“Nénesse”, au théâtre Déjazet

©Pascal Victor

Machiste, cynique, raciste, grossier, réactionnaire, violent… comme « le Beauf », de Cabu, Nénesse cumule tous les défauts. Incapable de travailler pour gagner sa vie, il soutire de l’argent à deux sans-papiers qu’il a installés dans une cabine Algéco au milieu de son salon.

Nénesse, c’est Olivier Marchal, démarche traînante, petite bedaine dans pantalon de cuir fatigué, truculent à souhait dans ce rôle de bouffon alcoolique. Mais si les répliques du début sont plutôt bien enlevées, on finit vite par se lasser de ce personnage trop caricatural pour être attachant. On ne peut s’empêcher de penser au personnage fracassé de Coluche, dans Tchao Pantin. Mais, contrairement à Lambert, le pompiste désabusé, on ne ressent pas d’empathie envers Nénesse, l’ancien rockeur, qui passe son temps à éructer des gros mots, insulter, tempêter… peut-être parce que son humanité ne transparaît pas.

Quant à ses comparses, Aurélien, le sans-papier « cultivé » d’origine russe, et Goran, le migrant slave et musulman, ils manquent trop de chair pour que l’on se sente proche d’eux. La manière de parler de Goran, notamment, au lieu de déclencher le rire, le rend un peu ridicule. Les comédiens se donnent à fond pour faire vivre leurs personnages mais, curieusement, la sauce ne prend pas. Seule Christine Citti, dans le rôle de la femme de Nénesse, réussit à insuffler un peu de tendresse à son personnage.

Est-ce la faute à la mise en scène qui manque un peu de rythme ? Aux personnages eux-mêmes qui oscillent entre caricature et réalisme ? En ce qui me concerne, je suis restée sur ma faim. Dommage, car ce thème de la misère contemporaine et de ses dommages collatéraux méritait l’intérêt. Pour que cela fonctionne, il aurait fallu un ressort plus fort ou un traitement plus décalé. Je suis ressortie de la salle avec l’impression d’un rendez-vous manqué.

Véronique Tran Vinh

De Aziz Chouaki
Mise en scène Jean-Louis Martinelli
Avec Christine Citti, Hammou Graïa, Olivier Marchal, Geoffroy Thiebaut

Jusqu’au 3 mars 2018
Du mardi au samedi à 20 h 30
Samedi à 16 h
Théâtre Dejazet
41, boulevard du Temple
http://www.dejazet.com/

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“Premier amour” de Samuel Beckett, au Théâtre de Nesle

 

Affiche Premier Amour.Nesle-1

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Photos Armelle Gadenne

Premier texte de Beckett écrit en français en 1946, comme pour s’isoler de ses racines, et publié en 1970, Premier amour est un texte qui n’était pas prévu au départ pour la scène. Il n’y a d’ailleurs aucune indication de mise en scène, ce qui laisse libre cours au comédien et au metteur (là, à la metteuse en scène) d’imaginer le décor et les attitudes du personnage.

C’est l’histoire surréaliste d’un homme asocial qui, après avoir perdu son père, se retrouve à la rue et se réfugie dans le cimetière où ce dernier est enterré. Il aime la compagnie des cadavres, dont il trouve l’odeur plus agréable que celles des vivants [… qui puent…]. Pourtant, ses petites habitudes ordinaires vont être bousculées par l’arrivée d’une femme avec qui il vivra, malgré lui, une vie dont il ne veut pas et qu’il finira par fuir pour retrouver sa solitude et ses souffrances physiques.

À travers les souvenirs de son premier et seul amour, il va nous raconter sa vie avec cynisme et truculence.

Tout commence par des bruits de pas sur le gravier d’une allée. Le narrateur arrive sur scène où flottent des pages attachées à des fils, comme des souvenirs retenus pour ne pas les oublier, et pose son sac sur un banc sur lequel il s’assied.

Il a l’habitude de s’installer sur ce banc pour profiter de la solitude qu’il recherche à tout prix. Ses seules compagnes étant ses douleurs qui lui font oublier toutes formes d’émotions.

Puis il raconte son histoire, l’expulsion de sa chambre après la mort de son père, ses errances, la rencontre avec « lulu » cette prostituée qui va l’accueillir chez elle et qui va prendre soin de lui malgré son attitude acariâtre…, jusqu’à sa fuite pour retrouver sa tranquillité d’esprit et ses souffrances physiques.

Pascal Humbert donne au public de façon généreuse et lui permet de rentrer dans ce texte qui trouble et dérange autant qu’il fait rire.

La mise en scène de Mo Varenne est sobre et colle bien à ce héros désenchanté et si attachant.

Allez voir cette pièce unique, annonciatrice de l’œuvre de Samuel Beckett.

Armelle Gadenne

Pascal Humbert dans le seul-en-scène « Premier Amour »
Auteur : Samuel Beckett
Mise en scène de Mo Varenne

Les vendredis du 5 janvier au 23 février 2018 à 19h,
Au Théâtre de Nesle
8 rue de Nesle, 75006 Paris
http://www.theatredenesle.com/
Tél. : 01 46 34 61 04

 

 

 

“Trahisons”, au théâtre du Lucernaire

@Alexandre Icovic

La femme, le mari, l’amant. Ce trio serait bien convenu si n’était le regard incisif d’Harold Pinter. Il dissèque les conventions bourgeoises et détourne le vaudeville annoncé en une proposition beaucoup plus subtile sur la complexité du sentiment amoureux.

Tout le monde trahit tout le monde : Emma trompe son mari Robert avec Jerry, son meilleur ami ; Robert a des liaisons ; Jerry trompe sa femme avec Emma ; quant à Emma, a-t-elle (ou va-t-elle) tromper son amant avec un autre ? Qu’en est-il des autres personnages, absents physiquement, mais évoqués sur scène ? La femme de Jerry pourrait-elle le tromper, elle aussi ? Et si oui, le trompe-t-elle avec cet homme qui la courtise ? Au fond, qui est au courant de quoi ? Insidieusement, Pinter sème le doute dans notre esprit. Personne n’est totalement honnête ou malhonnête. Les non-dits, les révélations, tout est sujet à interprétation, pour le plus grand plaisir du spectateur qui se perd en délicieuses conjectures.

Car pour Pinter, peu importe la réponse à ces questions. Ce qui l’intéresse, dans ce jeu de dupes, c’est la manière dont chacun des personnages vit sa propre vérité. Sous la légèreté apparente des rapports amoureux ou amicaux affleurent les désirs, les attentes et les fêlures de tout être humain. Dans un vertigineux jeu de flashback, il nous fait remonter le cours des événements : de l’annonce de la séparation du couple que formaient Robert et Emma à la première rencontre d’Emma et de Jerry, témoin de mariage de son ami. En remontant ainsi à la source de la relation amoureuse, il en souligne le caractère fragile, voire absurde.

Malgré une fin connue d’avance, la mise en scène réussit à maintenir une tension permanente. Le compte à rebours est signifié à l’aide d’un afficheur, manipulé par Vicent Arfa, malicieux maître du temps. Les changements de décor sont également très réussis, évoquant un véritable ballet, et participant à l’ambiance intrigante.

Le trio d’acteurs porte avec talent ce texte à l’humour incisif, même si j’ai préféré le jeu des protagonistes masculins, plus distancié, à celui de Gaëlle Billot-Danno, tout en mimiques et en moues boudeuses. François Feroleto, notamment, fait preuve d’une grande subtilité de jeu dans le rôle de l’époux et de l’ami trompés, capable d’autant de cynisme que de sensibilité.

Un très beau moment de théâtre, servi par une mise en scène tout en finesse.

Véronique Tran Vinh

De Harold Pinter
Mise en scène: Christophe Gand
Avec : Gaëlle Billaut-Danno, François Feroleto, Yannick Laurent, Vincent Arfa

Du 24 janvier au 28 mars 2018
Du mardi au samedi à 19 h
Le dimanche à 16 h

Théâtre du Lucernaire
53, rue Notre-Dame-des-Champs
75006 Paris
Tél. : 01 45 44 57 34
www.lucernaire.fr/theatre/1677-trahisons.html

 

 

“The Elephant in the Room”, au théâtre de Bobino

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Le spectacle débute dans le salon fumoir de Miss Betty – le seul élément féminin de la troupe, mais à la personnalité aussi affirmée que celle de ses partenaires – qui vient tout juste de se marier. Éclairages tamisés, tableaux au mur, nous voici transportés dans le décor raffiné d’une belle demeure du début des années 1930. L’ambiance est à mi-chemin entre le cinéma muet et le cabaret burlesque. Trois personnages masculins – John Barick, le mari de Miss Betty (?), Jeune Bouchon, leur domestique, et Mr. Chance – vont faire irruption dans ce fumoir et tenter de conquérir à tour de rôle l’exigeante reine du bal. De son côté, la fausse ingénue œuvre dans l’ombre pour se débarrasser (au propre comme au figuré) de son encombrant conjoint.

L’intrigue n’est qu’un prétexte à une suite de scènes cocasses qui lorgnent du côté des comédies américaines en noir et blanc et à des tableaux d’un esthétisme revendiqué. Ainsi, certaines acrobaties telles que les pyramides humaines ne sont pas sans évoquer les compositions de Michel-Ange, avec leurs nudités sculpturales. La musique originale d’Alexandra Stréliski, à la fois légère et mélancolique, contribue parfaitement à la création de cet univers onirique.

Prouesses acrobatiques, danses et bagarres sont parfaitement maîtrisées et mâtinées d’esprit de dérision. Le quatuor excelle aussi bien dans le jeu théâtral et la danse que dans la pure performance physique – à noter, notamment, un époustouflant numéro de mât chinois –, chacun d’entre eux apportant sa touche singulière à l’ensemble. Une palme à Philip Rosenberg, alias Mr. Chance, qui se distingue par sa capacité à se livrer à des acrobaties particulièrement périlleuses avec une facilité déconcertante.

Ce soir-là (fêtes obligent), beaucoup de jeunes et très jeunes dans la salle, qui riaient et applaudissaient à tout rompre… Un signe que la qualité peut être partagée par le plus grand nombre.

Véronique Tran Vinh

Mise en scène : Charlotte Saliou
Avec : Lolita Costet, Grégory Arsenal, Philip Rosenberg, Yannick Thomas
Intervenant / Œil  extérieur : Raymond Raymondson
Chorégraphie, claquettes et adagio : Brad Musgrove
Musique originale : Alexandra Stréliski
Création costumes : Philip Rosenberg et Grégory Arsenal

Jusqu’au 7 janvier 2018

Théâtre de Bobino
14-20, rue de la Gaîté
75014 Paris
http://bobino.fr/

“Sous la glace”, au théâtre de l’Opprimé

@ Arcade

D’entrée de jeu, le ton est donné. Une lumière bleutée, froide comme la glace. Une scène au décor dépouillé à l’exception d’un ourson géant qui se dresse, tel un totem (évoquant l’enfance ?).

Déjà petit, Jean Personne était un garçon que ses parents ignoraient, qui se sentait comme « transparent ». Aujourd’hui, c’est un cadre d’entreprise (et un homme, accessoirement) que l’on ne remarque que lorsqu’il est absent. Il aime entendre son nom résonner dans les aéroports au moment de l’embarquement, il a enfin l’impression d’exister. Mais comment exister « réellement » dans ce monde de l’entreprise qui ne parle que de course à la performance, de recherche de compétitivité, de rentabilité ? Plus, toujours plus… Un monde où l’on évalue les hommes, impitoyable pour ceux qui ne sont pas conformes, pas dans le moule, pas « économiquement corrects »… et qui finissent broyés.

Jean Personne va tout faire pour exister, quitte à se débarrasser de ceux qui sont en travers de son chemin. Pas de place pour « les vieux », « les inadaptés », « les improductifs », comme on les nomme dans le jargon méprisant (et combien brutal !) de l’entreprise. Jusqu’à ce que lui-même soit éjecté à son tour de ce système dans lequel il a désespérément essayé de se fondre.

Course sans fin
Lui et ses deux acolytes en costume gris (des « consultants » eux aussi) sont obsédés à l’idée d’être mis sur la touche. Injonctions martelées comme des mantras, corps survoltés, musique au rythme effréné : tout dans la mise en scène concourt à souligner cette inhumaine course à la performance, alimentée à grands coups de chiffres, de courbes de vente et d’adrénaline. Non sans humour par ailleurs, comme quand deux des consultants organisent avec cynisme une grand-messe afin de stimuler le personnel de l’entreprise au moyen d’allégories animales.

Jean Personne, c’est moi, c’est nous, ce sont tous ceux qui ont besoin de la reconnaissance et du regard des autres – notamment dans le travail – pour exister. L’auteur a choisi l’angle économique pour illustrer l’absurdité de la vie de l’homme dans la société contemporaine. La mise en scène est percutante, les trois acteurs sont excellents dans le rôle de ces professionnels du conseil et de la vente qui ont fini par s’identifier totalement à leur rôle. Pas de temps mort, le spectateur est comme pris dans un étau, un univers oppressant de paroles, de musiques, auquel il est difficile d’échapper.

Jusqu’à la conclusion (forcément) glaçante, en forme de cri d’alarme : et si, à force de renoncer à leur humanité, les hommes finissaient pas être annihilés par le monde qu’ils ont créé ? Et si cette course sans fin n’avait aucun sens ?

Véronique Tran Vinh

De Falk Richter
Traduction Anne Monfort
Mise en scène Vincent Dussart
Scénographie Frédéric Cheli
Lumières Frédéric Cheli et Jérôme Bertin
Création sonore et musique live Patrice Gallet
Costumes Mathilde Buisson
Avec Xavier Czapla, Patrice Gallet, Stéphane Szestak
Administration Caroline Gauthier

Jusqu’au 22 décembre 2017
Du mardi au samedi à 20 h 30
Dimanche à 17 h
Théâtre de l’Opprimé
78, rue des Charolais
75012 Paris
http://www.theatredelopprime.com/evenement/sous-la-glace/

“Mon Ange” au Théâtre Tristan Bernard

 

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« Inspiré d’une histoire vraie, Mon Ange relate l’incroyable destinée d’une jeune fille kurde devenue malgré elle le symbole de la résistance lors du siège de la ville syrienne de Kobané en 2014-2015. »

L’ange de Kobané c’est Lina El Arabi, seule sur scène en robe du soir noire.

Le décor, une voûte de feuillage ; tour à tour feuilles de vigne de la ferme familiale ou camouflage ? Au sol, un monticule de terre.

Lina El Arabi est habitée par Rehana-la guerrière, et par toutes les combattantes mortes d’avoir pris les armes pour défendre leur liberté et leur pays face à Daesh. Elle dégage une telle force, une telle détermination, qu’elle en est impressionnante.

À travers sa voix cassée, puissante et tout en nuances, elle fait revivre la bienveillance de son père, la détresse et la peur de sa mère, la violence et la brutalité de ses bourreaux, la douleur et la haine des combattantes qu’elle rejoint… Et puis son corps, droit et fier, qu’elle utilise pour jouer tous les personnages de la pièce… fragile et menu ou si menaçant qu’il semble grandir, s’étoffer.

Tour à tour petite fille de son père qui lui apprend à manier le fusil, jeune fille qui décide de son avenir : elle sera avocate, et bien dans son temps : elle écoute du Beyoncé, Rehana va passer brutalement d’une insouciance heureuse à la violence de la guerre. Cette guerre qui fera naître en elle une détermination sans faille de faire face au fanatisme de Daesh, jusqu’à la mort. Le passage où elle nettoie son fusil les yeux bandés en détaillant chaque geste raconte le passage de la victime désignée à la combattante prête à tout.

Lina El Arabi joue avec passion, sans se ménager. Au fur et à mesure de l’histoire sa voix se brise, on devine une profonde tristesse et des sanglots qui ne peuvent pas sortir, mais la rage est plus forte que tout et la porte pendant plus d’une heure la laissant à bout de souffle à la fin de la pièce. Elle donne tout, avec une grande générosité.

La mise en scène de Jérémie Lippman est brute et dépouillée. Les lumières de Joël Hourbeigt et l’univers sonore d’Adrien Hollocou sont indissociables. Je retiendrais le crépitement des mitraillettes, l’explosion du 4×4, le claquement sec des coups de feu qui sont si violents que le public sursaute, semblant pris dans les tirs croisés, les acouphènes après les tirs… À la fin, le corps de Rehana, debout avec son fusil, transformée en statue de bronze, fait d’elle une martyre.

Le magnifique texte de Henry Naylor et la traduction d’Adelaïde Pralon nous plongent au cœur de la terreur et de l’insensé. Ils nous font toucher du doigt une réalité d’une violence inouïe. Dans cette pièce tout respire l’intelligence et l’humanité. Allez voir cette pépite !

Armelle Gadenne

Jusqu’au 6 janvier 2018
Théâtre Tristan Bernard
64, rue du Rocher
75008 Paris
Tél. : 01 45 22 08 40
http://www.theatretristanbernard.fr/

Mon Ange – « Angel » de Henry Naylor
Avec Lina El Arabi
Traduction : Adélaïde Pralon
Mise en scène : Jérémie Lippman
Décors : Jacques Gabel
Costumes : Colombe Lauriot-Prévost
Lumières : Joël Hourbeigt
Musique originale : Adrien Hollocou

 

 

MariaFausta, au théâtre de Nesle

Pochette ©GianmarcoVetrano

Pantalon et bottes de cuir, veste noire aux manches retroussées, MariaFausta, tout en sobriété, éclaire la scène de sa chevelure rousse et sa voix déchire l’espace pour nous emmener loin dans des vibrations où résonne l’émotion.

Elle chante, son violon calé contre sa joue, en parfaite harmonie avec son ami, son maître, Didier Lockwood, le grand violoniste de jazz. Pour ce concert exceptionnel, il est venu l’accompagner sur les compositions de son élève pour laquelle il ne tarit pas d’éloges.

MariaFausta – qui a plus d’une corde à son violon – connaît la musique… Elle est aussi chef d’orchestre. D’ailleurs la voilà au piano. Elle a convié des musiciens hors pair, ses amis, Matthieu Chazarenc à la batterie, Kevin Reveyrand à la basse et Olivier Ker Ourio à l’harmonica.

Ses pulsations, sa voix, son tempo, raconte son parcours hors normes qui l’a conduite de sa Sicile natale aux planches parisiennes en passant par la Suisse, au rythme du jazz et de ses exigences. A ne pas en douter, MariaFausta est exigeante, elle sait exactement ce qu’elle veut, et peut attendre treize ans pour obtenir d’être accompagnée à l’harmonica par l’un des plus grands.

Elle respire l’énergie de ceux qui connaissent leur sujet et sont portés par une passion qui vibre dans tout leur corps et s’exprime en musique et en chansons.

Sa voix monte, descend, se fait légère, grave, profonde, et ne laisse jamais indifférent. Elle incarne, tous vibratos dehors, la puissance de ses compositions.

Même si elle chante en anglais, elle traduit de temps en temps quelques passages ou nous en donne la teneur. Et alors, on se sent raccord avec ce qu’elle exprime, où il est question de rapports humains, de leur fragilité… où parfois seul le silence convient à ce qu’on voudrait dire.

Mais elle ne se tait pas… pour notre plus grand plaisir.

Aux applaudissements, elle répond en toute simplicité et on n’a qu’une hâte : la retrouver sur son album, Million Faces. Alors n’hésitez pas à l’écouter, vous ne serez pas déçu.

Plûme

Concert exceptionnel de MariaFausta le 10 décembre à 21 h 30,
au Théâtre de Nesle
avec :
Didier Lockwood au violon,
Matthieu Chazarenc
à la batterie,
Kevin Reveyrand à la basse
et Olivier Ker Ourio à l’harmonica

Le nouvel album Million Faces est sorti le 12 novembre 2017.
« Look Over » (single)
https://www.youtube.com/watch?v=xU1Vpz3RJU0

 

 

“La Chambre de Marie Curie”, au Théâtre de l’Épée de Bois

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L’orage, des coups de tonnerre violents. Le corps de Pierre Curie est étendu au milieu d’une pièce. Il est mort renversé par un fiacre un jour de pluie. « A quoi pensait-il ? », se demande Marie Curie. Plusieurs fois, elle va passer devant le mort et être saisie, bouleversée en voyant l’être aimé sans vie, parti trop tôt et trop brutalement. « Il n’y a pas que la science qui est en deuil ! » Puis va s’installer un dialogue entre l’époux défunt et sa jeune veuve.

Dans cette pièce chaque scène, chaque situation, est rythmée par la nuit, avec en fond sonore : l’orage ou la musique (bravo à Mickaël Vigier et Lionel Haug). Au début, les coups de tonnerre sont assourdissants et m’ont fait ressentir la violence de la perte, le déchirement qu’éprouve Marie, femme amoureuse, jeune veuve désemparée et mère de deux petites filles devenues orphelines de leur père.

Comment continuer sans l’être avec qui elle partageait l’amour et la recherche. Elle est en exil de son pays et de son mari. Elle se décrit comme une somnambule à la dérive, une âme sans corps. Penchée sur sa dépouille, Marie parle à Pierre. Elle se souvient…

À travers leurs souvenirs les deux époux, joués par Jean-Michel Fête, un Pierre Curie doux et passionné, et Soizic Gourvil, merveilleuse Marie Curie à laquelle elle ressemble quasiment trait pour trait, le spectateur va accéder à l’intimité du couple. Les souvenirs se réinventent : leur rencontre d’abord, leur passion naissante, les débuts sans argent, la chambre de Marie dans une soupente, le froid, la glace qu’il fallait casser pour pouvoir se laver. S’aimer, travailler, chercher.

Cette recherche qui les unit plus que tout et qui les fait se lever la nuit pour aller au laboratoire admirer les fioles bleues luminescentes et chercher, chercher encore. « C’est injuste de mourir. »

Marie devra poursuivre seule son rêve scientifique et humanitaire. Le temps passe, la Grande Guerre est là, Marie s’engage sur le front pour secourir les blessés et fait équiper des camions, « les petites Curie », d’appareils à rayons X pour repérer les fractures et localiser les éclats d’obus. Grâce à ses carnets de notes, elle a laissé les traces de son organisation et surtout des interventions effectuées. À la radio et au micro, les acteurs égrainent les noms des soldats de toutes nationalités. C’est un moment fort qui nous rappelle que beaucoup d’étrangers des colonies se sont battus pour la France.

Je termine cette chronique par une pensée à Filip Forgeau, dont la mise en scène est sobre et inventive. Tout m’a plu. Courez voir cette pièce sur l’amour, la volonté et le courage, vous serez touché.

Armelle Gadenne

Du 4 au 23 décembre 2017
Du lundi au vendredi à 20 h 30 – le samedi à 16 h et 20 h 30
Théâtre de l’Épée de Bois
Cartoucherie – Route du Champ de Manœuvre – 72012 Paris
01 48 08 39 74 – 01 48 08 18 75 – www.epeedebois.com

Texte et mise en scène : Filip Forgeau
Avec : Soizic Gourvil et Jean-Michel Fête
Lumières : Mickaël Vigier
Univers sonore : Lionel Haug
Durée du Spectacle 1 h 20 – À partir de 13 ans

 

 

 

“Artaud Passion”, au Studio Hébertot

Artaud Passion

 

Si vous aimez les surprises, les choses rugueuses, voire dérangeantes, courez vite voir Artaud-Passion.

Quand on connaît un tant soit peu l’œuvre du poète fou, anarchiste, créateur du concept du « Théâtre de la cruauté », cette pièce écrite par le passionné Patrice Trigano, ne vous choquera pas. En revanche, elle vous ébranlera au plus profond de votre être.

La jeune Florence a bien vieilli et se souvient du choc amoureux et intellectuel qu’elle a ressenti en rencontrant le poète dans la galerie de son père Pierre Loeb, en mai 1946. Elle n’avait que 16 ans et lui 50, il sortait de neuf années d’internement psychiatrique, maigre, affaibli, mal en point, mais l’esprit et le verbe toujours aussi corrosifs.

Et comme le déclare Artaud dans Le Théâtre et son double :

« L’action du théâtre comme celle de la peste est bienfaisante, car poussant les hommes à se voir tels qu’ils sont, elle fait tomber le masque, elle découvre le mensonge, la veulerie, la bassesse, la tartufferie. »

C’est de cette rencontre improbable que naît ce dialogue à travers le temps de deux êtres sensibles.

Dans une mise en scène incroyable, la jeune fille d’hier, prodigieuse Agnès Bourgeois, raconte Artaud, au son de musiques improvisées par les talentueux Fred Costa et Frédéric Minière, en présence d’une machine cinétique. Mais surprise, Artaud est là, magistralement incarné par Jean-Luc Debattice. Et la pièce se déroule comme autant de fragments de vie collés dans un espace de folie et de mort.

La violence d’Artaud se nourrit, solitaire, du monde tel qu’il va, sans concession pour qui que ce soit, y compris Florence.

« Qu’est-ce qu’un aliéné authentique ? C’est un homme qui a préféré devenir fou, dans le sens où socialement on l’entend, que de forfaire à une certaine idée supérieure de l’honneur humain. »

Sur ces paroles et dans l’intensité incroyable de tout ce spectacle, la rencontre avec Artaud ne laisse personne indemne, ni Florence, ni les musiciens, ni Artaud lui-même… ni le spectateur.

Plûme

Jusqu’au 31 janvier 2018,
les mardis et mercredis à 21 h
au Studio Hébertot,
78 bis, boulevard des Batignolles, 75017 Paris
https://www.studiohebertot.com/

Artaud-Passion
Texte : Patrice Trigano
Mise en scène : Agnès Bourgeois
Avec Jean Luc Debattice (Artaud) et Agnès Bourgeois (Forence).
Musiciens, compositeurs et créateurs d’univers sonores : Fred Costa et Frédéric Minière
Costumes : Laurence Forbin
Création lumière : Laurent Bolognini
Scénographie : Didier Payen

“Et pendant ce temps Simone Veille!” (Le Nouveau) à la Comédie Bastille

Simone

Le 23 novembre 2017 à 21 h, elles étaient toutes là, à la Comédie Bastille,  pour rendre hommage à Simone Veil et à la loi de décembre 1974 autorisant l’avortement  : bien sûr, les comédiennes de la Team Trinidad – Agnès Bove, Anne Barbier, Fabienne Chaudat, Bénédicte Charton et Nelly Chelson ; mais aussi les comédiennes Sylvie Flepp et Anne Canovas (« Plus belle la vie ») ; la jeune comédienne Christel Pourchet ; la top modèle et auteure de « Taille mannequin » Johanna Dray Official ; Caroline Loeb que l’on apercevra au début et à la fin du spectacle. Sans oublier la marraine de la soirée, Virginie Lemoine.

De l’humour et encore de l’humour pour revisiter la condition féminine des années cinquante jusqu’à nos jours. Certes, je ne m’attendais pas à m’ennuyer à cette soirée au vu du thème. Mais j’ai été surprise de rire autant de cette comédie ouverte à tous, qui dans un féminisme du 21e siècle, retrace les pas de son histoire avec une auto-analyse fine et contemporaine, continue la réflexion sur le chemin qui n’est pas encore abouti – accompagné de nos amis les hommes (lisez bien les hommes et pas les bêtes !).

L’actualité le prouve encore, depuis quatre générations le combat n’est pas terminé : comme toute révolution, ses avancées s’installent par progression avec des risques de recul.

C’est pour donner un élan supplémentaire qui nous propulsera dans un avenir encore plus établi que la compagnie Trinidad a choisi dans une sacrée énergie de monter ce spectacle.

De l’humour, des chansons, de la joie de vivre, des dates à revisiter… Il faut y aller…

L’intégralité de la recette ira ce soir-là au Planning familial pour qu’une naissance reste un choix et une joie.

Carole Rampal

Et pendant ce temps, Simone Veille ! À la Comédie Bastille
Du jeudi au samedi 21h
Dimanche 17 h
http://www.comedie-bastille.com/appert/product.php?id_product=112
Mise en scène : Gil Galliot
Interprètes : Agnès Bove – Anne Barbier – Fabienne Chaudat – Trinidad et en alternance : Bénédicte Charton
Auteur : Trinidad
Chansons : Trinidad
Direction musicale : Pascal Lafa
Scénographie : Jean-Yves Perruchon
Costumes : Sarah Colas

 

 

“Price” au T2G

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© Jean-Louis Fernandez

 

La pièce est tirée du roman éponyme de Steve Tesich, qui traite du passage brutal à l’âge adulte de son héros, Daniel Boone Price.

Tout commence par un concours de lutte qui va décider de l’avenir de Price, 18 ans, qui vit dans l’Amérique des années 60, dans l’Est Chicago plus précisément, banlieue industrielle et prolétaire frappée par le chômage.

Quel futur pour Daniel et pour ses amis : Larry Misiora, le rebelle, et Billy Freund qui ne se remet pas de la mort de son père ? Vont-ils pouvoir préserver leur amitié ? Vont-ils suivre les traces de leurs parents : l’usine, une vie subie et désenchantée ?

L’histoire respire l’authenticité, elle capte les incertitudes de l’adolescence. Le jeu des acteurs est intéressant et très travaillé.

Même si je n’avais pas lu le livre, il m’a semblé que l’adaptation et la narration étaient fidèles au roman de Tesich.

Antoine Kahan, qui joue Daniel, est subtil et d’une grande sensibilité. J’aurais cependant aimé que certaines émotions soient plus lisibles et plus bouleversantes, comme le choc pour le héros de voir la réalité de Rachel, son premier et grand amour d’adolescent dont il attend tout, jouée par Inès Cassigneul parfaite en perverse-narcissique ; la révélation du secret de ses parents ; la mort de son père. Peut-être n’ai-je pas compris à quel point le personnage est perdu et dépassé par les événements ?

Les personnages et les situations gravitent autour de Price en fonction du lieu où se situe l’action. L’espace, vaste, est conçu de telle manière que les acteurs qui ne sont pas impliqués dans une scène restent sur place pour pouvoir intervenir à tout moment et faire évoluer l’histoire. Cela fonctionne et rend fluide chaque situation, même si parfois j’ai dû faire un effort de concentration pour ne pas perdre le fil des événements et comprendre où je me trouvais et ce qui se jouait, tant le rythme est soutenu.

J’ai été particulièrement marquée par des passages crus comme le jeu de Rodolphe Dana en père de Rachel débraillé et alcoolique, qui dégage quelque chose de malsain et de vulgaire ; la mort du père de Daniel – Simon Bakhouche – qui se déshabille exposant son corps pratiquement nu au public –, les scènes de sexe hyperréalistes…

Je n’ai pas vu passer les deux heures que dure la pièce et en sortant j’étais un peu perdue. Tout n’est pas parfait dans cette adaptation, mais malgré tout l’histoire, la recherche de la justesse de jeu et des situations m’ont intéressée.

Je trouve cette façon de travailler de manière collective riche et passionnante. Je trouverais très intéressant d’assister à cette recherche pour une pièce en construction.

Armelle Gadenne

Du 16 novembre au 2 décembre
lundi, jeudi et vendredi à 20h, samedi
à 18h et dimanche à 16h

PRICE au T2G
http://www.theatre2gennevilliers.com/
Texte : Steve Tesich (Éditions Monsieur Toussaint Louverture)
Traduction : Jeanine Hérisson
Création collective : dirigée par Rodolphe Dana adaptation
Avec : Simon Bakhouche,
Grégoire Baujat,
Inès Cassigneul,
Rodolphe Dana,
Françoise Gazio,
Antoine Kahan,
Lionel Lingelser.

“Le Rap est une littérature”, à l’Institut du monde arabe

 

Joli titre pour un programme qui ne l’était pas moins… Marier l’énergie brute du rap avec la poésie ciselée de grands auteurs tels que Changhor, entre autres, c’était le pari audacieux (et réussi) de la Maison de la poésie, ce 15 novembre, dans le cadre du festival Paris en toutes lettres. L’autre pari, c’est Issam Krimi, pianiste, compositeur et producteur, qui en a eu l’idée : convier les rappeurs Sadek et S. Pri Noir à interpréter textes et chansons, accompagnés par un piano, un quatuor à cordes ainsi que par le DJ Dtweezer.

Dans l’auditorium de l’Institut du monde arabe, calés dans leurs confortables fauteuils « business class d’Air France » (pour reprendre les termes de Sadek), les jeunes spectateurs bouillonnaient d’enthousiasme. Visiblement, ils connaissaient les lascars et leurs chansons sur le bout des lèvres : notamment, « La Vache », « Petit Prince », de Sadek, et « La Nuit », de S. Pri Noir. Après un démarrage un peu hésitant – le quatuor à cordes couvrait trop la voix de Sadek, qui était inaudible –, le spectacle a décollé, nous entraînant dans un univers original et captivant. L’interprétation de S. Pri Noir, au phrasé impeccable et à l’indéniable présence sur scène, m’a plus marquée que celle de Sadek, qui jouait la carte de la provocation. J’ai été aussi plus sensible à son univers, sortant un peu des clichés habituels du rap pour parler avec des mots percutants de la famille, de la politique (ou plutôt du non-engagement), du racisme, etc.

Les morceaux joués au piano ou par le quatuor à cordes ont apporté une touche de douceur bienvenue. J’ai particulièrement apprécié la lecture des textes ponctuant le spectacle, qui a ajouté « quelques grammes de finesse dans un monde de brutes ». Dommage que l’on n’ait pas jugé bon de citer leurs auteurs, cela n’aurait pourtant pas nui à la qualité de l’ensemble.

Une initiative originale à saluer… et à renouveler !

Véronique Tran Vinh

Jusqu’au 20 novembre 2017
Festival Paris en toutes lettres
À la Maison de la poésie et dans d’autres lieux
Le programme ici :
http://www.maisondelapoesieparis.com/

A écouter :
S. Pri Noir, Ensemble, Believe Rec, 2016.
Sadek, Violent, Vulgaire et Ravi d’être là, Industreet music, Rec. 118, Warner Music, 2017.

“Love, Love, Love”, au théâtre Jean Vilar

© Pierre Nouvel

Et les Beatles chantaient :
All you need is love
All you need is love, love,
Love is all you need.

Cinquante ans plus tard, que reste-t-il des années Peace and Love et de leurs utopies, et notamment, du rêve d’une société meilleure, plus libre et plus fraternelle ? C’est le sujet qu’aborde Mike Bartlett, jeune dramaturge britannique, à travers ce portrait au vitriol d’une famille sur plusieurs décennies.

1967 –1990 – 2011 : trois dates clés de l’évolution de la société anglaise et de la vie de Kenneth et Sarah, jeune couple qui se forme à l’époque du Swinging London. Animés par les mêmes valeurs libertaires et l’envie de changer le monde, ils tombent amoureux et se marient. On les retrouve vingt-trois ans plus tard, flanqués de deux enfants, Rose et Jamie, dans la banlieue bourgeoise où ils habitent. Débordés par leur travail et l’éducation de leurs enfants, ils se déchirent sur fond d’alcoolisme – à peine – mondain et d’individualisme forcené, avant de se séparer. Puis ce sont les années 2000, début de l’incertitude politique et sociale. Les deux ex-soixante-huitards, qui ont sacrifié leurs idéaux sur l’autel de la réussite matérielle, coulent une retraite dorée chacun de leur côté. Quant à leurs enfants, livrés à eux-mêmes, ils tentent tant bien que mal de donner un sens à leur vie.

Avec un humour grinçant, Mike Bartlett pointe avec justesse les travers de ces deux éternels adolescents – en âge d’être ses propres parents ? –, qui n’ont conservé des valeurs de leur jeunesse que le sens de la dérision et l’amour de la liberté (pour eux-mêmes surtout !). La scénographie, réduite à l’essentiel, s’appuie sur quelques vidéos et nous permet de nous concentrer sur les dialogues, au rythme enlevé. Chaque changement de musique nous transporte dans une autre époque. Quant aux quatre jeunes comédiens, ils donnent vie à leurs personnages avec brio.

Que l’on appartienne à la génération des enfants ou à celle des parents, cette pièce nous interroge avec lucidité et humour sur la transmission familiale et la perte des utopies… Et si on réinventait le monde ?

Véronique Tran Vinh

Une pièce de : Mike Bartlett
Traduction : Blandine Pélissier & Kelly Rivière
Mise en scène : Nora Granovsky
Avec : Émile Falk-Blin, Jeanne Lepers, Bertrand Poncet et Juliette Savary
Création vidéo et scénographie : Pierre Nouvel
Lumières : Fabien Sanchez
Costumes : Nora Granovsky

Dates des prochaines représentations :
Amiens – Comédie de Picardie
23 et 24 novembre à 20 h 30
28 novembre à 14 h 15 et 20 h 30
29 novembre à 19 h 30

Bruay-la-Buissière – Centre culturel
14 décembre à 14 h 30
15 décembre à 14 h 30 et 20 h

 Alès – Le Cratère
6 et 7 février 2018 à 20 h 30

“Un cœur Moulinex”, au Théâtre de l’opprimé

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« Une tourniquette pour faire la vinaigrette,
Un bel aérateur pour bouffer les odeurs,
Des draps qui chauffent,
Un pistolet à gaufres,
Un avion pour deux,
Et nous serons heureux ! »
Boris Vian, La complainte du progrès

Cette chanson, écrite en 1956, accompagne avec humour l’ère Moulinex.

En cinq tableaux, de 1937 jusqu’à 2001, voilà la saga Moulinex racontée par la compagnie Aberratio Mentalis. Suivant scrupuleusement la chronologie, nous voilà embarqués dans une épopée industrielle du XXe et même du XXIe siècle.

Au fil du temps, ce qui n’était qu’une tout petite entreprise accueillant les inventions de son directeur fantasque, toujours en quête d’innovations, devient le géant de l’électroménager et inonde le marché de ces produits. Qui n’a pas eu chez lui un mixer ou un moulin-légumes ?

Dans une mise en scène tonitruante, voilà les ouvrières assignées aux tâches répétitives, si vraies dans leurs gestes que l’on entend presque le bruit assourdissant des machines… Voilà les ingénieurs, les contremaîtres… les cadences qui augmentent, les ouvrières épuisées et les matons qui poussent encore et toujours à plus de rentabilité jusqu’à que cette course effrénée aboutisse aux délocalisations, pour exploiter d’autres… ailleurs !

Quand les pièces et la fierté de les fabriquer auront laisser place à la spéculation en Bourse, on aura jeter à la poubelle de l’histoire celles et ceux qui ont fait « la tourniquette pour faire la vinaigrette » et son succès planétaire.

Une pièce de théâtre énergique où l’on croque le quotidien avec sérieux et dérision, dans un monde si rude pour les petites mains.

Musique et pages de publicité se succèdent sous forme de moments dignes des cabarets pour emmener la pièce vers plus de réflexion, plus de dénonciation.

Non, il n’est pas normal qu’à chaque avancée technologique, ce soit toujours sur le dos de ceux qui produisent que cela se réalise.

Le Théâtre de l’opprimé, est-il besoin de le dire, remplit là le rôle pour lequel il a été fondé : se faire l’écho des luttes ouvrières quelle que soit l’époque, montrer les doutes, la solidarité… et il y réussit.

Une seule critique, un trou dans la saga Moulinex, racontée par Simon Grangeat et mise en scène par Claude Viala, celle de la période de la guerre et de la collaboration. Dommage !

Cela n’empêche que la pièce Un cœur Moulinex vaut le détour, qu’on ne s’y ennuie jamais, que l’on sourit, ou rit, souvent, que l’on est touché par la performance des sept comédiens qui unissent leurs forces pour nous conter cette histoire contemporaine, en assumant tous les rôles, du haut en bas de l’échelle, avec authenticité et engagement. Bravo !

Plûme

Jusqu’au 26 novembre, du mercredi au samedi à 20h30 et le dimanche à 17h
au Théâtre de l’opprimé
78, rue du Charolais
75012 Paris

http://www.theatredelopprime.com/evenement/un-coeur-moulinex/

Compagnie Aberratio Mentalis
Texte : Simon Grangeat
Mise en scène : Claude Viala
Avec Hervé Laudière, Carole Leblanc, Véronique Müller, Loredana Chaillot, Pascaline Schwab, Christian Roux, Julien Brault
Assistant à la mise en scène : Hervé Laudière
Musique : Christian Roux
Scénographie : Shanti Rughoobur

 

 

 

 

 

“Omelettes amoureuses”, au Tremplin Théâtre

@Philippe Brière

Comment faire une omelette sans casser d’œufs, ou, autrement dit, comment devenir une femme forte, consciente de ses potentialités, qui ne s’excuse plus d’exister… libre tout simplement ? Comment réveiller la « guerrière » qui sommeille en chacune d’entre nous ?

C’est cette quête initiatique que Corinne Merle, seule en scène, va nous faire partager. Pour cela, elle fera appel aux textes d’autres femmes (notamment Virginie Despentes, Florence Lautrédou…) qui ont cherché, avant elle, à se dégager des archétypes culturels et à affirmer leur singularité. Un discours militant, féministe bien sûr, mais aussi, tout simplement humain.

Dans la pénombre de la minuscule scène du Tremplin Théâtre, émergent quelques accessoires symboliques : une robe en lamé, une blouse de ménage, un panier en osier, une paire d’escarpins, etc. La comédienne les utilisera à tour de rôle pour se mettre dans la peau de différentes femmes : la petite fille, la femme naïve, la séductrice, la rebelle, etc.

L’accent est mis sur les violences faites aux femmes, et notamment sur le viol. Même si le propos est parfois un peu trop appuyé, la comédienne auteur le fait partager avec une belle générosité. Il est question de prise de conscience, de résilience, d’amour aussi. Un petit bémol toutefois sur la mise en avant des textes, que j’ai trouvé par moments trop présents.

Corinne Merle incarne à merveille cette femme plurielle et fait montre d’une belle présence scénique, jouant de son corps sans fausse pudeur. Voluptueuse comme peut l’être une femme bien dans sa peau. Ses propos sont parfois crus, parfois violents, souvent drôles.

À défaut de recette, notre apprentie cuisinière se transformera en guerrière, prête à mobiliser ses forces pour partir à l’assaut de la vie. Prenez-en de la graine et courez voir le spectacle. La salle est petite, alors n’oubliez pas de réserver !

Véronique Tran Vinh

Idée originale, écriture, jeu : Corinne Merle
Création lumière : Fabienne Breitman
Collaboration artistique : Florence Evrard, François Jenny

Les Omelettes amoureuses reviennent :
les 30 novembre, 1er décembre et 2 décembre à 20 h 30
au Lavoir moderne, 35 rue Léon, Paris 18e
Réservations : 01 46 06 08 05
http://www.comeprod.fr/