“Il y aura la jeunesse d’aimer”, au Lucernaire

Lecture_Aragon_10x15_PhotoHervieux03© Nathalie Hervieux

Deux grands acteurs réunis sur scène pour nous faire partager leur amour des mots, leur amour de l’amour. Des mots d’abord chuchotés comme dans une confidence, pour dire le bonheur et la difficulté d’aimer, la peur de se perdre et de perdre l’autre…

Mais quand ils surgissent de la plume de Louis Aragon ou de celle d’Elsa Triolet, puisés au cœur même de la vie de ce couple mythique, ils vibrent de lyrisme et brillent comme des étoiles au firmament. Les Yeux d’Elsa, Le Fou d’Elsa, Il n’y a pas d’amour heureux… tous ces poèmes qui résonnent dans nos oreilles sont gravés au fond de notre mémoire, que Didier Bezace a choisi de réactiver dans ce beau spectacle intimiste.

C’est aussi l’occasion de découvrir des aspects méconnus du talent du couple d’écrivains, et notamment la verve comique d’Aragon qui transparaît dans Les Bons Voisins, nouvelle qui traite de la dénonciation pendant l’occupation allemande.

Ou encore, la beauté sulfureuse du Con d’Irène, restituée avec délicatesse par Didier Bezace : « Et maintenant, salut à toi, palais rose, écrin pâle, alcôve un peu défaite par la joie grave de l’amour, vulve dans son ampleur à l’instant apparue. Sous le satin griffé de l’aurore, la couleur de l’été quand on ferme les yeux. »

Aux côtés de son partenaire, Ariane Ascaride apporte sa voix profonde et sa présence lumineuse. Nul besoin d’artifice de mise en scène. Dans la pénombre, les deux comédiens alternent les textes avec une complicité évidente. Avec délicatesse, gravité, mais quelques touches d’humour aussi. Nous sommes suspendus à leurs lèvres, retenant notre souffle pour ne pas en perdre un mot.

Recueillis. En état de grâce.

Véronique Tran Vinh

Une lecture spectacle de textes d’Aragon et d’Elsa Triolet
Avec Ariane Ascaride et Didier Bezace
Choix des textes et des musiques Bernard Vasseur et Didier Bezace
Mise en scène Didier Bezace, assisté de Dyssia Loubatière

Jusqu’au 2 décembre 2018
Du mardi au samedi à 21 h, dimanche à 18 h
Théâtre du Lucernaire
53, rue Notre-Dame-des-Champs
75006 Paris
http://www.lucernaire.fr/theatre/2679-il-y-aura-la-jeunesse-d-aimer.html

 

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Spécial Avignon : “Ça va, ça va le monde !” au jardin de la rue Mons

Édouard Elvis Bvouma (Cameroun), Prix Théâtre RFI 2017,
auteur de La Poupée barbue. ©Pascal Gély/RFI

De grands arbres donnent l’ombre nécessaire à l’écoute attentive des textes qui seront lus pendant une courte semaine. Organisées par RFI, ces séances de lecture feront entendre la voix d’auteurs africains et haïtiens à travers leurs écrits, dans le cadre du festival IN.

Aujourd’hui, c’est le lauréat du Prix Théâtre RFI 2017, Edouard Elvis Bvouma (Cameroun), dont on lira le roman La Poupée barbue. Au micro, Charlotte Ntamack scande le texte. Les répétitions qui abondent apportent un rythme percutant qu’accompagne Wilfried Manzanza à la batterie par ses improvisations, dans une mise en scène d’Armel Roussel. L’émotion est là qui palpite.

C’est un cri de révolte qui sort de la bouche de cette enfant. Avec ses mots de petite fille, elle raconte le viol collectif, la fuite, l’enfant dans son ventre, sa haine, ses parents assassinés, la guerre, les violences, les injustices, l’horreur et son amour naissant pour un garçon de son âge. Une œuvre puissante qui ne laisse aucun repos au lecteur-auditeur, l’emmenant jusqu’au bout de nuit, sa main dans celle d’une fillette.

Plûme

Cette lecture sera diffusée sur l’antenne de RFI dimanche 29 juillet à 12h10.

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Jusqu’au 19 juillet, le programme de “Ça va, ça va le
monde !” à 11 h tous les jours, au jardin de la rue Mons, Avignon.

Dimanche 15 juillet 2018 :
« Les cinq fois où j’ai vu mon père », de Guy Regis Junior (Haïti)

Lundi 16 juillet 2018 :
« Que ta volonté soit Kin », de Sinzo Aanza (République démocratique du Congo).

Mardi 17 juillet 2018 :
« Retour de Kigali », collectif (Rwanda/France)

Mercredi 18 juillet 2018 :
« Sœurs d’ange », de Alfi W. Gbegbi (Togo).

 Jeudi 19 juillet 2018 :
« Le bal de Ndinga », de Tchicaya U Tam’si (Congo-Brazzaville).

Toutes les lectures seront diffusées sur l’antenne RFI tous les dimanches, du 29 juillet au 2 septembre à 12h10.

“Les Âmes offensées” (Volet 2), au musée du quai Branly

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©Fred Lyonnet

Dans cette trilogie, Macha Makaeïeff a décidé de mettre en scène les récits de voyage de l’ethnologue Philippe Geslin. Ces spectacles d’un genre inédit – entre le récit et le théâtre – nous parlent d’un monde qui bascule, de peuples obligés de s’adapter pour survivre.

L’année dernière, j’avais chroniqué Peau d’ours sur ciel d’avril, qui nous emmenait sur les traces des derniers chasseurs Inuits.
https://dmpvd.wordpress.com/2017/03/13/les-ames-offensees-au-musee-du-quai-branly/

Cette fois, je suis partie à la découverte du quotidien des Soussous de Guinée, dans le spectacle joliment intitulé Le Crayon de Dieu n’a pas de gomme. Un quotidien que Philippe Geslin nous décrit de manière sensible. Pas de doute, les Soussous ont beaucoup de choses à nous apprendre. Un art de vivre surtout, qui consiste à aborder des conditions de vie hostiles dans la mangrove (chaleur tropicale, moustiques, labeur…) avec un sens inné de la poésie.

Sur scène, deux symboles : d’un côté, un tas de sel qui évoque « l’or blanc », exploité par les Soussous – menace pour l’équilibre fragile de la mangrove – de l’autre, la portière d’une vieille 403, dernier reste de la colonisation française. En écho au récit de l’ethnologue, résonnent les mots que N’Fassory, son hôte, a consignés sur des cahiers d’écolier. Des mots simples qui parlent de la vie au village, du travail quotidien, de la relation des hommes avec leur terre, de leurs coutumes (ou de ce qu’il en reste).

Des vidéos ou des photos projetées sur le mur du fond viennent compléter ce tableau : on navigue en pirogue dans la touffeur de la mangrove avec l’explorateur poète, on assiste à une cérémonie d’initiation, on circule dans un taxi brousse… Traces de vie, témoignage fragile d’un passé qui s’estompe.

Une fois de plus, avec finesse, Macha Makaeïff réussit à ouvrir les portes de notre imaginaire. Ce voyage chez les Soussous nous donne envie d’aller découvrir d’autres « âmes offensées », d’autres communautés à la vie bouleversée par le progrès. Et si l’ethnologie nous invitait à porter un regard sensible sur le monde ?

Véronique Tran Vinh

Avec Philippe Geslin

Mise en scène, adaptation, scénographie et costumes Macha Makeïff
Musée du quai Branly-Jacques Chirac,
en partenariat avec le Théâtre de la Criée, Marseille
37, quai Branly
75007 Paris

Vendredi 15 juin
20 h, premier volet : Peau d’ours sur ciel d’avril, les derniers chasseurs Inuit
Samedi 16 juin
19 h, deuxième volet : Le crayon de Dieu n’a pas de gomme, chez les Soussou de Guinée
Dimanche 17 juin
17 h, troisième volet : Avant le départ des gazelles, les guerriers Massaï

http://www.quaibranly.fr/fr/expositions-evenements/au-musee/spectacles-fetes-et-evenements/spectacles/details-de-levenement/e/les-ames-offensees-37619/

Fin de journée aux Langagières, au TNP Villeurbanne

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Dernier jour, dernières heures… Samedi 2 juin, petits moments croqués à pleines dents par une amoureuse des langues.

Tout d’abord lecture de poèmes et pensées en archipel, aujourd’hui présentation de la revue États provisoires du poème, le numéro 17 est consacré au Japon.

Sur scène, Jean-Pierre Siméon, l’un des créateurs des Langagières et Benoît Reiss, co-directeur de Cheyne Éditeur, deux piliers de la revue. L’un jouant les Candide et demandant à l’autre, qui a travaillé dix ans au Japon, pourquoi appelle-t-on ce pays « monde flottant ».

Embarras, flottement… parce que ce sont des îles. Tout de suite déferle la vague d’Okusaï dans mon cerveau, eh bien oui, c’est ça ! Cette définition me va.

Sur scène, deux comédiens, feuilles chargées de poèmes sur pupitre, et voilà notre monde flottant qui surgit. Yves Bressiant et Fany Buy lisent (et c’est bien plus que ça), se répondent, enchaînent haïkus et impressions au soleil levant. La poésie est là, qui palpite de beauté, chuchotée, clamée, scandée.

Je plonge dans un onsen (bain japonais) avec Benoît Reiss et sa petite fille et je tends l’oreille pour saisir quelques notes du chant des grenouilles, venu du fond de la terre. Je suis la flèche que Jean-Pierre Jourdain pourrait peut-être un jour tirer…

J’écoute la colère du poète Ôoka Makoto :
Alors mes camarades
Messieurs les poètes
à nous aussi d’un cœur tranquille
de nous y mettre et de remplir dans son entier
d’un geste sûr la carte de la poésie

 Sans transition, le temps de monter plusieurs volées d’escalier au pas de course et me voilà langue pendante à devoir exercer mes papilles.

Vin blanc, fromage de chèvre m’attendent pour une première dégustation.

Voilà qui colle, si on peut dire, à la langue dans tous ses états…

Un fromager et un caviste, Benoît Charron et Jean-françois Bernard venus en voisins, nous entretiennent de leur passion… instant suspendu entre croûte riche, pâte molle et effluves biodynamiques…

Passage par le hall, où jeunes et moins jeunes montent sur la scène de la brasserie partager une tranche de vie slamée et le marathon des Langagières continue.

Grand tour de l’Afrique racontée et chantée avec l’orchestre Soro Solo pour le bal de clôture. Aux rythmes effrénés, je me trémousse et je transpire dans le dernier bain de langues de la saison.

Aperçu d’une fin de journée aux Langagières (il y en douze), histoire que l’année prochaine, vous vous précipitiez sur le programme du TNP Villeurbanne sans hésitation.

À bientôt !

Plûme

TNP Villeurbanne
8, place Lazare-Goujon
69627 Villeurbanne Cedex
https://www.tnp-villeurbanne.com/

 

“Les Langagières”, au TNP Villeurbanne

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Balade dans « la langue dans tous ses états ». Le maître d’œuvre, Christian Schiaretti, court sur tous les plateaux, anime les débats, félicite un groupe d’élèves, présente les invités, raconte…

Dans le bouillonnement de ces deux semaines de Langagières, pas de pause pour les amoureux de la langue, des langues…

Ils pourront aller en famille écouter les Contes du chat perché et assister avec quelque frayeur à la transformation de Delphine et Marinette en deux beaux navets plantés d’une fourchette.

Se laisser happer par une Brève histoire de la Méditerranée au gré des mythologies, des guerres, de la biodiversité marine, pour enfin échouer comme tous les exilés, sur un rivage…

Boire les paroles d’Apollinaire à la source de son Cœur pareil à une flamme renversée.

S’embarquer avec Ceux qui m’aiment… grâce à la voix de Pascal Gregory, écho de ses échanges avec Patrice Chéreau sur le théâtre, les comédiens, la Reine Margot, et assister dans le même élan à la rencontre avec Danièle Thompson et à la projection du film.

Se frotter aux langues « universiTerre » dans un atelier radiophonique déroutant.

S’émouvoir de l’intensité des voix des élèves du cycle d’orientation professionnelle du Conservatoire de Lyon s’emparant du texte d’Eschyle, brûlant d’actualité sur les Danaïdes, menacées de viol, qui cherchent asile.

Se laisser emporter par la correspondance de Paul Gauguin et des Sanglots de l’Aigle pêcheur au son du dub polynésien.

Rencontrer par hasard Flaubert dans la peau d’un ours mal léché, Jacques Weber.

Attendre le cœur battant la rencontre épistolaire d’Albert Camus et de Maria Casarès, dans la peau de Lambert Wilson et d’Isabelle Adjani.

Oui, c’est bien la fête au TNP de Villeurbanne et comme l’écrit Jean-Pierre Siméon, poète et complice de Christian Schiaretti : « Seule obligation : accepter de ne pas savoir où donner de l’oreille et encourir le risque de l’inconnu. »

Entre consultation poétique, récital, cabaret, lecture, carte blanche, spectacle… vous avez l’embarras du choix.

Attention… plus que quelques jours !

Plûme

Jusqu’au 2 juin
Tous les jours à partir de 14h30
TNP Villeurbanne
8, place Lazare-Goujon
69627 Villeurbanne cedex
Renseignements billetterie : 04 78 03 30 00
www.tnp-villeurbanne.com/manifestation/les-langagieres/

 

“L’Invention des corps”, à la Maison de la poésie

©Mathias Clouet

Sur la scène baignée d’une ambiance crépusculaire, Pierre Ducrozet et Isard Combray nous ont offert ce soir-là une très belle performance artistique, alliant musique (des compositions originales au piano et quelques touches d’électronique), montages de textes – issus du livre –, et chansons. L’écrivain Ducrozet s’y révèle à la fois chanteur, poète et interprète – au sens le plus large – de ses propres écrits.

La narration, volontairement éclatée, reflète le monde contemporain par son architecture même. Elle nous fait circuler d’un personnage à un autre, d’un lieu à un autre, sans logique apparente, si ce n’est celle qui sous-tend les réseaux Internet. Un récit en bribes qui parle du XXIe siècle, mais, surtout, d’une aspiration libertaire face à la toute-puissance de la technologie et à ses dérives.

Dans ce voyage d’un bout à l’autre du monde, nous côtoyons une galerie de personnages venus d’horizons divers, mais qui ont en commun la culture de l’informatique. En vrac : un jeune hacker issu du “sous-monde” mexicain, une biologiste qui observe de près les corps (et leurs tissus), un informaticien qui a changé de sexe, un personnage influent de la Silicon Valley, qui possède tout, sauf l’immortalité…

La réussite de ce “concert littéraire” tient à ce que jamais la musique n’écrase le texte, bien au contraire… elle se met au diapason avec les mots et les fait résonner d’une mystérieuse musicalité. Je me suis laissée entraîner dans cet univers envoûtant, grâce à la séduisante interprétation de l’auteur dans sa narration, sa gestuelle, ses chansons et sa dramaturgie. Il était en parfaite symbiose avec Isard Combray, au jeu d’une grande fluidité.

Pour ceux qui s’interrogent sur ce que peut être aujourd’hui une littérature hors du livre, cet objet artistique singulier pourrait bien constituer une des réponses possibles.

Véronique Tran Vinh

Mardi 10 octobre 2017
Maison de la poésie
Passage Molière
157, rue Saint-Martin
75003 Paris
http://www.maisondelapoesieparis.com/

Z’humains ! Conférence anti-fin du monde, au théâtre de Belleville

Nous faire réfléchir aux fléaux qui menacent notre planète : agriculture et élevage intensifs, réchauffement climatique, nucléaire…, mais avec légèreté et humour !

Pari réussi de la part de Catherine Dolto (pédiatre et haptothérapeute de son métier), enseignante bienveillante, et Emma la clown, à l’énergie communicative et tout aussi bienveillante, qui font l’état des lieux de l’influence de l’humain sur son biotope. Les deux comparses ponctuent leurs échanges d’animations ludiques et didactiques sur “Poyer Punt” (pour Power Point) projetées sur écran. Elles nous rappellent nos origines et les principales étapes de l’évolution de l’espèce humaine, mais aussi la disparition des dinosaures (tués par un gros caillou en pâte à modeler) ou le mode de vie de l’« homo sapiens sapiens », notre ancêtre direct.

Les interactions avec le public sont nombreuses ; le gros ballon en forme de globe terrestre que l’on se renvoie, notamment, nous fait comprendre que nous jouons avec la terre, alors qu’elle est fragile. Les interventions d’Hubert Reeves, filmées et projetées sur l’écran, mais aussi celles de Matthieu Ricard et José Bové, qui ont prêté leur voix à des chaussettes transformées en marionnettes, viennent conforter leur propos.

On rit beaucoup des facéties d’Emma la clown, mais aussi des fous rires de Catherine Dolto. Elles nous rappellent, avec bonne humeur et un peu de sérieux quand même, qu’il serait temps et judicieux de réfléchir à une autre façon d’envisager notre avenir et celui de notre planète, qui sont quand même étroitement liés.

Un spectacle aussi réjouissant qu’indispensable… ne le manquez pas !

Armelle Gadenne

Avec Emma la clown et Catherine Dolto
De /par Catherine Dolto et Meriem Menant
Mise en scène Kristin Hestad
Lumière Nicolas Lamatière
Son et régie générale Romain Beigneux-Crescent
Costumes Anne de Vains
Vidéo Yann de Sousa
Conception musicale Patrice et Henry Blanc-Francart
Production Compagnie La Vache Libre

Jusqu’au 30 avril 2017
Du mardi au samedi à 21 h 15, dimanche à 14 h 30
Théâtre de Belleville
Entrée : Passage Piver
94, rue du Faubourg-du-Temple
75011 Paris
http://www.theatredebelleville.com/saison-16-17/item/365-z-humains

En tournée les 23 et 24 mai à 21 h
au Théâtre de l’Atelier,
1, place Charles-Dullin
Paris 18e
Retrouvez tous les spectacles sur le site : www.emmalaclown.com

Les Âmes offensées, au musée du quai Branly

InuitFred Lyonnet

@Fred Lyonnet

Le temps d’un week-end, dans le cadre du programme L’Ethnologie va vous surprendre, l’ethnologue Philippe Geslin a présenté un cycle de trois « conférences », mises en scène par Macha Makeïff. Le premier volet de cette trilogie, Peau d’ours sur ciel d’avril, nous a emmenés sur les traces des derniers chasseurs Inuits. Quand l’ethnologie se met à la portée de tous grâce à une création théâtrale d’un nouveau genre.

Quelles sont donc ces âmes que l’on offense ? Elles appartiennent à ces peuplades de l’autre bout du monde qui parviennent à survivre dans des conditions hostiles et dont on voudrait décider du sort. Que ce soit les Inuits, les Soussous de Guinée ou les Massaïs de Tanzanie, Philippe Geslin part régulièrement à leur rencontre afin d’étudier leurs coutumes ancestrales, leur mode de vie ainsi que les bouleversements engendrés par le monde moderne.

Sur une scène ronde qui évoque un globe terrestre, l’ethnologue conteur s’adresse à nous par l’intermédiaire de son carnet de bord. Il nous fait part de ses observations de scientifique. Changement climatique, passage de la chasse traditionnelle aux phoques à la pêche, plus lucrative, incursion de la culture de masse dans une société traditionnelle, mais aussi anecdotes sur la vie des Inuits : tout est pointé, sans naïveté. Geslin rend hommage au passage à ceux qui ont ouvert le chemin avant lui. La projection de photographies (faites par lui-même) ou de documents d’archives sur le mur du fond vient ponctuer son récit.

À ce constat, se mêlent des réflexions plus personnelles (non dénuées d’humour) et philosophiques où transparaissent l’empathie d’un homme amené à partager le quotidien d’autres être humains et la conscience du monde qui l’entoure : « Vous n’avez pas compris que la terre vous invite, seulement. » Des voix off évoquent les légendes et les mythes qui façonnent l’identité des Inuits, identité qui perdure malgré la marche forcée vers la modernité.

Par touches légères, la mise en scène de Macha Makeïff met joliment en relief le récit de l’ethnologue. Un bloc de glace qui fond, un igloo en carton, une peau d’ours, un corbeau… et notre imagination fait le reste.

Un spectacle plein de poésie et d’humanité qui nous fait voyager avec Philippe Geslin sur la banquise des Inuits et ressentir l’émerveillement de ce « glaneur d’émotions » devant un monde à l’équilibre fragile. Souhaitons que l’explorateur poète continue à nous faire partager ses découvertes sur scène !

Véronique Tran Vinh

Avec Philippe Geslin

Mise en scène, adaptation, scénographie et costumes Macha Makeïff
Voix Philippe Geslin, Macha Makeïeff, Aïssa Mallouk Création vidéo et iconographie Philippe Geslin, Guillaume Cassar et Alain Dalmasso Assistante artistique MargotClavières Régie générale Frédéric Lyonnet Lumières Sylvio Charlemagne Créationson Jean-Claude Leita et Julien Sonnet et toute l’équipe de La Criée Façonnageécran Gerriets Structure métallique Ferronnerie du Var

Musée du quai Branly-Jacques Chirac
37, quai Branly
75007 Paris
http://www.quaibranly.fr/fr/

« Les Âmes offensées » est un cycle de trois conférences théâtrales :
Peau d’ours sur ciel d’avril
Les derniers chasseurs Inuits
Le Crayon de Dieu n’a pas de gomme
Chez les Soussous de Guinée
Les Guerriers Massaïs
Avant le départ des gazelles…

Photographies de Philippe Geslin : dans le catalogue de YellowKorner, à la librairie-galerie Hune, Saint-Germain-des-Prés.

Un Festival d’Histoire à Montbazon

 

Les 23 et 24 juillet 2016 se tenait, à Montbazon (37), la 2e édition de la rencontre abonnés internautes Nota Bene, organisée par Ben, sa femme Calie, et en partenariat avec La Forteresse du Faucon noir.

Avant de détailler plus en avant, je dois vous présenter Benjamin Brillaud (alias Ben, alias Nota Bene, le barbu dans le médaillon à gauche). Après avoir exercé pendant six ans en qualité de caméraman et monteur pour une société de production audiovisuelle, il décide de se lancer en tant que vidéaste indépendant. Passionné par l’histoire, il crée une émission sur Internet, Nota Bene, avec pour objectif de faire (re)découvrir, et surtout dans le plaisir, des anecdotes, des événements sur ce thème mais aussi des mythes et légendes. Des vidéos d’un format très différent de 3 minutes à 25 minutes, qui aiguisent notre curiosité et donnent envie d’en savoir davantage à chaque fois qu’on en termine une. De la découverte de la Mythologie Aztèque à Qui était l’homme de fer en passant les Fortifications d’Asgard… j’ai fini par m’abonner à cette chaîne

Tranquillement dans mon fauteuil, j’aurais pu y rester un peu plus cet été, si Allan, 17 ans, internaute averti, n’avait pas été à l’initiative d’une sortie : se rendre à Montbazon, un week-end de juillet, où se déroulait, ce Festival axé sur le Moyen Âge.

Un univers pour moi jusqu’alors inconnu où se sont rencontrés plus de 2 200 visiteurs – la plupart des abonnés – qui attendaient de rencontrer leurs vidéastes, soit 18 youtubeurs* au total, qui animaient des conférences aussi variées que Prédire l’histoire, Le Banquet au Moyen Âge, Le Moyen Âge a-t-il réellement existé ou plus éloignées du sujet Études des origines et des évolutions de l’œuvre de fiction télévisuelle.

Une ambiance très bon enfant où chacun semble partager avec les autres des qualités telles que la curiosité, la simplicité et la gaieté.

C’est donc dans ce climat qu’étaient proposés des ateliers, d’une qualité très disparate, autour des métiers de cette époque. Parmi les plus éducatives : le travail du forgeron (top !), le travail du bois et taille de tuiles…

Montbazon6
crédit photo : Romain Gibier

 

Le site de Montbazon qui abrite le dernier donjon féodal de France encore debout se prête aussi volontiers à découvrir deux sports de plein air comme le Troll Ball ou les combats de Behourd avant de s’essayer à l’arbalète ou plus tranquillement visiter ce lieu historique avec un guide.

Un festival à ne pas manquer et qui se tiendra également en 2017. Quelques points logistiques seront certainement réglés comme la longue file d’attente d’une heure trente pour dîner ou un parking affiché complet à l’arrivée prévu à l’usage des visiteurs.

Une initiative à saluer par ceux qui aspirent à rester en dehors du star system. Et c’est tout ce qu’on peut leur souhaiter : faire grandir ce bel événement sans surtout perdre leur âme (à certains moments un peu trop de congratulation) par le succès certain qu’il ne manquera pas de générer…

Pour les passionnés du Moyen Âge, l’histoire continue avec le projet de la reconstruction d’un village médiéval avec les techniques de l’époque par la Forteresse de Montbazon. Si vous souhaitez porter votre pierre à l’édifice, vous pouvez présenter vos candidatures : archeositedemontbazon@gmail.com ou en savoir plus http://www.forteressedufauconnoir.com/

À l’année prochaine.

Carole Rampal

* Coordonnées de Ben qui pourra vous rediriger sur ces youtubers
https://www.youtube.com/user/notabenemovies?sub_confirmation=1

Les photos (médaillons) qui illustrent cet article sont du photographe Romain Gibier.

“Mille femmes blanches”, Jim Fergus, éd. Pocket.

 Des femmes à la conquête de l’Ouest

9782266217460

Dans son premier roman, paru en 2000 (Éditions du Cherche Midi) et basé sur des faits réels (aussi surprenant que cela puisse paraître !), le journaliste et écrivain Jim Fergus nous plonge dans les carnets intimes de son arrière-arrière-grand-mère, une aventurière – au sens noble du terme –, partie vivre avec les Indiens dans l’Ouest américain.


Dans l’Amérique puritaine de la fin du XIXe siècle, May Dodd fait figure d’anticonformiste. Rebelle par nature, elle a été rejetée par sa famille aristocratique et placée de force dans un asile d’aliénés, parce qu’elle a eu le mauvais goût de tomber amoureuse d’un homme d’un autre milieu. Elle accepte de faire partie d’un troc pour le moins insolite, conclu entre le chef cheyenne Little Wolf et le président Grant : l’échange de mille femmes blanches contre mille chevaux afin de favoriser l’intégration du peuple indien.

Trop audacieuses pour leur époque

Comme May l’écrit dans son journal : « Franchement, vu la façon dont j’ai été traitée par les gens dits “civilisés”, il me tarde finalement d’aller vivre chez les sauvages. » Cette proposition de quitter l’asile de Chicago pour le Nebraska est en effet l’opportunité pour elle d’être libre et de recommencer sa vie.
C’est le cas aussi pour les quarante-sept autres volontaires qui partent le 23 mars 1875. L’auteur trace des portraits savoureux de ces femmes, trop audacieuses pour leur époque, qui ont en commun d’avoir été réprimées par la société : certaines condamnées au pénitencier pour des vols ou autres délits, d’autres enfermées dans des asiles, et même, une ancienne esclave.
Jim Fergus relate le choc entre deux cultures et montre la difficile adaptation de ces marginales à la vie quotidienne des “sauvages” qu’elles ont épousés : une vie rude, rythmée par des rites innombrables, mais imprégnée de simplicité, d’esprit communautaire et en harmonie avec la nature (certaines descriptions de paysages sont de toute beauté !).

Le déclin du peuple indien

L’intrépide May Dodd et ses compagnes d’aventure s’efforcent d’apporter leur contribution au projet d’intégration du peuple cheyenne malgré les obstacles nombreux – notamment politiques – auxquels elles sont confrontées. Elles vont ainsi découvrir que, sous couvert de négociation pour la paix, le gouvernement américain ne souhaite qu’une chose : neutraliser le peuple indien et notamment, s’approprier certains territoires qui recèlent de l’or.
Heureusement, elles vont aussi connaître la solidarité entre femmes – blanches tout d’abord, puis indiennes – face aux fléaux qui gangrènent la société cheyenne : dissensions entre tribus, alcoolisme, etc. Impuissantes, elles assisteront au déclin de leur peuple d’adoption.
Dans ce roman ample, vivant et empreint d’un humour salvateur, Jim Fergus fait passer un message de tolérance et d’humanisme envers la civilisation indienne, mais aussi envers toutes les différences. Un message d’une actualité brûlante à une époque où chacun est confronté à d’autres cultures.

Véronique Tran Vinh

“À y regarder de près” d’Olivier Rolin

À LIRE
À y regarder de près
d’Olivier Rolin (textes), Érik Desmazières (gravures), Éditions du Seuil

9782021282832

Éloge des petites choses

Quand un écrivain et un graveur décident d’unir leurs talents, cela donne un joli livre inspiré, qui donne vie (en douze textes courts) à des petites choses de la Nature auxquelles nous n’accordons pas d’importance.

Qu’il se penche sur des choses comestibles (l’artichaut, l’asperge, l’huître, la girolle) ou non comestibles (l’os de seiche, la mouche, la plume), Olivier Rolin a le regard aussi affûté que sa plume. Ses descriptions sont d’une précision minutieuse, ce qui n’empêche pas la poésie – et l’humour – de s’y glisser. D’autant que l’écrivain n’hésite pas à faire appel aux associations d’idées, aux métaphores, aux comparaisons les plus hardies. Les choses les plus insignifiantes prennent chair sous sa plume.

Ah ! L’asperge vue par Olivier Rolin : « Oblongue, finissant en une turgescence bourgeonnante, sorte de gland feuillu, l’asperge est un mince phallus végétal. Sa consistance, d’une raideur élastique, est celle d’une érection moyenne. (…) » Mais les choses ne sont pas seulement sexuées, elles évoquent aussi les grands maîtres de la peinture ou de la littérature (l’artichaut et Picasso, l’huître et Manet, la mouche et Rimbaud, etc.)

Pour ses descriptions, Olivier Rolin s’ingénie à redonner à la langue sa juste place. On sent son plaisir à traquer le mot rare, l’expression juste, peu usitée, qui permettra de faire « reluire » la langue, comme il le dit joliment.

Les magnifiques gravures d’Érik Desmazières, elles aussi d’une grande précision, viennent ponctuer ces textes ciselés comme des bijoux. Un livre qui donne envie d’ouvrir grand les yeux et de regarder autour de soi.

Véronique Tran Vinh