKY, Juliette CROIZAT, Christophe LABAS-LAFITE, Marjorie de LARQUIER, Diane CALMA, Xavier-Valéry GAUTHIER, Manuel MARTIN

Théâtre de Belleville
94 rue du Faubourg du Temple
75011 Paris
http://www.theatredebelleville.com/programmation/affaires-courantes

Baby de Jane Anderson, au Théâtre de l’Atelier

Photo Baby

Dans une Louisiane des années 90, Wanda (Isabelle Carré) et Al (Vincent Deniard) ont déjà quatre enfants et en attendent un cinquième. En situation financière précaire, ils décident afin d’assurer à l’ensemble de la famille et à ce nouveau venu une meilleure qualité de vie de le faire adopter. Rachel (Camille Japy) et Richard (Bruno Solo), un couple aisé, issu du milieu du cinéma, passe une annonce pour avoir un bébé « blanc en parfaite santé ». Les deux couples prennent rendez-vous.

Dire qu’il s’agit de la rencontre de deux mondes serait trop facile. Le racisme, le puritanisme, les préjugés et les tabous se mélangent et nous font découvrir tour à tour, la face tantôt assumée tantôt cachée de chaque personnage. Nos convictions sont mises à mal sans que l’on s’y attende.

Les arguments et les faiblesses humaines des uns et des autres nous mènent habilement sur le sentier du débat mais nullement sur celui du jugement. La boussole de notre cœur s’affole sans vraiment savoir où est le nord. Y en a-t-il seulement un ? C’est d’ailleurs semble-t-il le vœu de Jane Anderson, l’auteure de la pièce, qui nous invite au recul et à la compassion : « Merci de porter sur eux un regard indulgent : ce ne sont pas des gens mauvais, mais simplement des âmes blessées, cherchant à travers cet espoir d’enfant, un salut. » Cette dramaturge américaine aux nombreux prix cisèle finement une histoire ô combien touchante, grâce à la profondeur de ses personnages. Elle reconnaît elle-même que s’ils sont fictifs ; la situation, elle, est bien ancrée dans la réalité des années 90 aux États-Unis.

L’adaptation de la pièce en France est merveilleusement bien menée par Camille Japi et la mise en scène d’Hélène Vincent met en lumière des comédiens dont la réputation n’est plus à faire. Bien que l’on regrette que l’interprétation de la femme enceinte, incarnée par Isabelle Carré, manque parfois d’un soupçon de réalisme, les acteurs, tous brillants, nous livrent une performance puissante et juste. On en ressort ému, en colère, touché ou dérangé mais pas indemne. On déguste cette pièce avec la même surprise de l’effet d’un bonbon sucré et doux qui révélerait au cours des minutes un goût piquant voire acide. Une mention spéciale à l’avocat de Rachel et Richard, interprété par Cyril Couton, qui équilibre délicieusement la pièce, la saupoudrant délicatement d’une touche de légèreté.

Si vous avez l’envie de voir une comédie dramatique profonde au cours de laquelle toute remise en question est possible, alors courez la voir !

Christel Haber

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De Jane ANDERSON
Adaptation : Camille JAPY
Mise en scène de Hélène VINCENT
Avec Isabelle CARRÉBruno SOLOCamille JAPYVincent DENIARD et Cyril COUTON
Théâtre de l’Atelier
À partir du 19 janvier 2018

Du mardi au samedi à 21h00
Matinée le dimanche à 15h00

Pauvreté, Richesse, Homme et Bête, au T2G

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Le poids de la pauvreté, le poids du déterminisme social, le poids des traditions, le poids des saisons, le poids des animaux… Nous voilà cloués à notre siège devant le spectacle de la dure vie des paysans, propriétaires ou valets de ferme, dans un petit village, quelque part dans une contrée montagneuse à l’ouest de la Norvège.

Les jalousies, les rancunes doublées de superstitions nous précipitent en pleine tragédie. Comme dans Othello, pas d’échappatoire pour le drame qui avance inexorablement vers son dénouement.

Pas de pause dans les actes qui s’enchaînent. Violence des sentiments, violence du labeur, violence des corps.

Une mise en scène forte qui bouscule les grandes tables paysannes qui servent de décor, le village n’étant lui, représenté que sous forme d’une maquette au-dessus de laquelle trolls et suicidés devisent et influencent le destin des hommes et des bêtes. La musique « grinçante » d’une guitare électrique utilisée comme un violoncelle ajoute des notes dissonantes aux passions dévastatrices.

Le conte – des frères Grimm –, le mystère, le surnaturel s’empare du réel dans une lutte animale pour nous conduire pas à pas à la tragédie de l’amour trahi, jusqu’au meurtre, jusqu’à la mort des hommes et des bêtes.

Parfois, on se prend à espérer que les choses tournent en faveur des amoureux, mais jamais le texte de Hans Henny Jahnn ne nous laisse de répit.

Nous restons là, captivés, pétrifiés pendant trois heures devant ce spectacle où chaque comédien joue son rôle avec une telle justesse qu’on ne peut s’empêcher de détester Anna la manipulatrice, interprétée par l’extraordinaire Raphaëlle Gitlis, ou de soupirer avec la belle Sofia, incarnée par Marina Keltchewsky, inoubliable.

C’est certainement ça la force du théâtre !

 

Plûme

Texte de Hans Henny Jahnn
Traduction Huguette Duvoisin et René Radrizzani
Mise en scène Pascal Kirsch
Scénographie et costumes Marguerite Bordat
assistée d’Anaïs Heureaux
Création lumière Pascal Villmen et Eric Corlay
Régie lumière Lucie Delorme
Création vidéo Sophie Laloy
assistée de Mathieu Kauffmann
Régie son et vidéo Pierre-Damien Crosson
Régie générale Anaïs Heureaux
Musique Richard Comte
Avec Julien Bouquet, Mattias De Gail, Raphaëlle Gitlis, Vincent Guédon, Loïc Le Roux, Marina Keltchewsky, Élios Noël, Florence Valéro et François Tizon

Jusqu’au 12 février à 20h,
au T2G (navette retour vers Paris)
41 avenue des Grésillons
92230 Gennevilliers
01 41 32 26 10
www.theatre2gennevilliers.com

En tournée
Du 13 au 16 mars 2018, MC2 Grenoble
Du 3 au 4 avril 2018, L’Equinoxe, scène nationale de Châteauroux

 

 

 

 

 

“Guérisseur”, au théâtre du Lucernaire

 

@ Karine Letellier

Un regard intense et dense vous pénètre… une voix grave égrène les noms de villages croisés sur les route d’Ecosse, du Pays de Galle ou d’Irlande. Lui, massif, c’est Frank Hardy, le guérisseur.

Sur scène, il raconte les errances de la camionnette avec ses deux acolytes : Grace, sa femme et Teddy, l’impresario. Trois paumés réunis dans une maison sur roues pour une galère sans fin, faite de salles vides, de personnes pleines d’espoir ou de désespoir – « ils veulent seulement avoir la confirmation qu’ils sont incurables » – de guérisons ratées, mais parfois réussies, comme par miracle, par simple imposition des mains. Et toujours l’errance, l’aigreur, la rancœur durant ces années à chercher de quoi vivre du « don » ou simplement survivre tout en se déchirant les uns les autres.

Impressionnant, Xavier Gallais incarne magistralement le guérisseur, être tourmenté assailli de doutes, rôle qui fut tenu autrefois par Laurent Terzieff. On pense que ce Frank Hardy-là suit les traces de son digne prédécesseur.

Puis entrent en scène Grace et Teddy, et chacun à leur tour, de nous conter les mêmes événements. Trois visions différentes de ce qu’il s’est passé. Trois ressentis contraires. Trois vies en tension qui restent sur la même orbite, celle de la déchéance.

Dépouillée de tout artifice, la mise en scène au décor minimaliste donne à voir et à s’exprimer intensément la détresse et la solitude des trois personnages que rien n’arrête dans leur quête à la vie, à la mort.

Les lieux, les scènes prennent vie sous leurs mots. On y est.

On cligne des yeux pour percer le brouillard, on entend la musique du pub, on saisit les regards des clients, on sent palpiter le défi chaque soir relevé par le guérisseur imbibé de whisky.

Magnifique interprétation du texte de Brian Friel, surnommé le Tchekhov irlandais, par Xavier Gallais, Bérangère Gallot et Hervé Jouval, saisissants d’authenticité.

Une expérience de théâtre unique, que je vous conseille vivement.

Plûme

Une pièce de Brian Friel
Texte français d’Alain Delahaye
Mise en scène de Benoît Lavigne
avec
Xavier Gallais ou Thomas Durand, Bérangère Gallot et Hervé Jouval
Collaboration artistique : Sophie Mayer
Décor et costumes : Tim Northam
Musiques : Michel Winogradoff
Lumières : Denis Koransky

Jusqu’au 14 avril
du mardi au samedi à 19h
Lucernaire
53, rue Notre-Dame-des-Champs
75006 Paris
http://www.lucernaire.fr/theatre/2164-guerisseur.html

“L’esprit-matière”, au théâtre de Nesle

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Une rencontre improbable – ou peut-être pas tant que ça – entre les Amérindiens, Crees et Hurons, et Theilhard de Chardin, par le truchement de deux personnages, le médecin et le patient. L’une, oncologue, et l’autre atteint d’un cancer, devisent sur l’univers, la matière, l’esprit. Sujets éternels qui taraudent l’être humain depuis des milliers d’années…

Deux comédiens, entiers dans leur rôle, Brigitte Damiens et Éric Auvray, deux scientifiques dont les croyances de l’une bouleversent les certitudes de l’autre, le rapport à la vie, à la mort.

Le texte, pétri d’érudition, se promène entre ethnologie et physique quantique, en passant par le concept d’esprit-matière si cher au jésuite, homme de science, Theilhard de Chardin, mais aussi aux Indiens du nord de l’Amérique, du Canada.

On écoute avec attention les théories empreintes de mysticisme développées par le médecin et contrées par le malade, physicien athée.

Dans ces joutes verbales percent la douceur, le plaisir d’échanger des idées, l’empathie de deux êtres humains, où l’un se sait condamné et l’autre tente par ces échanges de lui donner la force de continuer à s’opposer à elle… donc de vivre.

La pièce didactique, comme l’ont voulue ses auteurs, pêche quelque peu par son ton professoral, et perd ainsi en intensité, mais la fin, avec la lecture du très beau texte de l’Amérindien Joseph Boyden, redonne de l’humanité à ce moment de théâtre.

Plûme

d’après l’œuvre de Pierre Teilhard de Chardin et Là-haut dans le Nord, de Joseph Boyden
Une pièce d’André Daleux et Jean Quercy
Mise en scène : Jean Quercy
Avec Brigitte Damiens et Éric Auvray
Compagnie Théâtre Averse

Jusqu’au 24 mars
Les mardis à 19 h et les samedis à 16 h
Théâtre de Nesle
8, rue de Nesle, 75006 Paris
http://www.theatredenesle.com/e/lesprit-matiere-4/2018-02-10/

“Cœur sacré”, à La Loge

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Reprise de Cœur sacré, à La Loge. Un spectacle que DMPVD avait  apprécié. Nous rediffusons ici notre chronique rédigé par Plûme que le théâtre a lui-même publiée :

http://www.lalogeparis.fr/events/coeur-sacre-2018-02-06/

Dans la voix, elle a les accents d’une mère déboussolée par le choix de sa fille. Comment peut-elle être amoureuse de l’Autre ? Celui qui fait peur, celui qui est présenté partout comme l’ennemi, tant le déferlement continu des images, des mots lave le cerveau de chacun. Alors, oui, la mère a peur et le dit à sa fille avec tous les préjugés, les clichés qui (dis)qualifient d’emblée ce jeune homme venu d’Égypte. Tout y passe : le voile, l’éducation, le terrorisme…

Pendant près de la moitié du spectacle, on entend clairement cette peur de l’autre, ce racisme. Des mots violents, haineux, marmonnés, roulés ou crachés par Tatiana Spivakova – magnifique interprète du texte de Christelle Saez –, ils racontent ce que les médias nous abreuvent à longueur de temps, dans une actualité pressée, saccadée, où la pensée critique n’a pas le temps de se former, toujours bousculée par un nouvel événement (ou non-événement).

Seule en scène, Tatiana Spivakova porte ce long monologue face à une chaise vide… la fille absente. Puis, changement d’intonation, de jeu, la voix se fait multiple, elle devient celles que l’on peut entendre de l’autre côté, ou simplement quand on fait un pas de côté. « Le monde est grand, le monde n’est pas le tien, le monde est plein de gens différents qui mangent avec les doigts. »

Comme une invitation au voyage, à l’ouverture, au regard sans jugement sur l’autre, les autres, la deuxième partie de la pièce résonne des accents mélodiques d’Oum Kalthoum. On est dans une représentation plus apaisée, où l’on entend les voix des autres qui posent des questions sur la Révolution française, les objets “volés” des pharaons qui remplissent les collections de nos musées… On se débarrasse tranquillement des clichés pour entendre ces propos aux antipodes de la peur irraisonnée qui habite la société française. Il est question d’échanges, d’amour, corps contre corps.

Pour les deux complices, Christelle Saez et Tatiana Spivakova, cette pièce est un acte de résistance « pour combattre la peur ambiante ». « Faire un arrêt, se poser et réfléchir dans un moment important où toute la société avance et se rapproche du bord du précipice. » D’où un décor neutre fait de draps blancs qu’habite Tatiana Spivakova, incroyable interprète, simplement vêtue d’une grande chemise blanche, qui se donne corps et âme, vibrante d’intensité tant l’enjeu est important. Parce qu’il faut être gonflé pour écrire et dire ces mots.

Comme l’explique Christelle Saez : « Écrire Cœur Sacré, c’est écrire dans l’urgence d’écrire. Parce qu’il faut le faire. Sortir de la prison de sa tête. Tenter de comprendre qui nous sommes, de quoi nous sommes faits. » L’urgence a poussé ces deux jeunes femmes dans l’action, en passant par l’écriture — c’est le premier texte de Christelle Saez – la mise en scène, l’interprétation… Elles deux ont ainsi retrouvé leur orient : « L’orient de la boussole. On dit “Être sans orient”. Désorienté. »

Tout sonne juste, terriblement juste, et on en ressort ébaubi par la force et l’intensité du propos… On espère que cette pièce soit encore jouée, que ce texte soit publié afin de contribuer à faire réfléchir et, pourquoi pas, à balayer les préjugés et l’ambiance délétère de notre société.

Plûme

Reprise :
du mardi 6 février au vendredi 9 février 2018 à 19 h

77, rue de Charonne
75011 Paris
Tél. : 01 40 09 70 40
http://www.lalogeparis.fr/index.php

 Texte et mise en scène : Christelle Saez
Interprétation : Tatiana Spivakova
Création lumière : Cristobal Castillo
Création vidéo : Julien Saez
Création sonore : Malo Thouément
Production : La Compagnie Memento Mori

“Dans la peau de Don Quichotte”, au Nouveau Théâtre de Montreuil

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nouveau théâtre de Montreuil

Comment vous faire partager l’émotion, la joie, le bonheur d’avoir assisté à un tel spectacle ?

La Cordonnerie – qui revendique une création pluridisciplinaire – arrive sur scène avec armes et bagages : instruments de musique, trucages sonores, balais, vieille radio, seau, vélos, micros, vidéos, cinéma… La troupe nous présente sa mise en scène… directement sur scène.

Imaginez Don Quichotte réincarné dans la peau d’un bibliothécaire étriqué, chargé de numériser les livres, la veille du passage en l’an 2000… On craint le bug du changement de millénaire, mais c’est le bibliothécaire qui disjoncte !

« Dans un village de Picardie, dont j’ai oublié le nom… le chevalier à la triste figure » arpente les bois, les plaines portant secours à la veuve et l’orphelin (d’aujourd’hui).

Fidèle au livre de Cervantès, la troupe nous régale de morceaux choisis, où il est question de femme libre, de salarié exploité, d’éoliennes géantes…

Mais pas question que je vous raconte tout ce qui se passe sur scène pendant une heure et demie ! Non, je préfère vous laisser la surprise de savourer ce spectacle hors du commun, où le cinéma fait un clin d’œil au théâtre ; où l’imaginaire est rattrapé par le réel.

Courez-y vite, emmenez vos amis, votre familles, vos voisins !

Ne loupez pas ce joyau d’inventivité. D’ailleurs la salle ne s’y est pas trompée, elle qui applaudit à tout rompre ce spectacle total !

Plûme

Au Nouveau théâtre de Montreuil
10, place Jean-Jaurès, 93100 Montreuil
Jusqu’au 7 février tous les jours à 20h,
sauf les samedis à 19h relâche dimanche
puis du 8 au 10 fév à 19h

Avec Samuel Hercule, Timothée Jolly, Mathieu Ogier,
Philippe Vincenot, Métilde Weyergans (en cours)
D’après l’œuvre de Cervantès
Adaptation, réalisation, mise en scène Métilde Weyergans, Samuel Hercule
Musique originale Timothée Jolly, Mathieu Ogier

En tournée :
27 et 28 février 2018 : Théâtre de Villefranche-sur-Saône
7 et 8 mars 2018 : Le Granit – Scène nationale, Belfort
13 et 14 mars 2018 : Les 2 Scènes-Scène nationale de Besançon
4 au 6 avril 2018 : Comédie de Caen – Centre Dramatique National de Normandie
10 et 11 avril 2018 : Maison de la Culture de Bourges-Scène nationale/centre de création
4 au 6 mai 2018 : Théâtre Am Stram Gram, Genève (Suisse)
15 au 19 mai 2018 : Théâtre de la Croix-Rousse, Lyon
25 mai 2018 : L’Apostrophe-Scène nationale Cergy-Pontoise et Val d’Oise/Théâtre de Jouy-le-Moutier
1er au 9 juin 2018 Théâtre de la Ville–Paris/Théâtre des Abbesses

“A droite, à gauche”, au théâtre Le Comédia

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Dans un sous-sol qui abritent la chaudière et une cave à grands vins, Paul Caillard s’évertue avec ses instruments de chauffagiste à remettre de l’eau chaude dans toute la maison. Derrière lui, Franck Tierson, comédien quinquagénaire en vogue, s’agite espérant que tout sera remis en ordre avant que ses invités n’arrivent. S’engage une conversation politique entre les deux hommes, initiée par Tierson, un artiste socialo-bobo à l’âme généreuse, qui tend bien faire avancer la société, et est persuadé que Paul Caillard ne peut être tout comme lui que socialiste.

Pulvérisés les clichés… D’un parti à l’autre, la vérité des convictions politiques est bien plus subtile et s’emboîte dans des réalités plus complexes qu’il faut savoir analyser finement si on veut pouvoir dessiner leurs contours avec précision.

Laurent Ruquier croque avec un humour qui porte sa signature le tableau de sa vision sur le sujet. Merveilleusement interprétée par Francis Huster et Régis Laspalés, la pièce A Droite, à Gauche ne cesse tout au long de faire sourire, parfois rire, parfois interroger. J’y aurai aimé que le regard de la jeunesse (ici incarnée par Jessé Rémond Lacroix) sur la politique et les événements, soit plus acéré. Peut-être encore trop tôt, pour l’heure en 2018, pour être suffisamment perçu et compris par les quinquagénaires que nous sommes. Cela sera l’occasion d’une nouvelle pièce.

Carole Rampal

Le Comédia
https://lc.cx/M3Vr
4 boulevard de Strasbourg
75010 Paris
01 43 27 24 24
Du mercredi 31 janvier 2018 à 20h30
au jeudi 15 février 2018 à 20h30

Une comédie de Laurent Ruquier. Avec Francis Huster, Régis Laspalès, Charlotte Kady, François Berland, Jessé Rémond Lacroix, Olivier Dote Doevi.
Mise en scène Steve Suissa assisté de Stéphanie Froeliger.

Festival VIS-À-VIS, au Théâtre Paris-Villette

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L’année dernière, l’Iliade en 10 tableaux était interprétée par des détenus et connaissait un énorme succès (cf. chronique du 5 mai 2017 : https://dmpvd.wordpress.com/2017/05/05/iliade-au-theatre-paris-villette/).

Fidèle à son engagement, le Théâtre de la Villette a remis à l’honneur sur trois jours, les 26, 27 et 28 janvier, un festival de la création artistique en milieu carcéral.

La réussite de ce festival tient à un faisceau d’énergies : des propositions artistiques de qualité ; l’implication des personnes détenues, des partenaires institutionnels, associatifs et artistiques ainsi que l’engouement du public pour ces œuvres à part entière.

Ce samedi 27 janvier était sur les planches Fahrenheit 451, une rencontre artistique entre la Compagnie Zaï, le Studio Bretzel-Lab et la Maison d’arrêt des Hauts-de-Seine pour une création théâtrale, visuelle, sonore et marionnettique, librement inspirée du livre de Ray Bradbury et du film de Truffaut.

Petites maisons de bois, marionnettes, musique, texte… Tout a été fabriqué, inventé, créé par les détenus, sous l’œil bienveillants des artistes. Cela donne une pièce à la voix grave où il est question de livres, d’interdits et de libération. Ovation pour tous les acteurs !

En deuxième partie, changement de décor pour Les Flibustiers du Qlassik. Le quatuor à cordes de l’Orchestre de chambre de Paris accompagne le rappeur Ménélik et trois chanteurs-compositeurs du centre pénitentiaire de Meaux. Le mélange est réussi : les textes nous touchent, nous bouleversent, Bach, Philip Glass ou Purcell soutiennent la tristesse de ces hommes, eux qui ont trouvé les mots pour raconter leur peines. Un magnifique « Je me souviens » chanté en créole ; un bouleversant « je suis là, je ne suis pas là, je suis là-bas » ; un réaliste « Le clando et le clodo » et une phrase de rap qui résonne fort de cette expérience inédite : « Toute la mélancolie s’est manifestée quand j’ai entendu cette musique symphonique ».

Double exploit pour ces personnes détenues : approcher la musique classique et découvrir le rap. Là aussi le public n’a pas ménagé ses applaudissements à ce mélange étonnant et réussi des genres.

À bientôt pour de nouvelles créations !

Plûme

Fahrenheit 451
Mise en scène et ateliers de jeu : Arnaud Préchac.
Avec les participants détenus de la maison d’arrêt des Hauts-de-Seine.
Création visuelle et ateliers de marionnettes : Florence Garcia
Ecriture sonore et ateliers Son : Nicolas Judelewicz
Éclairage : Romain Le Gall.

Les Flibustiers du Qlassik
Violons : Franck Della Valle et Raphaël Aubry,
Alto : Claire Parruitte.
Violoncelle : Sarah Veilhan.
Chanteurs-compositeurs : Ménélik, Magicien, Zizou, Diabla, Medhi, Salem, Alfarock, Mozart.

Bientôt sur les planches au Théâtre Paris-Villette
Les Petites Reines (dès 10 ans)
d’après le roman de Clémentine Beauvais
Sur une adaptation de Justine Heynemann 
/ mise en scène de Rachel Arditi
du 1er au 11 février 2018

Le Garçon du dernier rang
de Juan Mayorga
Mise en scène de Paul Desveaux
Du 8 au 24 mars 2018

Mais aussi pour les plus jeunes
Dès 2 ans
Le Monde par la Cie Moteurs Multiples
Mise en scène de 
Lise Ardaillon / texte Sylvain Millio
du 15 février au 4 mars 2018

Dès 7 ans
Nuit blanche par la Cie HKC

Mise en scène Antoine Colno / texte Anne Rehbinder
du 21 février au 8 mars 2018

www.theatre-paris-villette.fr


 

 

 

“Le Marchand de Venise”, au Lucernaire

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Photos : Pauline Gestin

Cette comédie, écrite par Shakespeare au XVIe siècle, trouve une résonance toute particulière à notre époque à travers deux thèmes : la course au profit et l’intolérance. Mais le mérite de l’adaptation proposée par Ned Grujic est avant tout de la rendre moderne et accessible, grâce à la vivacité de la mise en scène et à la fraîcheur des jeunes comédiens qui l’interprètent.

Le point de départ : la rivalité de longue date entre Shylock, usurier juif, et Antonio, marchand chrétien, dans une Venise alors au faîte de sa puissance maritime et commerciale. Elle va être ravivée par le contrat insensé qu’Antonio conclut avec son ennemi juré. Moyennant le prêt de 3 000 ducas – destinés à aider son protégé Bassanio à conquérir la belle Portia –, Antonio s’engage à laisser prélever une livre de chair de son corps par son créancier en cas de retard de remboursement. S’ensuivra une série de coups du sort et de rebondissements, menés à un train d’enfer par les protagonistes.

En apparence, tout semble opposer Shylock et Antonio : l’un est cupide et assoiffé de vengeance, l’autre généreux et prêt à tout pour ceux qu’il aime – puisqu’il va même jusqu’à offrir sa vie pour son ami. Mais sous la simplicité apparente de ce thème – la rivalité entre deux marchands – se cache une analyse beaucoup plus subtile (et complexe) de la nature humaine.

Une histoire pleine de bruit et de fureur
Si Antonio paraît bon et généreux vis-à-vis de Bassanio, on ne peut s’empêcher de se demander quelles sont ses véritables motivations. De même, après avoir invoqué la clémence de son ennemi son égard, ledit Antonio ne se montrera pas plus clément lorsque celui-ci se retrouvera à sa merci.

À ces deux personnages, dont le moteur principal est le profit, l’auteur oppose ceux de Portia et de Bassanio, mus par des sentiments plus élevés tels que l’amour ou l’amitié. Cependant, même l’amour n’échappe pas au pouvoir de l’argent. La belle Portia, que sa fortune rend puissante, en est consciente, et elle fait preuve d’une grande intelligence pour sauver l’ami de son amant, grâce à une parodie de justice et à une habile interprétation de la loi.

L’inventivité de la mise en scène et le brio des interprètes compensent l’économie de moyens et nous entraînent dans cette histoire de haine, de vengeance et d’amour, dont l’adaptation ne manque pas d’humour. Le décor miniaturisé, composé de ponts et de bacs d’eau, évoque habilement les canaux de la Sérénissime.

Une lecture à plusieurs niveaux
Certains ont pu ou peuvent voir dans cette pièce une thèse antisémite, illustrée par le personnage de Shylock, particulièrement sanguinaire. Mais même s’il s’acharne contre son ennemi, il subit lui-même les revers du sort (la fuite de sa fille avec un jeune chrétien notamment) et se retrouve finalement la seule victime du contrat qu’il a passé.

Les autres protagonistes ne sont pas non plus exempts de travers. Les affrontements haineux entre Antonio et Shylok démontrent leur intolérance réciproque. Et c’est au nom d’une justice prétendument chrétienne que les partisans d’Antonio finissent par acculer Shylock à la ruine et à le forcer – humiliation suprême ! – à se convertir à leur religion.

Et si, dans cette pièce, Shakespeare renvoyait dos à dos les extrémistes religieux de tout bord ? Le débat reste ouvert.

Véronique Tran Vinh

De William Shakespeare
Mise en scène et adaptation : Ned Grujic
Avec : Thomas Marceul ou Cédric Revollon
Julia Picquet
Rémy Rutovic
Antoine Théry

JUSQU’AU 1er AVRIL
Du mardi au samedi à 20 h, dimanche à 17 h
Théâtre du Lucernaire
53, rue Notre-Dame-des-Champs
75006 Paris
Tél. : 01 45 44 57 34
http://www.lucernaire.fr/theatre/2097-le-marchand-de-venise-.html

“Hotel Paradiso”, au théâtre Bobino

Markus Michalowski et Hajo Schüler, les fondateurs du collectif Familie Flöz, ont été formés à l’école Folkwang, université d’arts libéraux située à Essen, en Allemagne, qui a notamment accueilli dans ses murs des artistes comme Pina Bausch, célèbre danseuse et chorégraphe allemande.

Leurs spectacles, qui allient principalement la danse, le mime, la musique et l’acrobatie, sont un hommage au cinéma muet. Chaque émotion ou attitude est jouée de façon appuyée jusqu’à rendre les situations cocasses, drôles ou émouvantes. Tout est prétexte à faire réagir le public et c’est réussi.

Les masques imaginés et réalisés par Hajo Schüler sont disproportionnés – grands nez, grandes oreilles – par rapport aux corps des comédiens qui sont comme des marionnettes douées de vie.

Hotel Paradiso est un spectacle plein de fraîcheur, extrêmement drôle et un rien loufoque, qui joue aussi sur le comique de situation et de répétition.

Comme son titre l’indique, l’histoire a lieu dans un hôtel quatre étoiles situé à la montagne et tenu par la famille Flöz. Elle est composée de la grand-mère qui joue beaucoup de sa canne, du frère et de la sœur qui se battent comme des chiffonniers pour en prendre la direction – cela donne lieu à de vilains tours de haut vol comme déchirer les nouveaux rideaux installés par la sœur ou casser les disques préférés du frère…, car la musique, et aussi la danse, sont très présents dans ce spectacle.

L’un des lieux centraux étant quand même « la cuisine », dont on ne voit que la porte et qui est occupée par le cuisinier à tête de cochon ou de veau… on ne sait pas trop, et son chien qui aboie dès que quelqu’un veut y entrer. Jusqu’au moment où les morts commencent à défiler de façon de plus en plus soutenue, y compris le chien, donnant beaucoup de travail en cuisine, à entendre la scie circulaire qui découpe les os.

Je vous invite à aller découvrir ce spectacle original et inventif où se croisent plus d’une quinzaine de personnages joués par seulement quatre comédiens, autant dire que le rythme est soutenu. Vous y croiserez d’autres héros ordinaires comme la femme de ménage cleptomane, amoureuse du fils de famille, et les clients de l’hôtel, tous aussi loufoques les uns que les autres.

Armelle Gadenne

Auteur : la Familie Flöz
Interprètes : Sébastien Kautz, Marina Rodriguez-Llorente, Thomas Rascher, Frederik Rohn, Hajo Schüler, Michael Vogel et Nicolas Witte
Réalisateur/Metteur en Scène : Michael Vogel

Du 16 janvier au 4 février 2018
Bobino
14-20, rue de la Gaîté, 75014 Paris
Tél. : 01 43 27 24 24
http://bobino.fr/?fiche=1167

 

“Nénesse”, au théâtre Déjazet

©Pascal Victor

Machiste, cynique, raciste, grossier, réactionnaire, violent… comme « le Beauf », de Cabu, Nénesse cumule tous les défauts. Incapable de travailler pour gagner sa vie, il soutire de l’argent à deux sans-papiers qu’il a installés dans une cabine Algéco au milieu de son salon.

Nénesse, c’est Olivier Marchal, démarche traînante, petite bedaine dans pantalon de cuir fatigué, truculent à souhait dans ce rôle de bouffon alcoolique. Mais si les répliques du début sont plutôt bien enlevées, on finit vite par se lasser de ce personnage trop caricatural pour être attachant. On ne peut s’empêcher de penser au personnage fracassé de Coluche, dans Tchao Pantin. Mais, contrairement à Lambert, le pompiste désabusé, on ne ressent pas d’empathie envers Nénesse, l’ancien rockeur, qui passe son temps à éructer des gros mots, insulter, tempêter… peut-être parce que son humanité ne transparaît pas.

Quant à ses comparses, Aurélien, le sans-papier « cultivé » d’origine russe, et Goran, le migrant slave et musulman, ils manquent trop de chair pour que l’on se sente proche d’eux. La manière de parler de Goran, notamment, au lieu de déclencher le rire, le rend un peu ridicule. Les comédiens se donnent à fond pour faire vivre leurs personnages mais, curieusement, la sauce ne prend pas. Seule Christine Citti, dans le rôle de la femme de Nénesse, réussit à insuffler un peu de tendresse à son personnage.

Est-ce la faute à la mise en scène qui manque un peu de rythme ? Aux personnages eux-mêmes qui oscillent entre caricature et réalisme ? En ce qui me concerne, je suis restée sur ma faim. Dommage, car ce thème de la misère contemporaine et de ses dommages collatéraux méritait l’intérêt. Pour que cela fonctionne, il aurait fallu un ressort plus fort ou un traitement plus décalé. Je suis ressortie de la salle avec l’impression d’un rendez-vous manqué.

Véronique Tran Vinh

De Aziz Chouaki
Mise en scène Jean-Louis Martinelli
Avec Christine Citti, Hammou Graïa, Olivier Marchal, Geoffroy Thiebaut

Jusqu’au 3 mars 2018
Du mardi au samedi à 20 h 30
Samedi à 16 h
Théâtre Dejazet
41, boulevard du Temple
http://www.dejazet.com/

“Premier amour” de Samuel Beckett, au Théâtre de Nesle

 

Affiche Premier Amour.Nesle-1

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Photos Armelle Gadenne

Premier texte de Beckett écrit en français en 1946, comme pour s’isoler de ses racines, et publié en 1970, Premier amour est un texte qui n’était pas prévu au départ pour la scène. Il n’y a d’ailleurs aucune indication de mise en scène, ce qui laisse libre cours au comédien et au metteur (là, à la metteuse en scène) d’imaginer le décor et les attitudes du personnage.

C’est l’histoire surréaliste d’un homme asocial qui, après avoir perdu son père, se retrouve à la rue et se réfugie dans le cimetière où ce dernier est enterré. Il aime la compagnie des cadavres, dont il trouve l’odeur plus agréable que celles des vivants [… qui puent…]. Pourtant, ses petites habitudes ordinaires vont être bousculées par l’arrivée d’une femme avec qui il vivra, malgré lui, une vie dont il ne veut pas et qu’il finira par fuir pour retrouver sa solitude et ses souffrances physiques.

À travers les souvenirs de son premier et seul amour, il va nous raconter sa vie avec cynisme et truculence.

Tout commence par des bruits de pas sur le gravier d’une allée. Le narrateur arrive sur scène où flottent des pages attachées à des fils, comme des souvenirs retenus pour ne pas les oublier, et pose son sac sur un banc sur lequel il s’assied.

Il a l’habitude de s’installer sur ce banc pour profiter de la solitude qu’il recherche à tout prix. Ses seules compagnes étant ses douleurs qui lui font oublier toutes formes d’émotions.

Puis il raconte son histoire, l’expulsion de sa chambre après la mort de son père, ses errances, la rencontre avec « lulu » cette prostituée qui va l’accueillir chez elle et qui va prendre soin de lui malgré son attitude acariâtre…, jusqu’à sa fuite pour retrouver sa tranquillité d’esprit et ses souffrances physiques.

Pascal Humbert donne au public de façon généreuse et lui permet de rentrer dans ce texte qui trouble et dérange autant qu’il fait rire.

La mise en scène de Mo Varenne est sobre et colle bien à ce héros désenchanté et si attachant.

Allez voir cette pièce unique, annonciatrice de l’œuvre de Samuel Beckett.

Armelle Gadenne

Pascal Humbert dans le seul-en-scène « Premier Amour »
Auteur : Samuel Beckett
Mise en scène de Mo Varenne

Les vendredis du 5 janvier au 23 février 2018 à 19h,
Au Théâtre de Nesle
8 rue de Nesle, 75006 Paris
http://www.theatredenesle.com/
Tél. : 01 46 34 61 04

 

 

 

“Trahisons”, au théâtre du Lucernaire

@Alexandre Icovic

La femme, le mari, l’amant. Ce trio serait bien convenu si n’était le regard incisif d’Harold Pinter. Il dissèque les conventions bourgeoises et détourne le vaudeville annoncé en une proposition beaucoup plus subtile sur la complexité du sentiment amoureux.

Tout le monde trahit tout le monde : Emma trompe son mari Robert avec Jerry, son meilleur ami ; Robert a des liaisons ; Jerry trompe sa femme avec Emma ; quant à Emma, a-t-elle (ou va-t-elle) tromper son amant avec un autre ? Qu’en est-il des autres personnages, absents physiquement, mais évoqués sur scène ? La femme de Jerry pourrait-elle le tromper, elle aussi ? Et si oui, le trompe-t-elle avec cet homme qui la courtise ? Au fond, qui est au courant de quoi ? Insidieusement, Pinter sème le doute dans notre esprit. Personne n’est totalement honnête ou malhonnête. Les non-dits, les révélations, tout est sujet à interprétation, pour le plus grand plaisir du spectateur qui se perd en délicieuses conjectures.

Car pour Pinter, peu importe la réponse à ces questions. Ce qui l’intéresse, dans ce jeu de dupes, c’est la manière dont chacun des personnages vit sa propre vérité. Sous la légèreté apparente des rapports amoureux ou amicaux affleurent les désirs, les attentes et les fêlures de tout être humain. Dans un vertigineux jeu de flashback, il nous fait remonter le cours des événements : de l’annonce de la séparation du couple que formaient Robert et Emma à la première rencontre d’Emma et de Jerry, témoin de mariage de son ami. En remontant ainsi à la source de la relation amoureuse, il en souligne le caractère fragile, voire absurde.

Malgré une fin connue d’avance, la mise en scène réussit à maintenir une tension permanente. Le compte à rebours est signifié à l’aide d’un afficheur, manipulé par Vicent Arfa, malicieux maître du temps. Les changements de décor sont également très réussis, évoquant un véritable ballet, et participant à l’ambiance intrigante.

Le trio d’acteurs porte avec talent ce texte à l’humour incisif, même si j’ai préféré le jeu des protagonistes masculins, plus distancié, à celui de Gaëlle Billot-Danno, tout en mimiques et en moues boudeuses. François Feroleto, notamment, fait preuve d’une grande subtilité de jeu dans le rôle de l’époux et de l’ami trompés, capable d’autant de cynisme que de sensibilité.

Un très beau moment de théâtre, servi par une mise en scène tout en finesse.

Véronique Tran Vinh

De Harold Pinter
Mise en scène: Christophe Gand
Avec : Gaëlle Billaut-Danno, François Feroleto, Yannick Laurent, Vincent Arfa

Du 24 janvier au 28 mars 2018
Du mardi au samedi à 19 h
Le dimanche à 16 h

Théâtre du Lucernaire
53, rue Notre-Dame-des-Champs
75006 Paris
Tél. : 01 45 44 57 34
www.lucernaire.fr/theatre/1677-trahisons.html