L’HISTOIRE DU THÉATRE DE GENNEVILLIERS

1. facade © Sami Benyoucef - ville de Gennevilliers
© Sami Benyoucef

De la fin du XIXe siècle à aujourd’hui, que de chemins parcourus par le Centre dramatique national (CDN). Un théâtre qui a su conserver son âme et l’essence même de son existence. Zoom arrière…

Fin du XIXe siècle-début du XXe, Gennevilliers est en plein essor économique dû à son activité industrielle. Sa population ne cesse de s’accroître : ce sont avant tout des familles de travailleurs modestes qui viennent s’installer. L’administration réorganise alors la ville.

En 1930, la municipalité vote le projet de la construction d’une halle de marché et dans le même temps la création d’une salle de fêtes afin de favoriser l’accès à la culture.

En 1934, le parti communiste remporte les élections. Le chantier débute cette année-là et dure quatre ans. La conception globale de ce gigantesque complexe est confiée à l’architecte Louis Brossard qui signera d’autres œuvres dans la commune comme le bureau de poste du quartier des Grésillons, place Jaffeux.

En 1938, la salle des fêtes est inaugurée.

La halle, marché hebdomadaire, accueille des manifestations diverses telles que des expositions. Tandis que la salle des fêtes se révèle le lieu d’une activité tant culturelle que politique où des représentations de théâtre amateurs, professionnels, des opéras, des expositions, des concerts de l’École de musique de Gennevilliers, des manifestations sportives côtoient des meetings, des réunions syndicales.

À savoir que des cours de leçons d’art dramatique étaient déjà proposés depuis 1947 dans les locaux de la Maison pour tous. L’apprentissage de la musique dans le droit fil des grands projets d’éducation populaire est également dispensé à tous les enfants désireux d’évoluer dans cette discipline. L’école de musique est créée en 1935. Des formations musicales, à Gennevilliers, qui ne datent pas d’hier : en 1871, une musique municipale existait déjà.

 

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Après guerre, le service public développe une politique de décentralisation culturelle conduite par Jeanne Laurent, membre du gouvernement de la IVe République, à la Direction générale des Arts et Lettres

 

Jean Vilar
JEAN VILAR

Jean Vilar (fondateur du futur Festival d’Avignon) prend la direction du Théâtre national populaire (TNP), en 1951. Waldeck L’Huillier, dirigeant du PCF et alors maire de Gennevilliers, met à la disposition du metteur en scène et de sa troupe, la salle des fêtes des Grésillons.

En 1952, Le Cid de Pierre Corneille et Mère courage de Bertolt Brecht y seront notamment joués. Ce sera l’occasion d’un gala où Yves Montand est invité. Plus de 2200 personnes, ouvriers en bleu, représentants des industries, acteurs politiques – Auguste Lecœur, secrétaire général du PCF, Théodore Vial, membre du Comité central, le maire L’Huillier – sont réunis autour d’un repas collectif qui nourrit des conversations sur les mises en scène.

En 1954, Le Prince de Hombourg de Kleist et Dom Juan de Molière sont représentés. En 1956, Macbeth de Shakespeare, L’Avare de Molière.

De grands acteurs – Maria Casarès, Gérard Philipe, Jeanne Moreau, Philippe Noiret, Charles Denner… – défilent sur les planches. Des allers-retours en car sont organisés pour voir les spectacles. La municipalité participe à la réalisation d’un théâtre ambulant parcourant les communes de la région parisienne.

L’idée du théâtre populaire prend forme.

Bernard Sobel
@ Laurent Troude BERNARD SOBEL

En 1962, Jean Vilar présente à Waldeck L’Huillier, Bernard Sobel, son assistant durant la création de La Résistible Ascension d’Arturo Ui de Brecht qui ne tarde pas à créer sa troupe et à fonder le Théâtre populaire de Gennevilliers qui deviendra Ensemble théâtral de Gennevilliers (ETG). À ses côtés : Michèle Raoul-Davis et Yvon Davis (assistanat et dramaturgie), Antoine Dutèpe (décors) ou encore Jacques Schmitt (costumes). Dans des conditions matérielles parfois difficiles, Tanker Nebraska, de Herb Tank, Antigone de Brecht sont les premières représentations jouées.

En 1964, Waldeck L’Huillier préside lui-même une association Des Amis du Théâtre et a pour ambition son rayonnement auprès des municipalités communistes environnantes. Par ailleurs, il s’arrange pour que les prix de places soient très bas tout en garantissant des manifestations artistiques de qualité.

En 1966 et 1967, un festival est organisé avec le concours du Centre culturel et de la Direction municipale des Affaires culturelles. Soirées théâtrales et musicales, animations culturelles et expositions sont au programme. Le Cercle de craie caucasien de Bertolt Brecht, dans une mise en scène de René Allio, ouvre les festivités. Patrice Chéreau met en scène un classique, L’affaire de la rue de Lourcine d’Eugène Labiche ; la comédie Cœur ardent d’Alexandre Ostrovski et montée par Bernard Sobel est saluée par la presse.

En 1968, L’Exception et la règle de Bertolt Brecht, mise en scène par Bernard Sobel, est jouée plus de trente fois.

L’ETG jouit d’une notoriété de plus en plus forte et marquera le tournant d’une carrière de nombreux metteurs en scène et créateurs (Patrice Chéreau, Bruno Bayen, Jacques Lassalle, Jean-Louis Hourdin, Alain Ollivier, Olivier Perrier, André Diot…).

En 1970, il bénéficie de subventions de l’État.

1974  verra le jour de la revue Théâtre/Public, un magazine créé par Bernard Sobel qui a pour objet de mener des réflexions et de croiser les points de vue sur les courants et l’actualité au sens large du théâtre. Dirigée pendant quarante-cinq ans par Alain Girault, Olivier Neveux en est le rédacteur en chef depuis 2013.

En 1983, l’ETG est labellisé Centre dramatique national et devient le Théâtre de Gennevilliers.
La même année, l’architecte et urbaniste, Claude Vasconi, redessine les plans de ce lieu de vie qu’il agrandit. La cage de scène atteint désormais plus de 30 m de hauteur. Le peintre et décorateur Italo Rota repense l’intérieur du bâtiment et l’aménagement scénographique est confié à Noël Napo. Au total, le T2G est composé de deux salles de répétitions et de deux salles de représentations d’une jauge pour l’une de 300 personnes et l’autre de 400. Cet énorme espace permet aussi de disposer d’un studio de tournage au service du cinéma ou des chaînes de télévisions locales.

En 2006, Bernard Sobel signe sa dernière mise en scène, Don, mécènes et adorateurs d’Alexandre Ostrovski, en tant que directeur du Théâtre de Gennevilliers. En un peu plus de quarante ans, il aura réalisé quelque quatre-vingts mises en scène, fait découvrir de nombreux auteurs (Isaac Babel, Guan Hanqin, Richard Foreman, Christian Dietrich Grabbe…). Le Théâtre de Gennevilliers sera aussi marqué par des artistes tels Maria Casarès, Stéphane Braunschweig, Marc François, Didier-Georges Gabily, François Tanguy, Philippe Clévenot… et les peintres et scénographes Titina Maselli, Nicky Rieti et Lucio Fanti.

Pascal Rambert
@ Patrick Imbert PASCAL RAMBERT

De 2007 jusqu’à 2016, sous la houlette de Pascal Rambert, qui en devient son directeur, le théâtre se transforme en un haut-lieu de création contemporaine, ouvert à toutes les pratiques  – théâtre, danse, opéra, art contemporain, philosophie, cinéma – et sur le monde. Le T2G (acronyme créé sous sa direction) accueille des artistes de toute nationalité et diffuse ses créations à l’international. Pendant cette période, Pascal Rambert engage des travaux qui seront réalisés par l’architecte Patrick Bouchain et son associée Nicole Concordet. Il s’agit de créer un espace de vie, ouvert sur la rue, permettant de réunir l’accueil du théâtre, la billetterie et le restaurant tels que nous les connaissons aujourd’hui. La cage de scène est repeinte en rouge et mise en lumière par le plasticien Yann Kersalé, la signalétique conçue par Daniel Buren.

Durant ses dix années, il sera entouré notamment par le chorégraphe Rachid Ouramdane, l’artiste photographe américaine Nan Goldin, les plasticiens Felice Varini et Céleste Bourcier-Mougenot, la philosophe Marie-José Mondzain ou encore le scénographe et le metteur en scène Philippe Quesne.

En janvier 2017, le metteur en scène et scénographe Daniel Jeanneteau prend la direction du Théâtre de Gennevilliers. Son projet, basé sur le partage des processus de création, s’attache à ancrer la vie du théâtre dans le voisinage de proximité, tout en continuant de l’inscrire dans un vaste réseau national et international. Convaincu que l’art est fait pour troubler, son ambition pourrait se résumer dans cette pensée de Diderot qu’il reprend à son compte : “Il est une impression plus violente encore, et que vous concevrez, si vous êtes nés pour votre art et si vous en pressentez toute la magie : c’est de mettre un peuple comme à la gêne. Alors les esprits seront troublés, incertains, flottants, éperdus, et vos spectateurs tels que ceux qui dans les tremblements d’une partie du globe, voient les murs de leurs maisons vaciller, et sentent la terre se dérober sous leurs pieds.”

Et il fait mouche. Le public accourt, DMPVD aussi : “Le reste vous le connaissez par le cinéma” (metteur en scène Daniel Jeanneteau), https://bit.ly/3ayXTeF ; “Iphigénie” (Chloé Dabert), https://bit.ly/2KmZVUG ; “Tristan” (Éric Vigner), https://bit.ly/2S1ft4H ; “Item” (François Tanguy), https://bit.ly/3eMBjD0 ; “La Ménagerie de verre” (Daniel Jeanneteau), https://bit.ly/3cJhsCv ; “Pauvreté, Richesse, Homme et Bête” (Pascal Kirsch), https://bit.ly/2XWLLS5 ; “Price” (Création collectiv), https://bit.ly/2yxfpCW ; “Les Aveugles” (Daniel Jeanneteau), https://bit.ly/2VuLWCE ; “Alerte, est-ce que c’est là”  (Clémentine Baert), https://bit.ly/2VrOiSJ.

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© Olivier Roller

DEUX QUESTIONS À DANIEL JEANNETEAU

– Comment est née en vous la passion du théâtre ?
D. J. : De l’observation de la vie. Le théâtre, c’est l’art de la rencontre, de la relation, du rapport. C’est de l’entre-deux, de l’intervalle, du vide. Rien de fixe, rien de durable. L’intersection de la vie intérieure et du monde. La vie comme mouvement. C’est ce qui m’a permis de rassembler tout ce qui compose mon existence en une seule action, et de lui trouver, parfois, du sens.

– Qu’est-ce qui vous a motivé à prendre la direction de ce théâtre ?
D. J. : Son bâtiment, son équipe, la ville, la banlieue. Je connaissais la maison pour y avoir travaillé. Je vis en banlieue depuis trente ans et j’aime ce territoire. Je n’ai été candidat qu’à ce théâtre, il a des qualités qu’on ne trouve dans aucun autre en France. C’est ici que je me sens le plus utile.

 

Remerciements chaleureux à Philippe Boulet qui m’a permis d’accéder aux archives du théâtre et validé les informations contenues dans ce dossier.

 

Carole Rampal
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“Un peu de sculpture”, interview avec Krislo

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C’est avec plaisir que DMPVD s’est rendu début mars dans l’atelier du sculpteur Christophe Loton. Un accueil réservé des plus sympathiques où l’artiste a répondu avec beaucoup d’ouverture aux techniques de ses œuvres. Zoom.

– Quel rapport entretenez-vous avec la matière ?
C. L. : Jusqu’à présent je n’utilise jamais la matière brute, elle me sert de support, de base.

– Quel matériau préférez-vous ?
C. L. : L’argile et le béton cellulaire. L’argile me permet de créer de petites pièces en modelant. Le béton cellulaire quant à lui me permet de réaliser des pièces de dimensions plus importantes en collant un à plusieurs blocs ensemble. Ces matériaux sont comme l’âme de l’œuvre, viennent ensuite différentes patines qui finalisent celles-ci.

– Comment  vous vient l’inspiration ?
C. L. : De l’observation autour de moi : le corps humain, la nature, une photo, d’autres œuvres…

– Comment se déroule une séance de travail ? : suivez-vous le même processus de création pour chacune de vos œuvres ?
C. L. : Le processus de création est variable en fonction de l’inspiration. 
Un croquis ou directement j’attaque la matière. La base peut être de l’argile : le contact y est sensuel, tout en douceur. Le béton cellulaire est un matériau que j’apprécie car il se travaille au marteau, au burin, à la râpe, comme un tailleur de pierres. 

– Avez-vous des thèmes préférés ?
C. L. : Non pas particulièrement mais je reste dans l’abstraction.

– Quels courants artistiques vous ont le plus marqué ?
C. L. : L’art africain est une source d’inspiration importante tout comme des artistes contemporains tels que Jean Arp, Henry Moore, Barbara Hepworth, Yayoi Kusama…

– Vous avez déjà exposé en 2012, à La Nuit des artistes de Saint Germain-en-Laye ; en 2013 à Sèvres ; depuis 2016 en Normandie (Granville, Saint-Pair-sur-Mer, Bréville-sur-Mer). Avez-vous aussi des projets d’exposition en 2020 ?
C. L. : En Normandie, trois expositions sont prévues*. En avril mais celle-ci a été annulée. En mai* en Normandie, Sculptures/peintures. Une autre en août*.

– Y a-t-il une autre forme artistique qui vous attire ou que vous pratiquez en dehors de la sculpture ?
C. L. : Depuis peu je réalise des peintures sur toile à l’acrylique.

– Merci Krislo

Propos recueillis par Carole Rampal

Des mots pour vous dire

* Au vu des circonstances du confinement, nous souhaitons à Christophe Loton de pouvoir maintenir celle en août. DMPVD s’engage à vous transmettre en temps venu les dates de ses expositions pour l’été.

En attendant, nous vous invitons à consulter ses deux sites :
– celui dédié à la sculpture : https://krisgrafik.wixsite.com/sculptures/a-propos
– son tout nouveau site, celui-là dédié à la peinture :
https://krisgrafik.wixsite.com/peintures

 

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“Humans” par la troupe Circa à La Scala de Paris

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Les acrobates de la compagnie australienne Circa proposent un spectacle impressionnant qui mélange la danse, l’acrobatie et la musique. Ils nous interrogent sur ce que cela signifie d’être humain dans notre relation à l’autre.

Sur une scène sans décor, les corps sont poussés à l’extrême, avec des mouvements violents qui les jettent au sol ou les uns contre les autres, et des portés aux limites du raisonnable. C’est une immersion dans ce que peut offrir de plus brut le travail des corps et des muscles.

Ce moment d’une grande qualité scénographique, proposé par Yaron Lifschitz et la Compagnie Circa, est accompagné par une bande son aux rythmes aussi divers que le jazz, les musiques irlandaise et asiatique, des airs de capoeira ou du Brel, entre autres. Belle idée qui porte le spectacle.

Rester vigilant et attentif aux autres

Les contorsions, seul ou à plusieurs, sont toujours impressionnantes ; les numéros en hauteur avec trapèze, cordes ou tissus aériens sont moins originaux que ceux qui se passent au sol, mais néanmoins tout aussi « musclés ». L’attention que se portent les acrobates démontre bien que tout est potentiellement dangereux et réclame de la part des artistes une vigilance de tous les instants.

Vous retiendrez votre souffle, serez admiratif ou plutôt amusez comme dans ce numéro où les acrobates essaient de se lécher le coude. Les plus souples y arrivent les autres pas… Je vous invite à essayer, ce n’est pas gagné !

Allez voir dès que possible cette troupe issue du cirque australien qui fait figure de référence au sein du cirque mondial, tant cet art est ancré dans l’ADN du pays. Elle offre 1 h 10 d’un spectacle original, qui interroge sur la brutalité des relations humaines et la solidarité. Dans ces temps troublés, ce n’est pas un vain mot.

Armelle Gadenne

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La Scala de Paris
13, boulevard de Strasbourg – Paris 10e
Tél. : 01 40 03 44 30

Créé par Yaron Lifschitz et la Compagnie Circa

“Une leçon d’histoire de France”,  Théâtre de Poche Montparnasse

crédit photo : Alejandro Guerrero

 

Dans ce seul en scène Maxime d’Aboville campe un professeur d’histoire qui donne deux leçons d’histoire de France. Passionné, survolté et quelque peu psychorigide ce prof nous entraîne de l’an mil à Jeanne d’Arc et de la bataille de Marignan au Roi-Soleil.

À travers les mots de Dumas, Michelet, Hugo, Saint-Simon, Duruy, Chateaubriand et Bainville, le comédien propose au public de revisiter, en deux parties, les moments forts de notre histoire. C’est ainsi que nous redécouvrons l’avènement et le règne des Capétiens, celui des Valois, la guerre de Cent Ans, entre autres. L’histoire de cette petite bergère qui conduit Charles VII à Reims, les circonstances de l’assassinat du duc de Guise, de celui d’Henri IV par Ravaillac…

Maxime d’Aboville sautille, éructe, s’emporte, fouette la baguette qui lui sert à situer l’action sur une vieille carte de France. Il ne ménage pas sa peine pour rendre vivants tous les récits et anecdotes qui ont fait notre histoire.

Voici une belle occasion pour le spectateur de vérifier ses connaissances en famille, ou de les compléter, et de répondre aux questions de ce maître d’un autre temps, en blouse grise et chaussures à guêtres.

 

Théâtre de Poche Montparnasse
75, boulevard du Montparnasse
75006 Paris
Tél. :     01 45 44 50 21
www.theatredepochemontparnasse.com

 

Une leçon d’histoire de France
De l’an mil à Jeanne d’Arc/de 1515 au Roi-Soleil
De et par Maxime d’Aboville

Samedi 15 h partie I / 16h30 partie II

 

“Dans les forêts de Sibérie”, Théâtre de Poche Montparnasse

 

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La solitude comme compagne, loin des contraintes et de la folie de la civilisation. Contempler la nature, vivre à son  rythme, lire, boire de la vodka, fumer, couper du bois, pêcher, a été le quotidien de Sylvain Tesson pendant six mois.

William Mesguich est formidable dans la peau de l’écrivain, Prix Médicis en 2011 pour son ouvrage éponyme, qui réfléchit à sa condition d’être humain et nous offre un moment fort et poétique dans ce milieu hostile qu’est la Sibérie. L’adaptation de Charlotte Escamez et la mise en scène du comédien nous enchantent. On admire cet homme attachant qui se soumet totalement à la nature, on aimerait habiter cette cabane et on envie son courage d’avoir tout quitté pour affronter ses doutes, ses contradictions, sa réalité profonde, et le paysage brutal et potentiellement dangereux des forêts de Sibérie et du lac Baïkal. Quelle richesse et quelle force intérieures pour avoir supporté ces mois de face à face avec soi-même.

A la fois drôle, poétique et désenchanté, ce spectacle est vivifiant et terrifiant. Vivifiant parce que cette aventure humaine est encore possible et a produit un texte d’une grande puissance. Terrifiant car le temps nous est compté et celui de nos enfants encore plus, avant que la terre nous fasse payer notre inconscience d’apprentis sorciers.

Plongez-vous dans ce monde où tout est ralenti et contemplatif. Allez découvrir les « lectures idéales » de Sylvain Tesson et la liste de ses équipements – outils et vêtements – qui lui ont permis de poursuivre sa réflexion sur la lenteur et la simplicité d’une vie calée sur le rythme retrouvé d’une nature pour le moment intacte.

Armelle Gadenne

Des mots pour vous dire

Théâtre de poche Montparnasse
75 boulevard du Montparnasse
75006 Paris
Tél. : 01 45 44 50 21
theatredepoche-montparnasse.com

Jusqu’au 8 avril 2020
Du mardi au vendredi 19 h

Dans les forêts de Sibérie
D’après le livre de Sylvain Tesson
Mise en scène et interprétation : William Mesguich

“Les Carnets de Harry Haller”, au Théâtre du Roi René

HARRY 2© Hervé Vallée

 

Allemagne. Un peu avant les années 30. Ce soir-là, il pleut. Des night-clubs s’échappent du piano les notes de Honeysuckle Rose du célèbre jazzman Fats Waller.

Harry Haller, écrivain, enfermé chez lui dans une solitude qu’il recherche autant qu’elle l’étouffe, cherche sens à sa vie et se désespère devant son absurdité. Poussé par un besoin d’échapper à son angoisse existentielle, il décide dans un élan de sortir de ses murs. L’effervescence de la ville le revigore jusqu’à stimuler son imaginaire.

Frédéric Schmitt incarne avec profondeur le personnage des Carnets de Harry Haller de Hermann Hesse dont il ne dénature aucune des pages qu’il nous rapporte avec beaucoup de receptivité. En complicité avec la salle à qui il se livre en toute transparence dans son intériorité, il nous entraîne dans sa déambulation nocturne à travers les rues et les ruelles où connecté pleinement à lui-même tout l’interpelle :  un escalier, des plantes, les lampadaires, des reflets dans l’eau, un mur, le goût d’un bon verre de vin, mais aussi un théâtre magique dont les lettres lumineuses rouges dansent pour mieux l’éclairer.

Frédéric Schmitt brise le quatrième mur, et derrière ses lunettes noires imposantes qui cachent des yeux verts, s’immobilise devant les spectateurs dont ils accrochent le regard.

Il n’hésite pas non plus à s’inviter au dernier rang dans un fauteuil pour mieux relater, la salle dos tournée, l’histoire d’Harry Haller.

Le comédien porte avec beaucoup de prestance et de variation dans les tons de voix, ce très beau texte dans un seul en scène à aller voir et qui donne envie de découvrir le roman pour ceux qui ne l’auraient pas lu.

Point faible : sa scénographie, pratiquement absente volontairement au début de la pièce, mais qui semble décalée et peu recherchée à certains moments.

 

Carole Rampal

Des mots pour vous dire
Du jeudi au samedi à 19h30 jusqu’au 7 mars 2020
Théâtre du Roi René
http://theatreduroirene.com/
12 rue Edouard-Lockroy
75011 Paris
Métro : Parmentier

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Extrait du roman des premières pages des Carnets de Harry Haller jusqu’au Traité du Loup des Steppes de Hermann Hesse
Mise en scène : Jean-Christophe Barbaud
Interprétation : Frédéric Schmitt
Lumière : Sophie Corvellec
Création graphique : Vincent Treppoz

 

“Dernier carton”, au Théâtre du Gymnase Marie Bell

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Le rideau s’ouvre.

Assis sur un “dernier carton”, le visage ombrageux, Richard Santenac, la soixantaine bien passée, animateur d’une émission littéraire, le portable à la main, hésite à composer le numéro. Quelques secondes plus tard, sur un répondeur, il déposera, à Diane, le message d’un amant affligé après une rupture douloureuse qui tente dans un élan désespéré de renouer contact avec la femme qu’il aime encore.

À ses pieds, deux rouleaux de gros scotch adhésif jonchent sur le sol, à côté d’une bouteille de whisky à moitié vide. À deux mètres de lui, Oussama, le déménageur, attend de pouvoir prendre le dernier carton sur lequel il est assis.

Agité par la souffrance qui l’habite, Richard se lève d’un bond.

Oussama s’inquiète pour lui. Étonnamment plus préoccupé par les états d’âme du présentateur vedette qu’affairé par son job, il ne semble plus s’intéresser au dernier paquet à charger.

Un zeste arrogant, Richard l’exhorte à accélérer la cadence.

Oussama reste face à lui et le questionne pour savoir ce qu’il a pensé du manuscrit qu’il lui a fait parvenir via la chaîne. Pantois et pressé d’en finir avec cette situation qu’il ne comprend pas et ce transporteur à la personnalité étrange, Richard l’expédie. Oussama réussit à retenir sa curiosité en exposant le récit de son roman présentant d’étranges similitudes avec sa vie et celle de Diane.

Nerveux, Richard se sent joué de cet homme qui n’en finit pas de s’imposer à lui. La tension monte. Hors de lui, il l’empoigne et le frappe.

Mais voilà. La différence d’âge entre les deux a raison du plus vieux qui finit pieds et poings liés à un escabeau. La raison du plus musclé n’est pas toujours la plus forte face à un vieux loup désespéré et agressif.

Dans de nombreux rebondissements, les deux hommes vont s’affronter.

Les dialogues percutants dont l’écriture revient à Olivier Balu tiennent en haleine le spectateur. Patrice Laffont (Richard Santenac) et Michaël Msihid (Oussama) dans une complicité évidente se réunissent dans une vraie performance d’acteurs où l’émotion est là au cœur de la psychologie de leurs personnages.

Laurent Ziveri l’a bien compris et a choisi, pour cette nouvelle mise en scène, une scénographie épurée qui laisse d’autant place à remarquer ce duo de choc.

Carole Rampal

Des mots pour vous dire

 

Dernier cartonJusqu’au 1er avril 2020
Lundi, mardi et mercredi à 20h00

Petit Théâtre du Gymnase Marie Bell
http://theatredugymnase.paris/dernier-carton/
38 boulevard de Bonne-Nouvelle
75010 Paris
01 42 46 79 79

 

 

“Cyrano” d’Edmond Rostand, au Théâtre le Funambule Montmartre

 

Cyrano comme vous ne l’avez jamais vu.

Sous le masque d’où dépasse un nez magistral, un roc, un pic, un perchoir à oiseaux se cachent tour à tour Iana-Serena de Freitas, Macha Isakova et Mathilde Guêtré-Rguieg qui campent chacune tous les personnages de la pièce (Cyrano, Roxane, Montfleury, le patissier Ragueneau, le beau Christian de Neuvillette, l’affreux et puissant comte de Guiche, La Duègne). Masquées, démasquées, remasquées, elles investissent le plateau mais aussi la salle du Théâtre du Funambule dans une aisance corporelle, revêtues de costumes commedia dell’arte qui font rêver.

Dans une ambiance feutrée aux bougies, le spectateur est transcendé par cette scénographie haute en couleurs, signée Bastien Ossart, où l’humour a sa place, entre autres quand Ragueneau explique avec facétie comment confectionner des tartelettes amandines et descend dans le public pour l’inviter à les manger, ou la vieille Duègne, chargée de surveiller Roxane, se trémousse dans une robe gonflante aussi laide qu’elle.

Du rire… de la tristesse, de l’émotion… qui atteint son apogée à la dernière scène.

Ces trois comédiennes talentueuses clament les vers dans une énergie  rendant littéralement vivants tous les protagonistes qu’elles incarnent.

Les alexandrins d’Edmond Rostand sont restitués avec originalité et brio. Bravo !

Carole Rampal

Des mots pour vous dire

À partir du 2 février,
du mercredi au samedi à 19h ou 21h
et les dimanches à 15h30.

Mise en scène : Bastien Ossart
Avec Iana-Serena de Freitas, Macha Isakova, Mathilde Guêtré-Rguieg
Une production Théâtre Les Pieds Nus
& Le Funambule Montmartre
Lumières : & Le Funambule Montmartre
Funambule Montmartre
Une production Théâtre Les Pieds Nus
https://www.funambule-montmartre.com/cyrano
53, rue des Saules, 75018 Paris

#theatreparisien

 

 

“L’Art du rire” – Jos Houben à La Scala Paris

© Giovanni Cittadini Cesi

Enseignant, comédien et metteur en scène, Jos Houben anime à La Scala un seul en scène d’un genre particulier puisque les spectateurs assistent à une masterclass sur le rire, devenant pendant une heure « élèves du rire ».

Comment faire rire ?
A l’aide d’exemples mimés, inspirés de nos attitudes et comportements notamment face à ces petits accidents qui, potentiellement, peuvent écorcher notre dignité, le comédien analyse minutieusement les mécaniques du rire et explique ses causes et ses effets.

En philosophe et anthropologue averti du rire, Jos Houben nous éclaire sur notre corps et sa gestuelle. Il les dissèque pour expliquer tout le processus d’hilarité lié à notre gaucherie ou aux potentielles maladresses dont nous sommes victimes lorsque nous sommes distraits. Dans ces moments-là nos conditionnements sont liés à notre peur du ridicule.

Être digne c’est être vertical, être ridicule est lié à la perte de cette verticalité d’Homo erectus. C’est aussi être confronté au regard des autres qui est redouté car infiniment cruel pour note égo.

Le spectacle de Jos Houben va crescendo tant il maîtrise son sujet et sait doser les ressorts comiques. Grâce à son regard aiguisé et à son grand corps d’homme caoutchouc, notre professeur provoque notre sourire ou notre rire en imitant les premiers pas maladroits d’un bébé, les différentes démarches des gens dans la rue, les ondulations du poisson immobile dans son bocal ou la façon de se répandre d’un camembert trop fait – jamais je n’aurais penser qu’imiter un fromage puisse être aussi drôle -, ou encore l’étonnement des visiteurs face à une œuvre d’art moderne…

Dépêchez-vous de vous inscrire à cette masterclass de bonne humeur partagée et stimulante. C’est bon à prendre dans ces temps grisouilles !

Armelle Gadenne

Des mots pour vous dire

La Scala Paris
13, boulevard de Strasbourg
75010 Paris
Tél. : 01 40 03 44 30
lascala-paris.com

Du 5 au 22 février 2020 à 19 h
Les dimanches à 18 h

L’Art du rire
Écriture et interprétation :
Jos Houben

“sspeciess” de Daniel Linehan (Hiatus), au Théâtre de la Cité internationale

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Le vent souffle fort sur la scène du Théâtre de la Cité internationale, ce jeudi 6 février. Cinq danseurs semblent sortir de la torpeur d’une nuit urbaine. Sous des néons à la lumière trop crue, ils se réveillent avec lenteur. Quand “l’une” d’entre eux, allongée près de son compagnon, lui révèle qu’elle a une vision : un oiseau entre deux nuages, puis surgit un écureuil, un chien, une lueur…

Les bruits stridents de la cité déchirent l’aube. Il est l’heure de se lever.
Cinq corps s’animent dans un mouvement de balancement comme soumis à l’apesanteur. Pendant une heure trente, dans une synergie commune, ils chancèleront, dodelineront, cahoteront, balleront bras, jambes, oscilleront comme des astres inéluctablement reliés entre eux et à la nature.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit : l’homme inexorablement relié à son univers lui appartient, et se fond en lui comme les détritus qu’il génère et tapissent l’espace. À l’instar de la mer qui s’agite, s’approche et fuit dans un jeu de va-et-vient, Gorka Gurrutxaga Arruti, Anneleen Keppens, Victor Pérez Armero, Louise Tanoto et David Linehan se retouveront mêlés au creux de la vague dans un éternel recommencement.

L’obscurité prendra place : le spectacle est terminé.

C’est inspiré des écrits du philosophe et écologiste britannique Timothy Morton que le danseur et chorégraphe américain, Daniel Linehan (lui-même sur scène), a choisi d’en proposer une lecture par la “non-danse” et présente pendant deux jours “sspeciess” au Théâtre de la Cité internationale.

Il prolongera sa tournée, le 4 février 2020 : Théâtre de Liège, Festival Pays de Danses ; les 12 et 13 mars 2020 : La Filature, Mulhouse ; les 12 et 13 juin 2020 : Kaaitheater, Bruxelles.

Un chorégraphe à continuer de suivre..

 

Carole Rampal

Des mots pour vous dire

Théâtre de la Cité internationale
www.theatredelacite.com
17, boulevard Jourdan, 75014 Paris
Avec le festival Faits d’hiver

Concept & chorégraphie :
Daniel Linehan (Hiatus)
Dramaturgie : Alain Franco
Assistant artistique :
Michael Helland
Scénographie : 88888
Costumes : Frédérick Denis
Lumière : Gregory Rivoux
Son : Michael Schmid &
Raphaël Henard

Création & interprétation :
Gorka Gurrutxaga Arruti,
Anneleen Keppens, Daniel Linehan, Victor Pérez Armero, Louise Tanoto

 

“Choses vues”, de Victor Hugo, au Théâtre de Poche Montparnasse

© Alejandro Guerrero

Victor Hugo est un témoin précieux de son temps. Précieux par son regard réaliste sur ses contemporains, précieux par son humanité et sa poésie de la vie.

Il a tous les talents – poète, dramaturge, romancier et dessinateur – le plus important étant celui de rendre précieux les événements dont il est témoin et qu’il note dans son recueil de mémoires depuis son adolescence.

Pour qui connaît ses engagements politique, littéraire et social, le lecteur est toujours au cœur de l’action.

Christophe Barbier, qui a choisi les textes, nous fait découvrir ou redécouvrir ce musée vivant de tous les événements qui ont émaillé la vie de Victor Hugo. Ces Choses vues qu’il présente au public avec Jean-Paul Bordes forment un voyage personnel scandé par des drames familiaux, à travers deux empires, deux monarchies et deux républiques, une œuvre littéraire et théâtrale foisonnante, et l’exil.

Les deux comédiens, complices et tout en nuance, se répondent dans une mise en scène simple et fluide parmi des kakémonos imprimés de dessins et de textes rédigés par l’auteur.

On est touché par certaines réflexions de Hugo et souvent étonnés de l’actualité, et de ses propos et de son verbe.

Je vous encourage à aller passer une heure et demie avec l’un des hommes les plus exceptionnels de notre histoire littéraire, l’immense Victor Hugo.

Armelle Gadenne

Des mots pour vous dire

Théâtre de Poche Montparnasse
75, boulevard du Montparnasse
75006 Paris
Tél. : 01 45 44 50 21
theatredepoche-montparnasse.com

À partir du 28 janvier
Du mardi au vendredi 21 h

Choses Vues de Victor Hugo
Avec
Christophe Barbier
Jean-Paul Bordes
Mise en scène : Stéphanie Tesson

“À la recherche du temps perdu” de Marcel Proust, au Théâtre de la Contrescarpe

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 ©Fabienne Rappeneau

 

Trois grands draps blancs recouvrent le mobilier.
Sous une lumière tamisée qui rend immaculé et rutilant son costume trois-pièces, David Legras surgit du passé, une valise noire à la main que l’on devine pleine de souvenirs. Le regard accrocheur, il balaie la salle, retire doucement redingote et chapeau, et par la bouche de Proust nous transporte au temps jadis, dans la mémoire de l’écrivain.

Là resurgissent son amour pour Albertine, la maison de Combray, la mort de sa grand-mère, sa fascination pour la duchesse de Guermantes, sa sensation extatique pour la fameuse madeleine trempée dans une tasse de thé servie par sa tante Léonie. Mais aussi, dans une introspection profonde, toutes les petites émotions de son enfance qui restituées au présent – et sous l’analyse nécessaire de l’art, chère à Proust – les rendent immortelles.

Immortelles aussi les métaphores poétiques de cette œuvre colossale constituée de sept tomes et qui résonnent par extraits choisis dans la salle de La Contrescarpe.

Le grésillement d’un phonographe, le crissement d’un landeau qui se déplace comme par magie sur scène, une coiffeuse et un vieux lampadaire rappellent le XIXe siècle.

Écharpe et pot de fleurs donnent vie aux états d’âme de Marcel entre les mains de David Legras qui, sert avec justesse et une sacrée mémoire ces très beaux textes.

 

Carole Rampal

Des mots pour vous dire

Texte  : Marcel PROUST
Avec : David LEGRAS
Mise en scène : Virgil TANASE

Du 20 janvier au 30 mars
Les dimanches à 20h30
Les lundis à 21 h

Théâtre de la Contrescarpe
5, rue de Blainville
75005 Paris
Tél. : 01 42 01 81 88
https://theatredelacontrescarpe.fr/a-la-recherche-du-temps-perdu

“La Promesse de l’aube” de Romain Gary au Théâtre de Poche-Montparnasse

IMG_0039crédit photo : Pascal Victor

On aime Stéphane Freiss, on l’aime au cinéma, on l’aime à la télévision et bien évidemment on l’aime au théâtre.
On aime Romain Gary, on aime son œuvre, et on aime ce que l’on connaît de l’homme si polymorphe et si secret.

Pour toutes ces raisons on affichait complet dans la grande salle du Poche-Montparnasse, le 21 janvier.

Éternel  jeune homme, comme le fut Romain Gary, c’est un Stéphane Freiss dynamique qui se propose de nous lire les extraits qu’il a choisis du chef d’œuvre de l’écrivain, La Promesse de l’aube.

Pour ceux qui ne connaissent pas ce roman autobiographie paru en 1960, c’est une belle entrée en matière qui donnera sûrement l’envie d’acquérir le livre de poche vendu à la sortie du spectacle, et pourquoi pas de découvrir l’homme aux deux Goncourt (Les Trompettes marines en 1956, La Vie devant soi, signé Émile Ajar en 1975).

Pour les autres, ils se remémoreront ces moments délectables où Stéphane Freiss nous dit avec les mots de Romain Gary, les rapports compliqués et si exclusifs d’une mère avec son fils.

Bien sûr, on peut regretter que ce ne soit qu’une lecture et que Stéphane Freiss ne soit pas dans cet exercice au sommet de son art. Mais c’est toujours ça et nous avons passé une heure et demie dans un univers d’hommes charmants et charmeurs.

Je vous encourage à aller vous aussi partager ce moment d’intimité avec Romain Gary, sa mère et Stéphane Freiss. Et, qui sait, vous aurez peut-être l’envie de découvrir plus avant l’œuvre de cet écrivain, diplomate français, héros de la Seconde Guerre mondiale, qui disait de la mort : “J’ai fait un pacte avec ce Monsieur là-haut, vous connaissez ? J’ai fait un pacte avec lui au terme duquel je ne vieillirai jamais”. Romain Gary s’est suicidé le 2 décembre 1980 à l’âge de 66 ans.

Armelle Gadenne
Des mots pour vous dire

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Théâtre de Poche Montparnasse
75, boulevard du Montparnasse
75006 Paris
Tél. : 01 45 44 50 21
theatredepoche-montparnasse.com

À partir du 17 janvier
Du mardi au samedi 19 h
Dimanche 15 h

La Promesse de l’aube de Romain Gary
Mise en scène et interprété par
Stéphane Freiss

“Mon Isménie” d’Eugène Labiche, au Théâtre de Poche-Montparnasse

Mon Isménie affiche

”Depuis quelque temps, le prétendu se brosse beaucoup dans cette maison !” (Chiquette, scène I)

Vancouver veille jalousement sur sa fille, au point de vouloir se la garder pour lui et de contrecarrer tout projet de mariage. Il renvoie donc systématiquement tous les “prétendus” sous des prétextes divers et contre tout bon sens, au grand dam de toute la maisonnée et surtout de sa fille Isménie. Voilà pour l’argument.

Si monter une pièce de Labiche a longtemps été, pour certains metteurs en scène, une concession au théâtre de boulevard, c’est devenu, comme pour Feydeau, un passage obligé, que Daniel Mesguish concrétise aujourd’hui… en se réservant le plaisir de faire un sort au texte, forcément. Il faut dire que l’auteur lui fait, lui aussi, un “boulevard”, en la matière, propice à détournements divers : apartés, couplets lyriques, monologues, digressions, etc., que le metteur en scène se hâte de multiplier, à l’envi, en sautant sur la moindre occasion. Il flirte ainsi avec les cartoons façon Tex Avery, la bande dessinée, le comique de répétition, ponctue le texte de bruitages divers, de jeux de scène décalés, de chorégraphies millimétrées, prend les mots au pied de la lettre, noie le tout dans la fumée, et impose aux comédiens un rythme soutenu, eux qui sont déjà soumis à la mécanique de précision Labiche !

C’est enlevé, ça ne fait pas dans la dentelle, c’est servi par de talentueux comédiens doués pour l’improvisation (Sophie Forte, Guano, Frédéric Souterelle, Alice Eulry d’Arceaux) ou délibérément à contre-emploi (Chiquette, la bonne, est jouée par Frédéric Cuif) qui donnent de leur personne, campent des personnages à la Daumier, gonflés comme des baudruches, s’adressent au public, et assument le kitch, le tout sans décor, mais avec accessoires.

Mesguish surjoue Labiche, et c’est tant mieux (même si les trouvailles ralentissent quelquefois le rythme). Le texte est jubilatoire, on y entre comme dans une maison bourgeoise dont on aurait bousculé les meubles, les mots y sont à la fois surannés et surréalistes. Le public ne boude pas son plaisir, on en sort réjouis, les comédiens nous attendent tout sourires à la sortie, on leur dit bravo… tiens, j’ai envie de fraise de veau, ça tombe bien, il y a un “bouillon” juste à côté !

Florence Violet

Des mots pour vous dire

À partir du 14 janvier 2020
Théâtre de Poche-Montparnasse
75 boulevard du Montparnasse, 75006 Paris
http://www.theatredepoche-montparnasse.com/

Représentations du mardi au samedi 21 heures, dimanche à 17 h 30
Relâches exceptionnelles les 1er et 24 février
Mise en scène : Daniel MESGUICH
Airs et illustration sonore : Hervé DEVOLDER
Costumes : Corinne ROSSI
Scénographie : Stéphanie VAREILLAUD

Avec
Frédéric CUIF : Chiquette
Alice EULRY d’ARCEAUX : Isménie
Sophie FORTE : Galathée
GUANO : De Dardenboeuf
Frédéric SOUTERELLE : Vancouver

 

“Le reste vous le connaissez par le cinéma” au T2G, Théâtre de Gennevilliers

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Au milieu de tables et de chaises, dans ce qui pourrait être une salle de classe, des jeunes filles nous regardent intensément, et telle la Sphynge, nous posent des questions absurdes… ou pertinentes… « Qui a éteint la lumière ? »

De quoi parlent-elles ? Évoquent-elles le drame d’Œdipe, le parricide, qui s’est crevé les yeux pour avoir couché avec sa mère ? Ou l’aveuglement des humains courant à leur perte ?

Martin Crimp suit à la lettre la trame des Phéniciennes écrite par Euripide, racontant la lutte fratricide des deux fils d’Œdipe pour gouverner la cité de Thèbes. Mais il oppose à la tragédie antique ce chœur insolent de filles d’aujourd’hui : elles témoignent et commentent avec ironie et provocation la guerre sans fin à laquelle se livrent les hommes et, ce faisant, l’absurdité de notre monde contemporain.

Poussant plus loin la mise en abîme, Daniel Jeanneteau a choisi de jeunes Gennevillaises pour incarner cette parole sans fard : elles ont la force et la maturité précoce d’une génération affranchie de l’autorité. Leur présence impressionne autant que leur maîtrise théâtrale, à l’égal des comédiens professionnels qui les entourent, tous extraordinaires -– notamment Dominique Reymond, Jocaste sensible et impressionnante –, fruit d’un travail rigoureux et investi. Elles sont le chœur antique, mais aussi les filles de la cité toute proche, qui interrogent sans ménagement les figures mythiques.

Elles convoquent les protagonistes – Jocaste, la mère, Etéocle et Polynice, les frères ennemis, Antigone, la sœur et Créon, leur oncle – … et n’ont de cesse (Freud est passé par là !), de vouloir entendre les mots tus, la colère rentrée, la haine dévastatrice, les accoucher de leur vérité, exorciser la malédiction originelle.

Maîtres du jeu au début de la représentation, elles s’effacent peu à peu tandis que se rejoue la tragédie. Le spectacle est d’un bout à l’autre tendu à l’extrême, et même si on en connaît la fin, le public est suspendu au récit haletant de l’affrontement des deux frères, aux tentatives désespérées de Jocaste et Antigone pour les réconcilier, à la douleur de Créon qui ne veut pas entendre l’oracle qui condamne son fils…

En contrepoint du récit « off », comme dans un film de série Z, les corps sanguinolents du Messager, tel un écorché vif, de Créon, recouvert du sang de Ménécée, et des cadavres des frères, imposent une vision trash au réalisme saisissant, éloignée du tableau héroïque de l’Antiquité dans les manuels scolaires, reflet d’autres guerres autrement plus cruelles…

La réapparition d’Œdipe, surgissant hagard de l’Algeco où on le confinait, juste avant que Créon, nouveau maître de Thèbes, ne le bannisse hors du royaume, achève de le rendre insignifiant : inconscient des malheurs qui n’ont eu de cesse de le frapper, lui et les siens, il consent à partir, humble et résigné, comme un simple mortel abandonné des dieux.

Comme si le mythe s’était dissous de lui-même.

Florence Violet

Des mots pour vous dire

Du 9 janvier au 1er février 2020
T2G –Théâtre de Gennevilliers
https://www.theatre2gennevilliers.com/
Centre dramatique national – 41, avenue des Grésillons, 92230 Gennevilliers

Texte Martin Crimp d’après Les Phéniciennes d’Euripide
traduit de l’anglais par Philippe Djian, L’Arche Éditeur © 2015
Mise en scène et scénographie Daniel Jeanneteau
Assistanat et dramaturgie Hugo Soubise
Collaboration artistique / chœur Elsa Guedj
Conseil dramaturgique Claire Nancy
Assistanat scénographie Louise Digard
Lumières Anne Vaglio
Musique Olivier Pasquet
Ingénierie sonore et informatique musicale IRCAM – Sylvain Cadars
Costumes Olga Karpinsky
Décors ateliers du TNS – Théâtre National de Strasbourg
avec Solène Arbel, Stéphanie Béghain, Axel Bogousslavsky, Yann Boudaud, Quentin Bouissou, Jonathan Genet, Elsa Guedj, Dominique Reymond, Philippe Smith et en alternance Clément Decout, Victor Katzarov
et le Choeur Delphine Antenor, Marie-Fleur Behlow, Diane Boucaï, Juliette Carnat, Imane El Herdmi, Chaïma El Mounadi, Clothilde Laporte, Zohra Omri