“Toute l’histoire de la peinture en moins de deux heures”, au théâtre de l’Atelier

2019 1023 — Th de Liège Shooting Goldo —— 6977© Goldo

Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la peinture (sans jamais oser le demander), tel aurait pu être l’autre titre de ce spectacle à la fois drôle et instructif qui s’adresse à tout public. Qui pourrait en effet avoir la prétention de « résumer » l’histoire de l’art pictural à travers les siècles, de Giotto à Klein ?

Personne, bien entendu, et Hector Obalk, critique et historien d’art passionné, est bien conscient de ne pouvoir faire œuvre d’exhaustivité. À défaut, il a choisi de brosser à grands traits l’évolution de la peinture en passant en revue ses principaux mouvements : la pré-Renaissance, la Renaissance, le maniérisme, le romantisme, le réalisme, l’impressionnisme (qu’il ne fera qu’effleurer car trop connu), l’art moderne. Quelques zooms sur les représentants d’un mouvement (Pontormo et Arcimboldo, pour le maniérisme par exemple, Caravage pour le réalisme, etc.) ou une œuvre qu’il affectionne particulièrement illustrent son propos.

Le risque ? Devenir vite pontifiant, voire ennuyeux. Obalk relève brillamment le défi en appuyant son exposé, très pédagogique, sur un mur d’images de très haute définition (pas moins de 3 400 tableaux) et en émaillant son discours de traits d’humour – parfois acerbe –, ou d’anecdotes fort à propos. De quoi faire rire les enfants comme les parents. Le tout ponctué par des morceaux de violon et de violoncelle qui collent parfaitement aux œuvres et nous transportent dans un univers plus contemplatif.

L’historien se plaît à égratigner au passage « l’art immersif » (qui oublie, selon lui, l’essentiel de la peinture, à savoir le « rectangle » ou le cadre), un certain Lucchini (à qui d’aucuns l’auraient comparé, il ne voit pas pourquoi et moi non plus…), ainsi que l’un de ses anciens producteurs chez Arte qui voulait à tout prix qu’il introduise le numérique dans ses émissions (nul doute qu’il se reconnaîtra). Il en profite aussi pour nous rappeler les notions fondamentales de la peinture : la perspective, l’anatomie et la texture.

Que l’on soit simple néophyte ou amateur éclairé, grâce à lui, nous (ré)apprenons à regarder un tableau sans idées préconçues, à conjuguer analyse et intuition pour développer notre sens critique et notre propre jugement. À ouvrir les yeux sur la beauté du monde à travers l’art, tout simplement.

Rien que pour cela, merci de nous avoir fait partager votre passion, M. Obalk !

Véronique Tran Vinh

Auteur et metteur en scène Hector Obalk
Avec Raphaël Perraud au violoncelle, en alternance avec Florent Carrière
Avec Pablo Schatzman au violon, en alternance avec You-Jung Han 

Théâtre de l’Atelier
1, place Charles-Dullin
75018 Paris
http://www.theatre-atelier.com/

À partir de décembre, nouveau parcours :
FRA ANGELICO Le Couronnement de la Vierge (retable du Louvre)
BELLINI La Madone des prés
MICHEL-ANGE Le Serpent d’airin (chapelle Sixtine)
LE CORRÈGE Léda et le cygne
PONTORMO L’Annonciation
PARMESAN Autoportrait dans un miroir convexe
TINTORET L’Enlèvement d’Hélène
HOLBEIN Le Christ mort
RIBERA Apollon et Marsyas
REMBRANDT Femme se baignant dans une rivière
WATTEAU Voulez-vous triompher des belles
CHARDIN Le Gobelet d’argent
MONET Lilas au soleil
AILLAUD Introduction à son œuvre
le tout dans une perspective de 6 siècles de peinture. 

 

À propos de la collapsologie

« After one look at this planet any visitors from outer space would say “I want to see the manager” » William S. Burroughs (1993), in “The Adding Machine : Selected Essays”, Arcade Publishing, p. 125.

C’est un fait, toute une littérature de l’effondrement est apparue ces dernières années. La collapsologie est en vogue et à la différence de notre civilisation, n’est pas près de s’effondrer. C’est pourtant une littérature ancienne, même si désormais elle est étayée scientifiquement et qu’Armageddon n’est plus une force immanente, mais bien l’Homme lui-même. Noé est d’une certaine manière le premier des collapsologues ou collapsonautes mythiques, lui qui devant le caractère inévitable du déluge s’est préparé à pouvoir passer entre les gouttes si l’on peut dire.

Un modèle à bout de souffle, collapsing in progress
Aujourd’hui, l’effondrement civilisationnel nous guette. L’ampleur de la faillite du modèle économique, fondé sur l’extraction et/ou l’exploitation de tous les biens terrestres à outrance et la non prise en compte des externalités négatives, est sans pareille. Ce modèle économique, qui a provoqué le réchauffement climatique et la pollution de la planète, démontre par ailleurs un peu plus chaque jour son incapacité à apporter les réponses adaptées pour stopper, à défaut d’inverser, les processus en cours. Plutôt crever sur un tas d’or qu’en partager, même quelques miettes, pour tenter de sauver tout le monde, tel est la devise de quelques-uns tandis que quelques autres préfèrent conserver des œillères pour ne pas affronter les angoisses des ruptures en cours et à venir.

Depuis plus de quarante ans que le diagnostic est posé, on ne peut pas dire que les progrès pour préserver la planète sont manifestes. Pire, les causes sont toujours plus importantes : vous pouvez toujours mettre une ampoule faible consommation, mais si vous multipliez les appareils électroniques, la demande d’énergie grimpera plus vite que les quelques économies d’énergie générées par votre écogeste et les fausses bonnes solutions sont légion, le stockage d’énergie est polluant, la voiture électrique un mirage, notre société de l’électronique et de la vitesse n’a jamais autant consommé de matières premières. Nous savons pourtant depuis longtemps que l’énergie la plus propre est encore celle qu’on ne consomme pas. C’est comme se donner bonne conscience par le tri des déchets, quand on sait que le meilleur déchet est encore celui qu’on ne produit pas.

Les effets mortifères de nos dévastations sont désormais visibles à l’échelle d’une vie humaine, d’une année sur l’autre même, et le temps est vraiment compté, il ne reste que quelques grains dans le sablier avant que les effets à moyen et long terme deviennent tout simplement invivables. Le libéralisme propose de temporiser, avec son fameux « développement durable », terme bien utile pour ménager la chèvre et le chou en faisant oublier que c’est bien la chèvre qui mange le chou à la fin.

Un effondrement, et alors ?

À l’autre bout, la collapsologie. Tirant le constat que la société est incapable de se réformer, le possédant, mais aussi l’aspirant possédant, s’accrochant à ce confort et cette consommation qui fonctionnent comme une drogue – je consomme pour oublier la frustration du nihilisme qu’est la consommation, c’est redoutable, c’est comme boire pour oublier qu’on est alcoolique – les collapsologues considèrent que l’homo sapiens est relativement indécrottable, que la civilisation va s’effondrer et qu’il faut créer les conditions d’une nouvelle société, d’une résilience de l’humanité et de l’écosystème. Permettre aux générations présentes et surtout futures, non pas de trouver le paradis terrestre, mais d’éviter de sombrer dans l’enfer annoncé.

Dans Une autre fin du monde est possible, de Pablo Servigne, Raphaël Stevens et Gauthier Chapelle, l’essai n’est pas centré sur la description d’un possible effondrement (Pablo Servigne et Raphaël Stevens, dans un premier ouvrage paru en 2015, Comment tout peut s’effondrer : petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes ont posé cette possibilité comme inéluctable), mais sur quelques pistes livrées sur l’état d’esprit, les outils, psychologiques et spirituels à adopter, pour affronter cet effondrement à venir. Les auteurs tentent de donner du sens et de l’espérance dans une possible (re)construction, qui ne peut passer pour eux que par la solidarité, l’altérité et l’empathie entre les Hommes et, plus largement, toutes les composantes de la planète et tirer les leçons du passé ainsi que les enseignements anciens pour retrouver une connexion avec l’environnement.

Face à l’effondrement, petit traité de psychologie du genre humain homo stupidus
Il faut le dire, si le constat est partagé par une majorité de la population sur ce qui se trame en matière de réchauffement climatique et d’atteinte à l’environnement, le faire sien et en accepter les conséquences est une autre étape, qui peut pousser à la dépression et à la folie, ce que les auteurs décrivent bien et que l’expérience vécue de chacun d’entre nous conforte dans ce sens. D’où le réflexe plus ou moins conscient d’une majorité de la population qui préfère jouer à l’autruche, entre optimisme déraisonnable (on va bien trouver une solution, antienne répétée depuis plus de quarante ans avec le succès que l’on connaît) ou un je-m’en-foutisme total en mode « après moi le déluge ». Pire, homo sapiens souffre de schizophrénie, capable de mettre en place trois petits écogestes, et dans le même temps se vautrer dans un consumérisme sans limite, pour tenter d’apaiser ses angoisses, participant par là un peu plus à la multiplication du problème.

Se préparer au monde qui vient est pourtant nécessaire. Pour soi et surtout pour les générations à venir, pour nos enfants et leurs enfants. Cela ne veut pas dire baisser les bras sur la recherche de solutions pour lutter contre le réchauffement climatique et la pollution – plus que jamais, il faut se battre sur ce front –, mais devant l’inéluctable, il faut se préparer, se mettre dans les meilleures dispositions pour permettre, si l’on peut dire, un effondrement le plus humaniste possible. Il faut donner tort aux scénaristes de séries, nous ne sommes pas condamnés à êtres des walking dead.

Au milieu du chaos, la possibilité d’une île
Il ne faut pas prendre la collapsologie pour ce qu’elle n’est pas, ou si peu chez quelques illuminés survivalistes : une manière de préparer un monde sans foi ni loi. C’est en fait une science de l’effondrement et plus largement une philosophie pour préparer le monde d’après, sur des bases humanistes et presque animistes si l’on peut dire.

Le monde s’effondre et il faut trouver les ressorts de l’assumer, d’y trouver, et l’exercice est difficile, des sources de réjouissance. Ce n’est pas de l’optimisme béat, mais un principe de réalité pour se préparer, autant matériellement qu’intérieurement. La préparation intérieure est d’ailleurs le point cardinal de la réflexion et de l’ouvrage. Il faut donner du sens à cette nouvelle vie.

Nous savons depuis des décennies les problèmes qui nous guettent. Longtemps, ceux qui parlaient de l’effondrement à venir étaient taxés d’emmerdeurs, personnages sinistres et pessimistes, des oiseaux de mauvais augure déprimants et ennuyeux. Des Cassandre qu’il est désagréable d’entendre. Mais, et c’est bien le malheur de Cassandre, Apollon lui a donné la prescience mais l’incapacité à être entendue et prise au sérieux…

Vouloir déjeuner en paix, un pari perdant une fois le déjeuner passé
Parce que se voiler la face, déjeuner en paix, est bien plus agréable. Nous avons tous besoin d’une petite dose d’aveuglement, elle permet de respirer un peu, il faut garder un soupçon d’innocence devant la gravité du monde, lâcher prise quelque peu pour vivre le présent. Mais être conscient du problème, l’embrasser totalement, c’est aussi permettre de travailler sur ses peurs et de chercher à construire, sans hypothéquer le présent et l’avenir. A contrario, se voiler la face, c’est se préparer à des lendemains qui déchantent. C’est prendre le mur qui s’annonce, en pleine face, et celui-ci est proche. Le changement climatique est rapide, la pollution est partout et les scientifiques ont parfois, pour ne pas désespérer les foules, édulcoré la réalité. Les famines, la désertification, les côtes qui reculent, le renforcement de la puissance des éléments, les épisodes extrêmes, les déplacements de population, c’est une réalité que seul un imbécile peut nier. D’ailleurs, une large majorité de la population vit déjà cela, dans les pays du Sud notamment. Les migrations climatiques ont démarré et elles ne font que commencer.

La collapsologie, c’est sortir de l’illusion du « meilleur des mondes » : chacun à sa place, consommons, les alphas trouveront bien une solution aux maux actuels et futurs se disent les bêtas, les gammas et les epsilons. L’opium du peuple, c’est la consommation, mais aussi éluder le fond des soucis, quitte à créer des monstres idéologiques, comme l’autoritarisme, la xénophobie et le sentiment de culpabilité des individus. Vieille recette, tenter de maintenir l’ordre social coûte que coûte, même si à moyen terme c’est envoyer tout le monde dans le précipice.

Il ne faut pas croire que les puissants de ce monde ignorent la chose. Mais business as usual, admettre la rupture nécessaire serait remettre en cause les fondements du leadership actuel, un renversement total des valeurs et du sens à donner à l’existence, à la terre, à l’humanité. Dans la marche du monde telle qu’elle est, la stratégie adoptée est bien différente : une once de discours, du greenwashing, et surtout, de la temporisation. Un exercice délicat d’anesthésie générale de la population, entre faux espoir, relativisation de la réalité de l’atteinte à la biosphère et préparation à la canalisation des violences possiblement à venir.

Les grands de ce monde se préparent à l’effondrement, dans leurs petits îlots, plutôt que de préparer l’avenir pour tous : « Quand le sage montre la lune, l’imbécile regarde le bout du doigt », que l’on pourrait adapter par un « Quand le sage montre la terre, l’imbécile se laisse duper par ceux qui lui promettent la planète Mars ». Finalement, le début de la fin ne serait-il pas advenu avec la conquête spatiale, vouloir rejoindre la Lune, un projet aussi inutile que dangereux, qui entretient le rêve que l’Homme peut s’échapper de sa condition terrestre et de fait ne pas prendre soin du plancher des vaches sur lequel il vit. Mais le rêve, l’impossible, lui ôte les angoisses et il faut « imaginer Sisyphe heureux » de pousser sa pierre comme l’écrivait Camus. Mais l’est-il réellement ?

L’illusion de l’happycratie, la pensée positive devenue pensée magique
Homo sapiens n’est pas heureux, mais il est exigé de lui qu’il le soit. C’est l’« happycratie », où comment chacun est responsable de son bonheur, quels que soient sa vie, ses amours, ses emmerdes. S’il n’arrive pas à être heureux, l’homme moderne ne peut s’en vouloir qu’à lui-même. Et sous prétexte de retrouver du sens à ce grand foutoir et cette quête d’un bonheur non défini, il y a une forme d’individualisation poussée à l’extrême, de repli sur soi, une sorte d’intériorisation extrême, entre réelle aspiration pour se retrouver et être au monde, mais surtout réelle technique pour isoler les individus les uns des autres. Là où il faut de la solidarité, de l’humilité et du collectif, l’happycratie est l’exact contraire et elle ne fait que renforcer les mécanismes à l’œuvre. Ceux qui se replient sur eux-mêmes, leurs proches et le présent sont finalement de grands égoïstes qui s’ignorent. L’empathie nécessaire aujourd’hui pour tenter de construire un monde viable, c’est embrasser le monde, c’est embrasser le présent et le futur.

Peut-être est-elle là cette recherche de sens tant désirée. C’est l’apport principal d’une autre fin du monde est possible, souligner que cette transcendance, non religieuse si possible, est d’une nécessité impérieuse pour dépasser ses peurs, se dépasser face à ce qui arrive. Ce que l’on peut traduire par une nécessité d’être au monde, dans son ensemble, pas seulement à ses proches, pas seulement aux humains, mais être au monde comme une part de celui-ci, dans un sens de réciprocité.

Admettre l’effondrement pour le dépasser
La collapsologie n’est pas tant une vision millénariste de fin du monde que celle d’un deuil nécessaire à faire de notre civilisation pour en créer une nouvelle, dans lequel l’humanité serait à sa juste place, dans le grand tout de ce fragile globe terrestre, qui est notre seule planche de salut, les rêves martiens et interstellaires n’étant que des mirages savamment entretenus.

C’est l’acceptation qu’un mode de vie différent, où le temps est remis à sa juste place, sans vouloir l’accélérer et le dépasser, est impératif.

Il y a deux fronts ouverts aujourd’hui face au monde qui arrive : la lutte contre les causes d’une part, la gestion des conséquences de l’autre. Il ne faut pas abandonner la lutte, mais il faut déjà préparer les oasis de demain, tant matérielles que sociétales. Et faire le choix des valeurs qui président aussi bien à un front qu’à l’autre. Ce n’est pas qu’une question de philosophie théorique, c’est bien le cœur du projet de reconstruction de l’humanité qui est en jeu.

La collapsologie ne doit pas être vue sous le prisme de la peur, mais bien dans la recherche d’une libération de sa condition d’homo economicus, d’homo stupidus. Alors peut-être une autre fin du monde est possible, qui, sans être totalement joyeuse, peut apporter une forme de bonheur et d’accomplissement. Le chemin est long, il appelle des efforts, une volonté certaine, mais c’est un voyage qui donne autant d’espoir que de sens.

Stéphane Lenoël

Une autre fin du monde est possible, de Pablo Servigne, Raphaël Stevens et Gauthier Chapelle, Le Seuil, 2018, 336 p., 19 €

L’odyssée des sans-nom et des sans-visage

 

L‘Odyssée d’Hakim, 01. De la Syrie à la Turquie, 02. De la Turquie à la Grèce, de Fabien Toulmé, éd. Delcourt, 2018 et 2019, 24,95 € chacun.

Des milliers de morts, c’est une statistique, une victime, c’est une catastrophe. L’adage se vérifie fréquemment, et pour la compréhension d’une tragédie, il faut souvent partir d’une trajectoire individuelle. C’est toujours par la petite histoire que la grande histoire se comprend et s’écrit.

La crise des réfugiés, pour ce qui relève de la partie syrienne – mais la mécanique est presque identique sur tous les points du globe –, est une catastrophe que l’opinion n’arrive pas à saisir complètement : c’est un écho lointain, chiffres à l’appui, en fin de journal télévisé, ce ne sont plus des femmes et des hommes, mais seulement une catégorie gazeuse, les migrants, que certains imaginent comme une horde venant faire le siège de leur pays.

Derrière ce phénomène de la crise des réfugiés, il y a des parcours, des trajectoires, des visages, des individus, des histoires qui ressemblent plus à L’Odyssée d’Homère qu’à une banale entrée par effraction sur le territoire national. On ne quitte que rarement par plaisir la terre de ses ancêtres. Il y a le plus souvent une nécessité, une question de survie à se retrouver sur les routes de l’exil.

Le réfugié, c’est un terme juridique qui recouvre la situation d’une personne dont la vie est reconnue en danger par les conventions internationales, et si ce statut n’est accordé qu’à quelques-uns, il convient de garder à l’esprit que, derrière la majorité des migrations, il y a bien une nécessité impérative de fuir une situation mortifère, état de guerre, répression politique ou tout simplement famine. Comme le dit un des personnages secondaires de L’Odyssée d’Hakim, roman graphique de Fabien Toulmé, « Ici, on ne vit pas, on est comme morts ».

Avec ce recueil en trois tomes, l’auteur de BD donne la parole à ces sans-nom et sans-visage pour rappeler cette évidence : l’exil est bien souvent la dernière des solutions et presque toujours un chemin de croix. C’est un roman dessiné sur la Syrie, c’est un roman illustré sur la migration, mais c’est avant tout un roman à bulles sur la vie, la fragilité du bonheur et cette capacité à le construire, le reconstruire encore et toujours malgré les épreuves ou, du moins, à rester debout et ne pas baisser les bras. C’est donner à voir la complexité des parcours de cette odyssée des temps modernes.

Fabien Toulmé a toujours une description précise et bienveillante des situations, des faits et des individus, il nous fait vivre, sans rien voiler, mais toujours avec pudeur, les drames, en adoptant un angle résolument optimiste, comme l’illustrent ses précédents travaux. Dans Ce n’est pas toi que j’attendais, c’est la rencontre d’un père avec l’autisme de sa fille et la façon dont ils surpassent ensemble cette situation. Dans Deux vies de Baudoin, c’est le cadeau d’un frère mourant à son aîné pour lui apprendre à vivre, avant que le cancer ne l’emporte… L’Odyssée d’Hakim ne déroge pas à la règle et part d’un événement tragique, tout en débouchant sur le fait que ses personnages en sortent grandis et meilleurs : au milieu de toute sombre histoire, il ne faut jamais oublier que la vie est belle et qu’elle n’a pas de prix, qu’il faut se battre pour apercevoir la beauté des choses et surtout conserver son humanité, coûte que coûte. Plus facile à dire qu’à faire, et les héros sont de ce point de vue des antihéros, ils sont comme vous, comme moi, entiers, avec leurs faiblesses, leurs forces, leurs erreurs et leur empathie, les chemins sont sinueux et admettent des détours.

La chute du paradis
Le destin d’Hakim bascule de la réussite et l’insouciance à la chute et à la misère au même rythme que la Syrie s’enfonçait dans la répression post-printemps arabe par le régime de Bachar el-Assad. Par les yeux d’Hakim, nous voyons comment ce pays s’est effondré un peu plus chaque jour, emporté dans l’horreur, au point que plus de 5 millions de ses habitants ont fui. Ils ont fui dans les pays limitrophes, dans lesquels, passé les premiers temps, le regard des autochtones a changé petit à petit, évoluant d’une bienveillance de la solidarité à une xénophobie assumée. Les équilibres de ces pays se transforment, conduisant à un repli nationaliste autour, notamment, de l’accès à l’emploi. Hakim, comme ses compatriotes, va en faire les frais et entamer un périple de proche en proche qui le conduira finalement en Europe. Au sein de sa famille, il est celui qui part, investi d’une mission, en éclaireur : tenter de trouver une oasis de paix, et par le travail qu’il pourra décrocher, permettre d’aider, par mandat, ceux restés sur place.

L’Europe n’était pas sa destination initiale, ce sont les circonstances qui l’amènent à s’y installer. Au demeurant, Hakim pensait que cet exil serait temporaire, mais quatre ans après, la situation est au point mort.

« Je disais que je ne resterais pas », c’est souvent une phrase que les immigrés se répètent quand ils regardent en arrière. Mais la vie continue et le destin n’est pas toujours celui qu’on croit. Le pays que l’on a quitté peut mettre des années à retrouver le calme nécessaire au retour, ce pays peut ne plus être le même, les femmes et les hommes que vous aviez laissés derrière vous ont pour certains disparu… et le pays dans lequel vous avez fini par poser votre baluchon, vous installer, retrouver la paix, l’amitié, l’amour, une vie en somme, devient votre deuxième patrie. Vous n’êtes plus tout à fait de votre pays d’origine sans que ne vous soit octroyée pleinement l’appartenance à votre pays d’adoption. La condition du migrant est celle d’une citoyenneté dans les limbes administratifs et politiques, et dans les interstices du droit et des procédures, c’est la vie qui peut se reconstruire.

Le migrant, le réfugié, rencontrera de nombreuses personnes dans son parcours, des aidants, des méchants, des indifférents. Le phénomène migratoire, pas plus que d’autres problématiques, n’échappe à la loi d’airain de l’humanité. Il y a du bon et du mauvais autour des réfugiés, mais la faiblesse des candidats au départ, du fait des conditions extrêmes, est une opportunité pour les mauvais de tous poils d’exploiter un filon. Il y a une économie de la migration, avec ses codes, son business plan, ses profiteurs, ses victimes. Il y a quelque chose d’insaisissable dans un conflit et dans ses conséquences, notamment l’exode et la fuite : la mort rôde, mais la vie ne s’arrête pas pour autant. L’auteur de ces lignes a pour habitude de se laver avec un savon d’Alep, et depuis le début du conflit, il n’a pas constaté de rupture de stock : les affaires continuent, il faut bien vivre. Deuxième constat, il est plus simple pour un savon d’Alep de passer les frontières de l’Europe que pour un réfugié de parvenir à obtenir ce statut sur le vieux continent.

Invité mais pas trop, entre purgatoire et enfer
Hakim le Syrien est rappelé à sa condition d’invité précaire, à la merci d’un retournement de l’opinion dans chaque pays qu’il parcourt. Le migrant est un invité temporaire qui peut se retrouver rapidement dans la catégorie de l’invité indésirable. Il rappelle sûrement à l’autre la fragilité de ce que l’on est, de ce que l’on possède et le regarder de trop près, c’est admettre que « je » est un autre dont le destin pourrait être le mien. Exploité comme force de travail laborieuse, dans le dénuement et la fuite, le migrant n’est pas en position de force pour négocier une situation formelle et payée correctement, et au moindre retournement, il sera sacrifié, quand il ne sera pas tout simplement réduit en esclavage (il y a ces images terribles tournées en Libye, mais plus près de nous, combien de migrants, sans papiers, sont privés de leur passeport par des familles bien sous tous rapports qui en font les bonnes et hommes de maison corvéables à merci).

Le migrant a du temps à tuer. L’enfer du migrant, au-delà des mauvais traitements, de la faim, de la peur, c’est l’inaction forcée. Pas de la paresse comme certains le répètent à tue-tête : la seule chose à faire, c’est attendre. Attendre qu’on vous appelle pour un papier, votre dossier, un contact promis pour un boulot, des nouvelles. Et tout à coup, l’urgence, le temps qui s’accélère, se présenter dans la minute sur un chantier, sur un point de rassemblement, devant une administration. Et attention, si vous loupez le coche, retour à la case départ de l’attente, voire un recul de trois cases en arrière. C’est un jeu de l’oie terrible que le parcours du migrant (Fabien Toulmé reprend d’ailleurs cette image pour résumer en début de tome II le récit évoqué dans le tome I), loin du séjour au Club Med que décrivent ceux qui ne veulent pas voir le monde tel qu’il est et la misère des hommes telle qu’elle existe.

Le pays que l’on a quitté s’éloigne, tout en restant proche par le cœur et l’esprit, par la solidarité entre gens de même condition, par le lien avec ceux restés sur place. Le migrant est souvent heureux de retrouver des compatriotes, non pas par repli communautaire, mais parce que parler du pays, du temps d’avant, c’est précieux, c’est se rappeler que l’enfer n’est pas absolu, c’est aussi parler la langue et se sentir dans toute sa dignité, sans filtre, sans interprète, sans lost in translation, dans sa plénitude humaine pour communiquer.

Un auteur entre journaliste et écrivain, bullant à ses heures perdues
Le dessin n’est pas la pièce maîtresse de l’œuvre de Fabien Toulmé. Un trait simple, presque naïf, qui met l’histoire au cœur du récit. D’une certaine manière, cette simplicité du dessin permet d’aborder les personnages avec humilité, de se sentir Hakim autant que Fabien. Le choix de présenter les rencontres de Fabien et d’Hakim, quand ce dernier raconte le récit de son odyssée pour le mettre en images par Fabien Toulmé, est là aussi une belle trouvaille : nous sommes dans l’intimité de la confection de cette histoire hors du commun, mais tellement (trop) banale de nos jours et, peut-être, de tout temps.

Toutes proportions gardées, en parcourant cette trilogie dont on attend avec impatience le 3e tome, nous avons envie de crier : je suis Hakim. Non pas pour se donner bonne conscience ou se dire je pourrais être ce personnage, mais pour lui dire, dire aux réfugiés, je vous comprends, je vous admire et je vous soutiens. Ou, comme le fait dire Fabien Toulmé à sa fille : « Hakim, c’est un super-héros ! »

Et nous ne pouvons que remercier Fabien Toulmé de nous rendre moins bêtes et peut-être meilleurs par la lecture de ses ouvrages.

“Le Lambeau”, de Philippe Lançon

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Il y a des livres qui vous font vous évader, vous transportent parce qu’ils vous conduisent dans une parenthèse enchantée. Et il y a des livres qui vous mettent les pieds sur terre, vous accompagnent autant que peuvent le faire les hommes et les femmes dans votre parenthèse traumatique. Les uns comme les autres sont des rencontres. Le livre de Lançon, dans la deuxième catégorie, est une rencontre amicale précieuse. Elle participe de la résurrection, en soutenant la reconstruction pour celui qui l’expérimente. Elle peut être pour l’entourage une clé pour comprendre, un peu, ce qui se trame chez l’être atteint. Une aide à l’empathie, à l’altérité. Parce que l’on change pour soi, autant que pour les autres et par le regard des autres.

Une étude sur l’identité
La vie nous apprend que nous ne sommes pas immuables. Nous sommes même le changement permanent. Cela se constate physiquement, mais cela se traduit tout autant intérieurement, et cela, même plus profondément que pour notre enveloppe corporelle. Notre moi intérieur évolue, au gré des ans et des circonstances, aussi sûrement que notre peau se renouvelle chaque heure, chaque jour… Même pour des personnes dont le quotidien est identique d’un jour à l’autre, ces changements opèrent, dans des proportions certes homéopathiques, néanmoins réelles. Nous ne sommes jamais tout à fait une personne différente, ni tout à fait le même individu que nous étions précédemment et que nous serons demain.

Il y a des événements qui viennent bousculer, précipiter, accélérer ces modifications, par implosion, blessure, traumatismes intérieur ou extérieur. Soit que l’enveloppe ne convienne plus – au fond nous sommes des serpents ou des homards qui doivent muer de manière continuelle–, soit que cette enveloppe, et ce qu’elle contient, soit particulièrement atteinte. Vous entrez dans certaines périodes de votre vie comme dans un accélérateur de particules ou une grande lessiveuse, c’est une question de point de vue et de bosses ressentis au cours de la séquence.

Dans cette optique, Le Lambeau de Philippe Lançon est une étude magistrale sur ce qui se joue en nous, sur cette identité en permanence reconstruite, cette réappropriation sans fin de ce que nous sommes. Récit autobiographique, il ne porte pas tant sur l’attentat de Charlie Hebdo, dont Philippe Lançon est un des rares survivants, que sur les conséquences de celui-ci sur ce qu’il était, ce qu’il est, puis devient.

Le récit n’est jamais glauque, il y a toujours une pudeur, même dans la description de l’horreur, du corps meurtri, des opérations qui se succèdent. Philippe Lançon voit son destin basculer en moins de deux minutes quand les frères K. massacrent les personnes présentes au comité de rédaction hebdomadaire de Charlie, le 7 janvier 2015. Un chemin de croix commence alors, qui le plonge dans les limbes de l’univers hospitalier, chirurgical et psychologique : réparer les vivants, c’est tout autant une affaire de bistouri que de thérapie. Le journaliste qu’il est va faire de l’individu en reconstruction son sujet d’étude, une analyse réflexive sur ce qui se joue en lui et, par extension, en chacun de nous.

Plusieurs cercles de soutien
Ce que les balles ont fracassé chez Lançon, ce n’est pas seulement le bas du visage, le bras, la main, c’est la personnalité, la certitude d’être soi, ce qu’il était jusqu’alors. Appréhension de son propre corps meurtri, de la fragilité de l’être, qui découvre que le moindre effort devient une montagne impossible à franchir, que les progrès sont parfois insignifiants, que l’on peut être opéré des dizaines de fois dans un laps de temps très court, sans que le nombre d’interventions ne soit proportionnel au progrès immédiat pour la guérison. Lançon perçoit avant tout que son for intérieur est bouleversé. Les couches de ses vies antérieures se succèdent pour le visiter, s’entrecroisent, et il se sent étranger à tout cela : la plongée dans le passé est brutale, le choc du traumatisme ne peut être réellement compris par les autres, même s’il est partagé. C’est d’ailleurs une des leçons du livre : l’expérience traumatique vous isole, seuls vos pairs d’infortune, en l’espèce les gueules cassées et ceux qui les soignent, peuvent vous apporter le réconfort de la compréhension. Cela ne veut pas dire qu’il convient d’exclure les autres, son entourage, quand bien même la tentation est forte, mais, et c’est un point essentiel du puzzle dans la reconstruction, il y a plusieurs cercles et formes de soutien, qu’il ne convient pas de confondre : le traumatisme de la victime n’est pas le traumatisme que vont ressentir ceux qui l’entourent et il faut autant se préserver que préserver les autres de certains aspects.

Le fameux lambeau qui donne son titre au livre, c’est le terme utilisé pour désigner la greffe, constituée de l’os du péroné qui va être prélevé pour reconstruire une mâchoire, ainsi que la pièce de muscle prélevé sur les mollets pour redonner vie et texture aux chairs du visage détruites. Il y a une forme de renaissance dans ces opérations : le patient, qui ne peut se nourrir seul et se retrouve littéralement criblé de tuyaux et canules qui lui sortent de tout le corps, va, peu à peu, reprendre possession de ses doigts, de ses mains (et combien sont-elles importantes pour celui qui écrit), de son visage, de sa bouche (et la parole, qui nous semble si naturelle, devient un bien encore plus précieux quand on en est privé). Ce corps, qui n’est plus le même, ne se laisse pas pour autant charcuter et dompter facilement. Il lutte, se rappelle à son propriétaire, ne répond pas toujours aux traitements, joue de mauvais tours. Si les premières semaines sont ponctuées d’une actualité chirurgicale quasi quotidienne laissant le cerveau au repos, l’installation dans la rééducation au long cours éprouve la patience. Nous connaissons tous cette sensation que l’action, la tempête dilate le temps, nous permettant de ne pas l’éprouver entièrement. Mais une fois la tempête passée commence alors le plus difficile, le retour à la normale, qui ne peut être tout à fait la même que précédemment. L’impatience guette toujours celui qui sort d’une épreuve difficile, impatience de retrouver une forme de primat sur son corps et son esprit, impatience de ne plus être le jouet de la douleur, de la souffrance, de l’inconfort ou même, tout simplement, du regard des autres.

Étranger à soi-même comme à ses proches
L’impatience joue des tours qu’il faut dompter comme un animal sauvage, avec conviction, mais sans précipitation, une ligne de crête étroite où il faut cheminer, d’où l’on peut trébucher, mais qu’il faut rejoindre encore et toujours, retrouver ce sentier étroit où l’horizon est souvent bouché par un brouillard plus ou moins épais.

Dans cette reconstruction, plus que la douleur physique – même si elle est très présente, atténuée seulement par la magie des opiacées –, c’est bien la question de la psyché qui est au cœur du récit, du rapport à soi-même, du rapport aux autres. Lançon décrit avec subtilité et humour les contradictions qu’il traverse. Il veut à la fois s’échapper de sa condition de victime tout en éprouvant une forme de plaisir à vivre une expérience unique, dans cette bulle de l’hôpital. Finalement, lui n’a pas vécu l’après-Charlie tel que la population française l’a vécu, de même que son expérience n’est pas celle des survivants qui n’ont pas été blessés lors du massacre, et qui, eux, sont restés dans le monde. Éternel débat, à savoir, quand un traumatisme est vécu, faut-il se jeter à l’eau du retour au quotidien immédiatement ou attendre un peu, ou, autrement dit, à quelle vitesse doit-on remonter à cheval. Les circonstances ont choisi pour Lançon. Si, tout d’abord, cette bulle a été protectrice, plus le temps passait, plus il a cherché à retarder le moment du retour à la vraie vie. D’autant qu’elle lui a tout de même permis de se refonder sur des bases qui, à défaut d’être toujours voulues, sont néanmoins solides, tout en poursuivant, de manière allégée et centrée sur son expérience, son travail de journaliste. La thérapie de Lançon passe aussi par cette introspection profonde, précise, ciselée.

Un traumatisme, un cataclysme, c’est tout autant une parenthèse qu’une césure dans la vie d’un homme. Nous en connaissons et nous en éprouvons sans le savoir au quotidien. Mais la plupart sont imperceptibles. D’autres ont plus d’intensité et nous marquent. Sur l’échelle de Richter des secousses de la vie, seules les plus importantes se laissent voir. Si toute secousse aura une conséquence sur notre être, notre chemin de vie, seules certaines nous atteignent en pleine conscience. Le drame, mais aussi la pure joie, intense, sont capables de construire ces césures franches dans une vie, et ils nécessitent souvent une parenthèse pour les digérer. C’est l’accident, le deuil, mais aussi la joie de la naissance d’un enfant, parfois des rencontres, amoureuses, amicales ou professionnelles. Lançon décrit cette parenthèse, parenthèse hospitalière en l’espèce, tout en identifiant la césure profonde qu’il vit : les balles ont changé son corps, mais aussi sa trajectoire de vie. Il y a un individu, celui d’avant, fruit de toutes ses expériences, de tous ses âges passés, et il y a le patient sur son lit, qui voit cet individu avec distance, et ceux qui l’ont connu avec le sentiment ambigu d’être aussi étranger que proche de ces personnes.

La parenthèse traumatique
Une épreuve de vie, de celle qui fait imploser (ce peut être un épisode dépressif, un accident de vie, un changement radical), c’est une sorte de voyage intérieur. Entre isolement et besoin de société, entre désespoir et espoir, entre réalité et fiction, en un mot, c’est un voyage au cœur de l’inconfort : les certitudes sont balayées, la fragilité est à fleur de peau, l’homme est nu, il est enfant qui doit réapprendre à vivre, à marcher, à appréhender son propre corps, son propre esprit. Et de là viennent les incompréhensions avec l’entourage. Ce qui paraît être, aux yeux des autres, de la mauvaise foi, de la paresse, de la méchanceté dans le comportement, c’est seulement la fragilité de l’être qui réapprend à s’aimer, s’estimer, à avoir confiance en lui. La parenthèse n’est pas une mer d’huile, c’est même le contraire. La parenthèse est une tempête pour celui qui la vit, et elle peut emporter ce qui se trouve à proximité de l’individu en crise (par crise, il faut entendre cette rupture avec un état passé). Les amitiés, les amours, le quotidien, la profondeur, l’intensité, la manière de répondre à la crise emportent les liens les plus solides comme des fétus de paille.

Le livre de Lançon est tout autant une expérience personnelle, à l’écriture délicate, exorcisme personnel pour son auteur, qu’une analyse précise, chirurgicale, sur ce que peut vivre tout un chacun, comment le changement nous saisit, comment nous y répondons. Il se mérite d’autant plus, se révèle d’autant mieux, que le lecteur a connu cette expérience profonde du traumatisme qui fait basculer dans une crise radicale (crise de la quarantaine, décès, accident de la vie). Les mots renvoient un écho, écho réconfortant autant que déstabilisant. Nous ne sommes pas seuls à vivre des expériences traumatisantes, elles sont toujours inconfortables quand bien même elles peuvent déboucher sur du beau, du bon et du meilleur.

Stéphane Lenoël

“Le Lambeau”, de Philippe Lançon, Gallimard, 2018, 512 p., 24,90 €.

 

“Il y aura la jeunesse d’aimer”, au Lucernaire

Lecture_Aragon_10x15_PhotoHervieux03© Nathalie Hervieux

Deux grands acteurs réunis sur scène pour nous faire partager leur amour des mots, leur amour de l’amour. Des mots d’abord chuchotés comme dans une confidence, pour dire le bonheur et la difficulté d’aimer, la peur de se perdre et de perdre l’autre…

Mais quand ils surgissent de la plume de Louis Aragon ou de celle d’Elsa Triolet, puisés au cœur même de la vie de ce couple mythique, ils vibrent de lyrisme et brillent comme des étoiles au firmament. Les Yeux d’Elsa, Le Fou d’Elsa, Il n’y a pas d’amour heureux… tous ces poèmes qui résonnent dans nos oreilles sont gravés au fond de notre mémoire, que Didier Bezace a choisi de réactiver dans ce beau spectacle intimiste.

C’est aussi l’occasion de découvrir des aspects méconnus du talent du couple d’écrivains, et notamment la verve comique d’Aragon qui transparaît dans Les Bons Voisins, nouvelle qui traite de la dénonciation pendant l’occupation allemande.

Ou encore, la beauté sulfureuse du Con d’Irène, restituée avec délicatesse par Didier Bezace : « Et maintenant, salut à toi, palais rose, écrin pâle, alcôve un peu défaite par la joie grave de l’amour, vulve dans son ampleur à l’instant apparue. Sous le satin griffé de l’aurore, la couleur de l’été quand on ferme les yeux. »

Aux côtés de son partenaire, Ariane Ascaride apporte sa voix profonde et sa présence lumineuse. Nul besoin d’artifice de mise en scène. Dans la pénombre, les deux comédiens alternent les textes avec une complicité évidente. Avec délicatesse, gravité, mais quelques touches d’humour aussi. Nous sommes suspendus à leurs lèvres, retenant notre souffle pour ne pas en perdre un mot.

Recueillis. En état de grâce.

Véronique Tran Vinh

Une lecture spectacle de textes d’Aragon et d’Elsa Triolet
Avec Ariane Ascaride et Didier Bezace
Choix des textes et des musiques Bernard Vasseur et Didier Bezace
Mise en scène Didier Bezace, assisté de Dyssia Loubatière

Jusqu’au 2 décembre 2018
Du mardi au samedi à 21 h, dimanche à 18 h
Théâtre du Lucernaire
53, rue Notre-Dame-des-Champs
75006 Paris
http://www.lucernaire.fr/theatre/2679-il-y-aura-la-jeunesse-d-aimer.html

 

Spécial Avignon : “Ça va, ça va le monde !” au jardin de la rue Mons

Édouard Elvis Bvouma (Cameroun), Prix Théâtre RFI 2017,
auteur de La Poupée barbue. ©Pascal Gély/RFI

De grands arbres donnent l’ombre nécessaire à l’écoute attentive des textes qui seront lus pendant une courte semaine. Organisées par RFI, ces séances de lecture feront entendre la voix d’auteurs africains et haïtiens à travers leurs écrits, dans le cadre du festival IN.

Aujourd’hui, c’est le lauréat du Prix Théâtre RFI 2017, Edouard Elvis Bvouma (Cameroun), dont on lira le roman La Poupée barbue. Au micro, Charlotte Ntamack scande le texte. Les répétitions qui abondent apportent un rythme percutant qu’accompagne Wilfried Manzanza à la batterie par ses improvisations, dans une mise en scène d’Armel Roussel. L’émotion est là qui palpite.

C’est un cri de révolte qui sort de la bouche de cette enfant. Avec ses mots de petite fille, elle raconte le viol collectif, la fuite, l’enfant dans son ventre, sa haine, ses parents assassinés, la guerre, les violences, les injustices, l’horreur et son amour naissant pour un garçon de son âge. Une œuvre puissante qui ne laisse aucun repos au lecteur-auditeur, l’emmenant jusqu’au bout de nuit, sa main dans celle d’une fillette.

Plûme

Cette lecture sera diffusée sur l’antenne de RFI dimanche 29 juillet à 12h10.

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Jusqu’au 19 juillet, le programme de “Ça va, ça va le
monde !” à 11 h tous les jours, au jardin de la rue Mons, Avignon.

Dimanche 15 juillet 2018 :
« Les cinq fois où j’ai vu mon père », de Guy Regis Junior (Haïti)

Lundi 16 juillet 2018 :
« Que ta volonté soit Kin », de Sinzo Aanza (République démocratique du Congo).

Mardi 17 juillet 2018 :
« Retour de Kigali », collectif (Rwanda/France)

Mercredi 18 juillet 2018 :
« Sœurs d’ange », de Alfi W. Gbegbi (Togo).

 Jeudi 19 juillet 2018 :
« Le bal de Ndinga », de Tchicaya U Tam’si (Congo-Brazzaville).

Toutes les lectures seront diffusées sur l’antenne RFI tous les dimanches, du 29 juillet au 2 septembre à 12h10.

“Les Âmes offensées” (Volet 2), au musée du quai Branly

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©Fred Lyonnet

Dans cette trilogie, Macha Makaeïeff a décidé de mettre en scène les récits de voyage de l’ethnologue Philippe Geslin. Ces spectacles d’un genre inédit – entre le récit et le théâtre – nous parlent d’un monde qui bascule, de peuples obligés de s’adapter pour survivre.

L’année dernière, j’avais chroniqué Peau d’ours sur ciel d’avril, qui nous emmenait sur les traces des derniers chasseurs Inuits.
https://dmpvd.wordpress.com/2017/03/13/les-ames-offensees-au-musee-du-quai-branly/

Cette fois, je suis partie à la découverte du quotidien des Soussous de Guinée, dans le spectacle joliment intitulé Le Crayon de Dieu n’a pas de gomme. Un quotidien que Philippe Geslin nous décrit de manière sensible. Pas de doute, les Soussous ont beaucoup de choses à nous apprendre. Un art de vivre surtout, qui consiste à aborder des conditions de vie hostiles dans la mangrove (chaleur tropicale, moustiques, labeur…) avec un sens inné de la poésie.

Sur scène, deux symboles : d’un côté, un tas de sel qui évoque « l’or blanc », exploité par les Soussous – menace pour l’équilibre fragile de la mangrove – de l’autre, la portière d’une vieille 403, dernier reste de la colonisation française. En écho au récit de l’ethnologue, résonnent les mots que N’Fassory, son hôte, a consignés sur des cahiers d’écolier. Des mots simples qui parlent de la vie au village, du travail quotidien, de la relation des hommes avec leur terre, de leurs coutumes (ou de ce qu’il en reste).

Des vidéos ou des photos projetées sur le mur du fond viennent compléter ce tableau : on navigue en pirogue dans la touffeur de la mangrove avec l’explorateur poète, on assiste à une cérémonie d’initiation, on circule dans un taxi brousse… Traces de vie, témoignage fragile d’un passé qui s’estompe.

Une fois de plus, avec finesse, Macha Makaeïff réussit à ouvrir les portes de notre imaginaire. Ce voyage chez les Soussous nous donne envie d’aller découvrir d’autres « âmes offensées », d’autres communautés à la vie bouleversée par le progrès. Et si l’ethnologie nous invitait à porter un regard sensible sur le monde ?

Véronique Tran Vinh

Avec Philippe Geslin

Mise en scène, adaptation, scénographie et costumes Macha Makeïff
Musée du quai Branly-Jacques Chirac,
en partenariat avec le Théâtre de la Criée, Marseille
37, quai Branly
75007 Paris

Vendredi 15 juin
20 h, premier volet : Peau d’ours sur ciel d’avril, les derniers chasseurs Inuit
Samedi 16 juin
19 h, deuxième volet : Le crayon de Dieu n’a pas de gomme, chez les Soussou de Guinée
Dimanche 17 juin
17 h, troisième volet : Avant le départ des gazelles, les guerriers Massaï

http://www.quaibranly.fr/fr/expositions-evenements/au-musee/spectacles-fetes-et-evenements/spectacles/details-de-levenement/e/les-ames-offensees-37619/

Fin de journée aux Langagières, au TNP Villeurbanne

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Dernier jour, dernières heures… Samedi 2 juin, petits moments croqués à pleines dents par une amoureuse des langues.

Tout d’abord lecture de poèmes et pensées en archipel, aujourd’hui présentation de la revue États provisoires du poème, le numéro 17 est consacré au Japon.

Sur scène, Jean-Pierre Siméon, l’un des créateurs des Langagières et Benoît Reiss, co-directeur de Cheyne Éditeur, deux piliers de la revue. L’un jouant les Candide et demandant à l’autre, qui a travaillé dix ans au Japon, pourquoi appelle-t-on ce pays « monde flottant ».

Embarras, flottement… parce que ce sont des îles. Tout de suite déferle la vague d’Okusaï dans mon cerveau, eh bien oui, c’est ça ! Cette définition me va.

Sur scène, deux comédiens, feuilles chargées de poèmes sur pupitre, et voilà notre monde flottant qui surgit. Yves Bressiant et Fany Buy lisent (et c’est bien plus que ça), se répondent, enchaînent haïkus et impressions au soleil levant. La poésie est là, qui palpite de beauté, chuchotée, clamée, scandée.

Je plonge dans un onsen (bain japonais) avec Benoît Reiss et sa petite fille et je tends l’oreille pour saisir quelques notes du chant des grenouilles, venu du fond de la terre. Je suis la flèche que Jean-Pierre Jourdain pourrait peut-être un jour tirer…

J’écoute la colère du poète Ôoka Makoto :
Alors mes camarades
Messieurs les poètes
à nous aussi d’un cœur tranquille
de nous y mettre et de remplir dans son entier
d’un geste sûr la carte de la poésie

 Sans transition, le temps de monter plusieurs volées d’escalier au pas de course et me voilà langue pendante à devoir exercer mes papilles.

Vin blanc, fromage de chèvre m’attendent pour une première dégustation.

Voilà qui colle, si on peut dire, à la langue dans tous ses états…

Un fromager et un caviste, Benoît Charron et Jean-françois Bernard venus en voisins, nous entretiennent de leur passion… instant suspendu entre croûte riche, pâte molle et effluves biodynamiques…

Passage par le hall, où jeunes et moins jeunes montent sur la scène de la brasserie partager une tranche de vie slamée et le marathon des Langagières continue.

Grand tour de l’Afrique racontée et chantée avec l’orchestre Soro Solo pour le bal de clôture. Aux rythmes effrénés, je me trémousse et je transpire dans le dernier bain de langues de la saison.

Aperçu d’une fin de journée aux Langagières (il y en douze), histoire que l’année prochaine, vous vous précipitiez sur le programme du TNP Villeurbanne sans hésitation.

À bientôt !

Plûme

TNP Villeurbanne
8, place Lazare-Goujon
69627 Villeurbanne Cedex
https://www.tnp-villeurbanne.com/

 

“Les Langagières”, au TNP Villeurbanne

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Balade dans « la langue dans tous ses états ». Le maître d’œuvre, Christian Schiaretti, court sur tous les plateaux, anime les débats, félicite un groupe d’élèves, présente les invités, raconte…

Dans le bouillonnement de ces deux semaines de Langagières, pas de pause pour les amoureux de la langue, des langues…

Ils pourront aller en famille écouter les Contes du chat perché et assister avec quelque frayeur à la transformation de Delphine et Marinette en deux beaux navets plantés d’une fourchette.

Se laisser happer par une Brève histoire de la Méditerranée au gré des mythologies, des guerres, de la biodiversité marine, pour enfin échouer comme tous les exilés, sur un rivage…

Boire les paroles d’Apollinaire à la source de son Cœur pareil à une flamme renversée.

S’embarquer avec Ceux qui m’aiment… grâce à la voix de Pascal Gregory, écho de ses échanges avec Patrice Chéreau sur le théâtre, les comédiens, la Reine Margot, et assister dans le même élan à la rencontre avec Danièle Thompson et à la projection du film.

Se frotter aux langues « universiTerre » dans un atelier radiophonique déroutant.

S’émouvoir de l’intensité des voix des élèves du cycle d’orientation professionnelle du Conservatoire de Lyon s’emparant du texte d’Eschyle, brûlant d’actualité sur les Danaïdes, menacées de viol, qui cherchent asile.

Se laisser emporter par la correspondance de Paul Gauguin et des Sanglots de l’Aigle pêcheur au son du dub polynésien.

Rencontrer par hasard Flaubert dans la peau d’un ours mal léché, Jacques Weber.

Attendre le cœur battant la rencontre épistolaire d’Albert Camus et de Maria Casarès, dans la peau de Lambert Wilson et d’Isabelle Adjani.

Oui, c’est bien la fête au TNP de Villeurbanne et comme l’écrit Jean-Pierre Siméon, poète et complice de Christian Schiaretti : « Seule obligation : accepter de ne pas savoir où donner de l’oreille et encourir le risque de l’inconnu. »

Entre consultation poétique, récital, cabaret, lecture, carte blanche, spectacle… vous avez l’embarras du choix.

Attention… plus que quelques jours !

Plûme

Jusqu’au 2 juin
Tous les jours à partir de 14h30
TNP Villeurbanne
8, place Lazare-Goujon
69627 Villeurbanne cedex
Renseignements billetterie : 04 78 03 30 00
www.tnp-villeurbanne.com/manifestation/les-langagieres/

 

“L’Invention des corps”, à la Maison de la poésie

©Mathias Clouet

Sur la scène baignée d’une ambiance crépusculaire, Pierre Ducrozet et Isard Combray nous ont offert ce soir-là une très belle performance artistique, alliant musique (des compositions originales au piano et quelques touches d’électronique), montages de textes – issus du livre –, et chansons. L’écrivain Ducrozet s’y révèle à la fois chanteur, poète et interprète – au sens le plus large – de ses propres écrits.

La narration, volontairement éclatée, reflète le monde contemporain par son architecture même. Elle nous fait circuler d’un personnage à un autre, d’un lieu à un autre, sans logique apparente, si ce n’est celle qui sous-tend les réseaux Internet. Un récit en bribes qui parle du XXIe siècle, mais, surtout, d’une aspiration libertaire face à la toute-puissance de la technologie et à ses dérives.

Dans ce voyage d’un bout à l’autre du monde, nous côtoyons une galerie de personnages venus d’horizons divers, mais qui ont en commun la culture de l’informatique. En vrac : un jeune hacker issu du “sous-monde” mexicain, une biologiste qui observe de près les corps (et leurs tissus), un informaticien qui a changé de sexe, un personnage influent de la Silicon Valley, qui possède tout, sauf l’immortalité…

La réussite de ce “concert littéraire” tient à ce que jamais la musique n’écrase le texte, bien au contraire… elle se met au diapason avec les mots et les fait résonner d’une mystérieuse musicalité. Je me suis laissée entraîner dans cet univers envoûtant, grâce à la séduisante interprétation de l’auteur dans sa narration, sa gestuelle, ses chansons et sa dramaturgie. Il était en parfaite symbiose avec Isard Combray, au jeu d’une grande fluidité.

Pour ceux qui s’interrogent sur ce que peut être aujourd’hui une littérature hors du livre, cet objet artistique singulier pourrait bien constituer une des réponses possibles.

Véronique Tran Vinh

Mardi 10 octobre 2017
Maison de la poésie
Passage Molière
157, rue Saint-Martin
75003 Paris
http://www.maisondelapoesieparis.com/

Z’humains ! Conférence anti-fin du monde, au théâtre de Belleville

Nous faire réfléchir aux fléaux qui menacent notre planète : agriculture et élevage intensifs, réchauffement climatique, nucléaire…, mais avec légèreté et humour !

Pari réussi de la part de Catherine Dolto (pédiatre et haptothérapeute de son métier), enseignante bienveillante, et Emma la clown, à l’énergie communicative et tout aussi bienveillante, qui font l’état des lieux de l’influence de l’humain sur son biotope. Les deux comparses ponctuent leurs échanges d’animations ludiques et didactiques sur “Poyer Punt” (pour Power Point) projetées sur écran. Elles nous rappellent nos origines et les principales étapes de l’évolution de l’espèce humaine, mais aussi la disparition des dinosaures (tués par un gros caillou en pâte à modeler) ou le mode de vie de l’« homo sapiens sapiens », notre ancêtre direct.

Les interactions avec le public sont nombreuses ; le gros ballon en forme de globe terrestre que l’on se renvoie, notamment, nous fait comprendre que nous jouons avec la terre, alors qu’elle est fragile. Les interventions d’Hubert Reeves, filmées et projetées sur l’écran, mais aussi celles de Matthieu Ricard et José Bové, qui ont prêté leur voix à des chaussettes transformées en marionnettes, viennent conforter leur propos.

On rit beaucoup des facéties d’Emma la clown, mais aussi des fous rires de Catherine Dolto. Elles nous rappellent, avec bonne humeur et un peu de sérieux quand même, qu’il serait temps et judicieux de réfléchir à une autre façon d’envisager notre avenir et celui de notre planète, qui sont quand même étroitement liés.

Un spectacle aussi réjouissant qu’indispensable… ne le manquez pas !

Armelle Gadenne

Avec Emma la clown et Catherine Dolto
De /par Catherine Dolto et Meriem Menant
Mise en scène Kristin Hestad
Lumière Nicolas Lamatière
Son et régie générale Romain Beigneux-Crescent
Costumes Anne de Vains
Vidéo Yann de Sousa
Conception musicale Patrice et Henry Blanc-Francart
Production Compagnie La Vache Libre

Jusqu’au 30 avril 2017
Du mardi au samedi à 21 h 15, dimanche à 14 h 30
Théâtre de Belleville
Entrée : Passage Piver
94, rue du Faubourg-du-Temple
75011 Paris
http://www.theatredebelleville.com/saison-16-17/item/365-z-humains

En tournée les 23 et 24 mai à 21 h
au Théâtre de l’Atelier,
1, place Charles-Dullin
Paris 18e
Retrouvez tous les spectacles sur le site : www.emmalaclown.com

Les Âmes offensées, au musée du quai Branly

InuitFred Lyonnet

@Fred Lyonnet

Le temps d’un week-end, dans le cadre du programme L’Ethnologie va vous surprendre, l’ethnologue Philippe Geslin a présenté un cycle de trois « conférences », mises en scène par Macha Makeïff. Le premier volet de cette trilogie, Peau d’ours sur ciel d’avril, nous a emmenés sur les traces des derniers chasseurs Inuits. Quand l’ethnologie se met à la portée de tous grâce à une création théâtrale d’un nouveau genre.

Quelles sont donc ces âmes que l’on offense ? Elles appartiennent à ces peuplades de l’autre bout du monde qui parviennent à survivre dans des conditions hostiles et dont on voudrait décider du sort. Que ce soit les Inuits, les Soussous de Guinée ou les Massaïs de Tanzanie, Philippe Geslin part régulièrement à leur rencontre afin d’étudier leurs coutumes ancestrales, leur mode de vie ainsi que les bouleversements engendrés par le monde moderne.

Sur une scène ronde qui évoque un globe terrestre, l’ethnologue conteur s’adresse à nous par l’intermédiaire de son carnet de bord. Il nous fait part de ses observations de scientifique. Changement climatique, passage de la chasse traditionnelle aux phoques à la pêche, plus lucrative, incursion de la culture de masse dans une société traditionnelle, mais aussi anecdotes sur la vie des Inuits : tout est pointé, sans naïveté. Geslin rend hommage au passage à ceux qui ont ouvert le chemin avant lui. La projection de photographies (faites par lui-même) ou de documents d’archives sur le mur du fond vient ponctuer son récit.

À ce constat, se mêlent des réflexions plus personnelles (non dénuées d’humour) et philosophiques où transparaissent l’empathie d’un homme amené à partager le quotidien d’autres être humains et la conscience du monde qui l’entoure : « Vous n’avez pas compris que la terre vous invite, seulement. » Des voix off évoquent les légendes et les mythes qui façonnent l’identité des Inuits, identité qui perdure malgré la marche forcée vers la modernité.

Par touches légères, la mise en scène de Macha Makeïff met joliment en relief le récit de l’ethnologue. Un bloc de glace qui fond, un igloo en carton, une peau d’ours, un corbeau… et notre imagination fait le reste.

Un spectacle plein de poésie et d’humanité qui nous fait voyager avec Philippe Geslin sur la banquise des Inuits et ressentir l’émerveillement de ce « glaneur d’émotions » devant un monde à l’équilibre fragile. Souhaitons que l’explorateur poète continue à nous faire partager ses découvertes sur scène !

Véronique Tran Vinh

Avec Philippe Geslin

Mise en scène, adaptation, scénographie et costumes Macha Makeïff
Voix Philippe Geslin, Macha Makeïeff, Aïssa Mallouk Création vidéo et iconographie Philippe Geslin, Guillaume Cassar et Alain Dalmasso Assistante artistique MargotClavières Régie générale Frédéric Lyonnet Lumières Sylvio Charlemagne Créationson Jean-Claude Leita et Julien Sonnet et toute l’équipe de La Criée Façonnageécran Gerriets Structure métallique Ferronnerie du Var

Musée du quai Branly-Jacques Chirac
37, quai Branly
75007 Paris
http://www.quaibranly.fr/fr/

« Les Âmes offensées » est un cycle de trois conférences théâtrales :
Peau d’ours sur ciel d’avril
Les derniers chasseurs Inuits
Le Crayon de Dieu n’a pas de gomme
Chez les Soussous de Guinée
Les Guerriers Massaïs
Avant le départ des gazelles…

Photographies de Philippe Geslin : dans le catalogue de YellowKorner, à la librairie-galerie Hune, Saint-Germain-des-Prés.

Un Festival d’Histoire à Montbazon

 

Les 23 et 24 juillet 2016 se tenait, à Montbazon (37), la 2e édition de la rencontre abonnés internautes Nota Bene, organisée par Ben, sa femme Calie, et en partenariat avec La Forteresse du Faucon noir.

Avant de détailler plus en avant, je dois vous présenter Benjamin Brillaud (alias Ben, alias Nota Bene, le barbu dans le médaillon à gauche). Après avoir exercé pendant six ans en qualité de caméraman et monteur pour une société de production audiovisuelle, il décide de se lancer en tant que vidéaste indépendant. Passionné par l’histoire, il crée une émission sur Internet, Nota Bene, avec pour objectif de faire (re)découvrir, et surtout dans le plaisir, des anecdotes, des événements sur ce thème mais aussi des mythes et légendes. Des vidéos d’un format très différent de 3 minutes à 25 minutes, qui aiguisent notre curiosité et donnent envie d’en savoir davantage à chaque fois qu’on en termine une. De la découverte de la Mythologie Aztèque à Qui était l’homme de fer en passant les Fortifications d’Asgard… j’ai fini par m’abonner à cette chaîne

Tranquillement dans mon fauteuil, j’aurais pu y rester un peu plus cet été, si Allan, 17 ans, internaute averti, n’avait pas été à l’initiative d’une sortie : se rendre à Montbazon, un week-end de juillet, où se déroulait, ce Festival axé sur le Moyen Âge.

Un univers pour moi jusqu’alors inconnu où se sont rencontrés plus de 2 200 visiteurs – la plupart des abonnés – qui attendaient de rencontrer leurs vidéastes, soit 18 youtubeurs* au total, qui animaient des conférences aussi variées que Prédire l’histoire, Le Banquet au Moyen Âge, Le Moyen Âge a-t-il réellement existé ou plus éloignées du sujet Études des origines et des évolutions de l’œuvre de fiction télévisuelle.

Une ambiance très bon enfant où chacun semble partager avec les autres des qualités telles que la curiosité, la simplicité et la gaieté.

C’est donc dans ce climat qu’étaient proposés des ateliers, d’une qualité très disparate, autour des métiers de cette époque. Parmi les plus éducatives : le travail du forgeron (top !), le travail du bois et taille de tuiles…

Montbazon6
crédit photo : Romain Gibier

 

Le site de Montbazon qui abrite le dernier donjon féodal de France encore debout se prête aussi volontiers à découvrir deux sports de plein air comme le Troll Ball ou les combats de Behourd avant de s’essayer à l’arbalète ou plus tranquillement visiter ce lieu historique avec un guide.

Un festival à ne pas manquer et qui se tiendra également en 2017. Quelques points logistiques seront certainement réglés comme la longue file d’attente d’une heure trente pour dîner ou un parking affiché complet à l’arrivée prévu à l’usage des visiteurs.

Une initiative à saluer par ceux qui aspirent à rester en dehors du star system. Et c’est tout ce qu’on peut leur souhaiter : faire grandir ce bel événement sans surtout perdre leur âme (à certains moments un peu trop de congratulation) par le succès certain qu’il ne manquera pas de générer…

Pour les passionnés du Moyen Âge, l’histoire continue avec le projet de la reconstruction d’un village médiéval avec les techniques de l’époque par la Forteresse de Montbazon. Si vous souhaitez porter votre pierre à l’édifice, vous pouvez présenter vos candidatures : archeositedemontbazon@gmail.com ou en savoir plus http://www.forteressedufauconnoir.com/

À l’année prochaine.

Carole Rampal

* Coordonnées de Ben qui pourra vous rediriger sur ces youtubers
https://www.youtube.com/user/notabenemovies?sub_confirmation=1

Les photos (médaillons) qui illustrent cet article sont du photographe Romain Gibier.

“Mille femmes blanches”, Jim Fergus, éd. Pocket.

 Des femmes à la conquête de l’Ouest

9782266217460

Dans son premier roman, paru en 2000 (Éditions du Cherche Midi) et basé sur des faits réels (aussi surprenant que cela puisse paraître !), le journaliste et écrivain Jim Fergus nous plonge dans les carnets intimes de son arrière-arrière-grand-mère, une aventurière – au sens noble du terme –, partie vivre avec les Indiens dans l’Ouest américain.


Dans l’Amérique puritaine de la fin du XIXe siècle, May Dodd fait figure d’anticonformiste. Rebelle par nature, elle a été rejetée par sa famille aristocratique et placée de force dans un asile d’aliénés, parce qu’elle a eu le mauvais goût de tomber amoureuse d’un homme d’un autre milieu. Elle accepte de faire partie d’un troc pour le moins insolite, conclu entre le chef cheyenne Little Wolf et le président Grant : l’échange de mille femmes blanches contre mille chevaux afin de favoriser l’intégration du peuple indien.

Trop audacieuses pour leur époque

Comme May l’écrit dans son journal : « Franchement, vu la façon dont j’ai été traitée par les gens dits “civilisés”, il me tarde finalement d’aller vivre chez les sauvages. » Cette proposition de quitter l’asile de Chicago pour le Nebraska est en effet l’opportunité pour elle d’être libre et de recommencer sa vie.
C’est le cas aussi pour les quarante-sept autres volontaires qui partent le 23 mars 1875. L’auteur trace des portraits savoureux de ces femmes, trop audacieuses pour leur époque, qui ont en commun d’avoir été réprimées par la société : certaines condamnées au pénitencier pour des vols ou autres délits, d’autres enfermées dans des asiles, et même, une ancienne esclave.
Jim Fergus relate le choc entre deux cultures et montre la difficile adaptation de ces marginales à la vie quotidienne des “sauvages” qu’elles ont épousés : une vie rude, rythmée par des rites innombrables, mais imprégnée de simplicité, d’esprit communautaire et en harmonie avec la nature (certaines descriptions de paysages sont de toute beauté !).

Le déclin du peuple indien

L’intrépide May Dodd et ses compagnes d’aventure s’efforcent d’apporter leur contribution au projet d’intégration du peuple cheyenne malgré les obstacles nombreux – notamment politiques – auxquels elles sont confrontées. Elles vont ainsi découvrir que, sous couvert de négociation pour la paix, le gouvernement américain ne souhaite qu’une chose : neutraliser le peuple indien et notamment, s’approprier certains territoires qui recèlent de l’or.
Heureusement, elles vont aussi connaître la solidarité entre femmes – blanches tout d’abord, puis indiennes – face aux fléaux qui gangrènent la société cheyenne : dissensions entre tribus, alcoolisme, etc. Impuissantes, elles assisteront au déclin de leur peuple d’adoption.
Dans ce roman ample, vivant et empreint d’un humour salvateur, Jim Fergus fait passer un message de tolérance et d’humanisme envers la civilisation indienne, mais aussi envers toutes les différences. Un message d’une actualité brûlante à une époque où chacun est confronté à d’autres cultures.

Véronique Tran Vinh

“À y regarder de près” d’Olivier Rolin

À LIRE
À y regarder de près
d’Olivier Rolin (textes), Érik Desmazières (gravures), Éditions du Seuil

9782021282832

Éloge des petites choses

Quand un écrivain et un graveur décident d’unir leurs talents, cela donne un joli livre inspiré, qui donne vie (en douze textes courts) à des petites choses de la Nature auxquelles nous n’accordons pas d’importance.

Qu’il se penche sur des choses comestibles (l’artichaut, l’asperge, l’huître, la girolle) ou non comestibles (l’os de seiche, la mouche, la plume), Olivier Rolin a le regard aussi affûté que sa plume. Ses descriptions sont d’une précision minutieuse, ce qui n’empêche pas la poésie – et l’humour – de s’y glisser. D’autant que l’écrivain n’hésite pas à faire appel aux associations d’idées, aux métaphores, aux comparaisons les plus hardies. Les choses les plus insignifiantes prennent chair sous sa plume.

Ah ! L’asperge vue par Olivier Rolin : « Oblongue, finissant en une turgescence bourgeonnante, sorte de gland feuillu, l’asperge est un mince phallus végétal. Sa consistance, d’une raideur élastique, est celle d’une érection moyenne. (…) » Mais les choses ne sont pas seulement sexuées, elles évoquent aussi les grands maîtres de la peinture ou de la littérature (l’artichaut et Picasso, l’huître et Manet, la mouche et Rimbaud, etc.)

Pour ses descriptions, Olivier Rolin s’ingénie à redonner à la langue sa juste place. On sent son plaisir à traquer le mot rare, l’expression juste, peu usitée, qui permettra de faire « reluire » la langue, comme il le dit joliment.

Les magnifiques gravures d’Érik Desmazières, elles aussi d’une grande précision, viennent ponctuer ces textes ciselés comme des bijoux. Un livre qui donne envie d’ouvrir grand les yeux et de regarder autour de soi.

Véronique Tran Vinh