Spécial Avignon : “Oh Oh”, au Théâtre du Chêne noir

©Compagnie Baccalà

Comment vous parler d’un tel spectacle ?

Sans un mot, uniquement dans la gestuelle que manient si bien les clowns, les voilà tous les deux sur scène. Un couple pas comme les autres, fagotés de gris et de rouge. Elle en jupe rouge et lui en chemise rouge, tout en harmonie de contraires, le couple se taquine, se survole, s’élève, retombe… aidé d’une simple échelle en corde, de musique et d’un brin de fantaisie bien entretenue.

Les deux clowns, Camilla Pessi et Simone Fassari, sont un peu acrobates, un peu musiciens, un peu danseurs… ou plutôt équilibristes, artistes, mimes, comiques.

Avec peu de moyens, leur spectacle est une vraie réussite car ils possèdent un réel sens du burlesque où n’importe quelle situation se transforme, grâce à une alchimie de détails, en un moment désopilant.

Tout ça pour vous dire qu’assister à leur spectacle vaut vraiment le déplacement, qu’on y rit, qu’on y rêve et qu’on s’y élève loin de tout ce que l’on connaît dans le genre.

Plûme

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Jusqu’au 28 juillet, tous les jours à 14 h 30 (relâche les 16 et 23 juillet)
Théâtre du Chêne noir
8 bis, rue Sainte Catherine, Avignon

De et avec Camilla Pessi & Simone Fassari
Mise en scène : Valerio Fassari & Louis Spagna
Aide à la recherche artistique : Pablo Ariel Bursztyn
Musique : Antonio Catalfamo
Création lumière : Marco Oliani
Création des costumes : Fleur Marie Fuentes
Costumes supplémentaires : Ruth Mäusli
Technique aérienne : Françoise Cornet
Management : Kate Higginbottom
Production : Compagnia Baccalà
En coproduction avec : Teatro Sociale Bellinzona & Quai des Arts Rumilly

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Spécial Avignon : “Ça va, ça va le monde !” au jardin de la rue Mons

Édouard Elvis Bvouma (Cameroun), Prix Théâtre RFI 2017,
auteur de La Poupée barbue. ©Pascal Gély/RFI

De grands arbres donnent l’ombre nécessaire à l’écoute attentive des textes qui seront lus pendant une courte semaine. Organisées par RFI, ces séances de lecture feront entendre la voix d’auteurs africains et haïtiens à travers leurs écrits, dans le cadre du festival IN.

Aujourd’hui, c’est le lauréat du Prix Théâtre RFI 2017, Edouard Elvis Bvouma (Cameroun), dont on lira le roman La Poupée barbue. Au micro, Charlotte Ntamack scande le texte. Les répétitions qui abondent apportent un rythme percutant qu’accompagne Wilfried Manzanza à la batterie par ses improvisations, dans une mise en scène d’Armel Roussel. L’émotion est là qui palpite.

C’est un cri de révolte qui sort de la bouche de cette enfant. Avec ses mots de petite fille, elle raconte le viol collectif, la fuite, l’enfant dans son ventre, sa haine, ses parents assassinés, la guerre, les violences, les injustices, l’horreur et son amour naissant pour un garçon de son âge. Une œuvre puissante qui ne laisse aucun repos au lecteur-auditeur, l’emmenant jusqu’au bout de nuit, sa main dans celle d’une fillette.

Plûme

Cette lecture sera diffusée sur l’antenne de RFI dimanche 29 juillet à 12h10.

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Jusqu’au 19 juillet, le programme de “Ça va, ça va le
monde !” à 11 h tous les jours, au jardin de la rue Mons, Avignon.

Dimanche 15 juillet 2018 :
« Les cinq fois où j’ai vu mon père », de Guy Regis Junior (Haïti)

Lundi 16 juillet 2018 :
« Que ta volonté soit Kin », de Sinzo Aanza (République démocratique du Congo).

Mardi 17 juillet 2018 :
« Retour de Kigali », collectif (Rwanda/France)

Mercredi 18 juillet 2018 :
« Sœurs d’ange », de Alfi W. Gbegbi (Togo).

 Jeudi 19 juillet 2018 :
« Le bal de Ndinga », de Tchicaya U Tam’si (Congo-Brazzaville).

Toutes les lectures seront diffusées sur l’antenne RFI tous les dimanches, du 29 juillet au 2 septembre à 12h10.

Spécial Avignon : “L’Établi”, au Présence Pasteur

 

« Trois sensations délimitent cet univers nouveau. L’odeur : une âpre odeur de fer brûlé, de poussière de ferraille. Le bruit : les vrilles, les rugissements des chalumeaux, le martèlement des tôles. Et la grisaille : tout est gris, les murs de l’atelier, les carcasses métalliques des 2 CV, les combinaisons et les vêtements de travail des ouvriers. Leur visage même paraît gris, comme si s’était inscrit sur leurs traits le reflet blafard des carrosseries qui défilent devant eux. »

Extrait de L’Établi, de Robert Linhart

Comment la Cie du Berger pouvait-elle recréer l’atmosphère de la chaîne où le jeune Robert Linhart, intellectuel « établi », travaillait en tant qu’OS2 (ouvrier spécialisé 2e échelon) en 1969 ?

Bruit, fureur, éclats de limailles, martèlements, grincements, chocs… on y est. La rapidité des déplacements des contremaîtres, la précision et la répétition des gestes des ouvriers, les cadences, les ordres hurlés, on verrait presque les carcasses de 2 CV défiler devant les postes de soudure.

La tôle pesante du décor, la musique composée pour l’occasion, les va-et-vient du personnel de l’usine Citroën, le choix des comédiens… la mise en scène, signée d’Olivier Mellor, relève le défi d’adapter un livre au théâtre de façon particulièrement talentueuse.

Au micro, le comédien qui incarne l’auteur, Aurélien Ambach-Albertini, raconte ce qu’il voit, ce qu’il ressent. Il dresse le tableau d’un monde dur où le travail répétitif ne laisse pas de repos mais où chacun a sa stratégie pour ne pas se faire broyer, pour garder son humanité.

Ses compagnons de chaîne, principalement immigrés, endurent comme lui les brimades, les vexations et en plus le racisme. Même s’ils ne connaissent pas toujours les mots, ils ont un sens aigu de la solidarité, de la fraternité. On s’entraide à l’usine.

Et quand la direction de Citroën décide de faire travailler 3/4 d’heure de plus chaque jour, revenant sur les acquis de la lutte de mai 68, c’est la grève.

Réunions au café des sports, tracts et cet élan qui transforme les hommes, qui leur donne la joie, la force, la dignité.

Robert Linhart qui, en tant qu’intellectuel révolutionnaire, espérait ce moment, trouve l’énergie, les mots et, sans syndicat, les ouvriers s’organisent et dirigent leur grève. Partir à 17 h, comme avant, n’est pas simple ; les petits chefs, les commandos de la direction font pression et aussi le coup de poing…

Tout ce bouillonnement, cette grève est vécue par les comédiens – et les spectateurs – pleinement. Tous jouent avec justesse leur rôle, et parfois plusieurs. Sur le mur de tôle du décor apparaissent des images d’archives, des visages de prolos en grève, en mai 68… écho bien réel de la lutte qui se re-joue sur scène.

Un spectacle excellent à ne pas manquer au Festival Off d’Avignon.

Plûme

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Jusqu’au 29 juillet (relâche tous les lundis) à 12 h 50
Présence Pasteur
13, rue du Pont Trouca, Avignon

Mise en scène : Olivier Mellor
Adaptation : Marie Laure Boggio, Olivier Mellor avec le concours de Robert Linhart d’après le roman éponyme (les Éditions de Minuit)
Avec Aurélien Ambach-Albertini, Mahrane Ben Haj Khalifa, François Decayeux, Hugues Delamarlière, Romain Dubuis, Éric Hémon, Séverin “Toskano” Jeanniard, Olivier Mellor, Stephen Szekely, Vadim Vernay et la voix de Robert Linhart
Musiciens, musique originale : Séverin “Toskano” Jeanniard, Romain Dubuis, Vadim Vernay, Olivier Mellor
Création son : Séverin Jeanniard, Benoit Moreau, Vadim Vernay
Régie son : Benoit Moreau
gie générale, costumes : Marie Laure Boggio, Caroline Corme
Scénographie : Olivier Mellor, François Decayeux, Séverin “Toskano” Jeanniard avec le concours du Collectif La Courte Echelle
Création et régie lumière : Olivier Mellor
Photos, vidéos : Ludo Leleu, Mickael Titrent
gie vidéo : Mickaël Titrent
Affiche : Philippe Leroy

Spécial Avignon : “Les enfants, c’est moi”, au Présence Pasteur

  ©Fabien Debrabandereimg – ©Jeanne Roualet (affiche)

D’elle, on sait peu de choses. Est-elle une femme ou une enfant ? Sa voix juvénile trahit son âge tendre… Mais elle dit être mère. Mère d’un enfant, réel ou imaginaire ?

La présence de poupées sur scène, le décor de la forêt où elle aime se promener en compagnie de son enfant – ou alors le laisser seul parce que trop encombrant – appartient au monde de l’enfance et du conte.

Dans cette histoire, Marie Levavasseur nous perd, elle mélange le regard adulte à celui des enfants, et les limites disparaissent. Où est le dedans, le dehors ? Où est le vrai, l’imaginaire ?

Qu’est-ce que l’abandon si ce n’est une métaphore pour dire que l’enfant grandit, gagne en autonomie jusqu’à… abandonner sa mère.

Dans ce décor magique et poétique, Marie Levavasseur joue avec les mots, percute les poncifs, tourne et retourne les phrases pour mieux captiver son auditoire où les enfants se pressent, ravis d’écouter une langue qui leur parle. Enfin !

Musique rock, arbres tourmentés, marionnettes bavardes, présences incongrues… le spectacle fait tout pour nous désorienter, loin de tout code.

C’est une réussite totale, on aime cette atmosphère à la fois étrange et complice, et cette femme clown (Amélie Roman, superbe) en robe de madone, fleurs dans les cheveux et baskets aux pieds.

Plûme

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Jusqu’au 29 juillet, tous les jours à 11 h 25 (relâche les 16, 21 et 28 juillet)
En langue des signes, les 23 et 24 juillet
Présence Pasteur
13, rue du Pont Trouca, Avignon

Écriture et mise en scène Marie Levavasseur, la Cie Tourneboulé
Assistanat à la mise en scène : Fanny Chevallier
Collaboration artistique : Gaëlle Moquay
Conseils dramaturgiques : Mariette Navarro
Jeu : Amélie Roman
Musique et jeu : Tim Fromont Placenti
Scénographie et construction : Gaëlle Bouilly
Marionnettes : Julien Aillet
Costumes et accessoires : Mélanie Loisy
Construction : Amaury Roussel et Sylvain Liagre
Création lumière : Hervé Gary
Régie plateau : Gaëlle Bouilly et Amaury Roussel
gie générale, lumière et son : Sylvain Liagre
Avec la collaboration de metalu.net, chantier numérique de Métalu A Chahuter

Spécial Avignon : “Rosa Luxemburg Kabarett” au théâtre des Carmes

©Pascal Gély

Nous sommes au Kabarett. Chansons !

Quatre comédiens racontent Rosa Luxemburg, grande révolutionnaire allemande assassinée en janvier 1919 par les Corps francs, prémices du nazisme.

Entre discours, anecdotes, saynètes, se pose la voix d’Anna Kupfer, bouleversante de beauté, accompagnée au piano par Géraldine Agostini, pour chanter les mélodies yiddish, tziganes ou allemandes.

Petite bonne femme pleine d’énergie, Rosa dénonce les trahisons de la social-démocratie qui votait les crédits de guerre en 1914. Avec Karl Liebknecht, elle se détachera de ses anciens camarades pour fonder le mouvement spartakiste, résolument marxiste et révolutionnaire.

Rosa, interprétée par Sophie de la Rochefoucauld, balance entre deux époques, la sienne et la nôtre. De ces va-et-vient naît un spectacle brûlant d’actualité.

La lutte est toujours à l’ordre du jour, les nationalismes reprennent des forces dans la vieille Europe, l’exploitation capitaliste est toujours là, même si elle se pare de nouveaux concepts comme l’auto-entreprenariat…

Cette pièce aimerait tout raconter, et c’est peut-être là son défaut. Trop longs, les discours reflètent les luttes de partis, les débats d’idées et il faut suivre, sans se perdre, toutes les subtilités.

100 ans ont passé. Les mots porteurs d’idéaux ont été avilis, pourtant les paroles de Rosa résonnent toujours dans notre actualité.

 Plûme

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Jusqu’au 25 juillet, tous les jours à 16 h 25 (relâche le 19 juillet)
Théâtre des Carmes
6, place des Carmes, Avignon


Texte et mise en scène : Viviane Théophilidès
Avec : Géraldine Agostini (piano), Sophie de La Rochefoucauld, Anna Kupfer (chant), Viviane Théophilidès et Bernard Vergne
Lumières : Philippe Catalano
Son : Guillaume Siron
Affiche : Ernest Pignon Ernest
Costumes : Joan Bich

“Blanche Neige”, à la Grande Halle de la Villette

Blanche Neige-Jean-Claude Carbonne CMJN

©Jean-Claude Carbonne

Ce ballet, créé en 2009 et magistralement interprété par les 24 danseurs de la compagnie Angelin Preljocaj, se veut une « parenthèse féérique et enchantée » dans l’œuvre du chorégraphe d’origine albanaise. Durant 1 h 50, nous sommes happés par la magie des décors de Thierry Leproust, le lyrisme de la musique de Malher et la beauté de la chorégraphie.

Au-delà du célèbre mythe des frères Grimm, Preljocaj nous offre une version de Blanche Neige très charnelle, ancrée dans la réalité : parcours initiatique d’une jeune fille qui devient femme pour Blanche Neige, poursuite de l’éternelle jeunesse et lutte pour la conserver pour sa marâtre.

Certaines scènes frappent particulièrement par leur créativité, comme celle où les sept nains (des mineurs de fond !) semblent jaillir d’une falaise abrupte où ils effectuent un surprenant ballet en suspension ; ou encore, celle où la marâtre poursuit Blanche Neige pour lui enfoncer la pomme dans la gorge, avec un sadisme non dénué de volupté. De même, la scène où le prince désespéré danse avec Blanche Neige, présumée morte, captive.

Les costumes de Jean Paul Gaultier apportent leur touche incongrue à l’univers de Preljocaj et contribuent à sublimer le corps des danseurs. Ah ! la tunique de Blanche Neige hardiment fendue sur les hanches… et le pantalon orange à bretelles du prince (clin d’œil au style Gaultier des années quatre-vingt dix !), sans oublier la tenue de la marâtre, très réussie, à mi-chemin entre celle de Madonna et d’une dominatrice sexy.

Mirea Delogu, dans le rôle de Blanche Neige, fait preuve d’une belle expressivité dans la danse. Face à elle, Cecilia Torres Morillo, d’une sensualité redoutable, campe une marâtre aussi fascinante que maléfique, prête à tout pour conserver sa jeunesse et sa beauté. Les scènes où elle apparaît, escortée par ses deux chats (telle Catwoman) ou face à son miroir, sont d’une grande force dramatique.

En résumé, un spectacle plein de créativité et de sensualité, porté par une chorégraphie enlevée, qui permet de parler aux petits comme aux grands, et qui nous prouve, si besoin était, que Blanche Neige est un conte très actuel.

Véronique Tran Vinh

Chorégraphie Angelin Preljocaj
Costumes Jean Paul Gaultier
Musique Gustave Mahler – Musique additionnelle 79 D
Décors Thierry Leproust
Lumières Patrick Riou
Avec Mirea Delogu (Blanche Neige), Redi Shtylla (le prince), Cecilia Torres Morillo / Anna Tatarova (la reine), Sergi Amoros Aparicio (le roi), Margaux Coucharrière, Manuela Spera (les chats).
Création 2008 – Chorégraphie primée aux Globes de cristal 2009.

Du 5 au 8 juillet 2018
Grande Halle de la Villette
https://lavillette.com/evenement/angelin-preljocaj-blanche-neige/#utm_source=blog&utm_medium=DMPVD


“L’auteur avec un acteur dans le corps”, au Théâtre des Carmes (Avignon)

 ©DR

L’auteur et son double, une relation schizophrène où la lutte pour exister est vitale et peut-être nécessaire à l’acte créatif.

Ce seul en scène énergique éclaire le spectateur sur l’état émotionnel et parfois ambivalent du rappeur Mel Monty, également comédien – alias Mathias Timsit –, et de son processus de création.

Sa façon de s’approprier le texte d’André Benedetto, auteur de théâtre et l’un des fondateurs historiques du Festival « off » d’Avignon, sur cette dualité entre le créateur, tout en retenue et connecté à sa nature profonde : calme et réservée, et son double, avide de paraître et d’exister pleinement indépendamment de son alter ego, est touchante et rafraîchissante.

À travers les mots d’André Benedetto on découvre que la vie d’un « auteur-acteur » est loin d’être un long fleuve tranquille. Cette lutte entre l’être et le paraître génère beaucoup d’interrogations, de doutes et de perturbation mentale chez notre héros. Chacun de ses actes ou pensées est susceptible de déclencher un conflit d’intérêts entre son moi profond et son ego surdimensionné qui ne demande qu’à prendre le contrôle. Entre maturité et candeur, Mathias Timsit sert ce texte avec beaucoup d’humilité. Il nous emmène loin des sentiers battus ou rebattus des personnages qui nous assènent leurs convictions comme des vérités universelles, sûrs d’eux et de leur légitimité à exister et à nous donner des leçons de savoir être et de vie.

Un moment de théâtre à ne pas rater cet été si vous passez par le Festival « off » d’Avignon.

Armelle Gadenne

Le bruit du off
AVANT-PREMIÈRE AVIGNON OFF 18.

Texte André Benedetto
Avec Mathias Timsit
Mise en scène de Roland Timsit
Théâtre des Carmes,
du 6 au 29 juillet.

“Les Âmes offensées” (Volet 2), au musée du quai Branly

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©Fred Lyonnet

Dans cette trilogie, Macha Makaeïeff a décidé de mettre en scène les récits de voyage de l’ethnologue Philippe Geslin. Ces spectacles d’un genre inédit – entre le récit et le théâtre – nous parlent d’un monde qui bascule, de peuples obligés de s’adapter pour survivre.

L’année dernière, j’avais chroniqué Peau d’ours sur ciel d’avril, qui nous emmenait sur les traces des derniers chasseurs Inuits.
https://dmpvd.wordpress.com/2017/03/13/les-ames-offensees-au-musee-du-quai-branly/

Cette fois, je suis allée découvrir le quotidien des Soussous de Guinée, dans le spectacle joliment intitulé Le Crayon de Dieu n’a pas de gomme. Un quotidien que Philippe Geslin nous décrit de manière sensible. Pas de doute, les Soussous ont beaucoup de choses à nous apprendre. Un art de vivre surtout, qui consiste à aborder des conditions de vie hostiles dans la mangrove (chaleur tropicale, moustiques, labeur…) avec un sens inné de la poésie.

Sur scène, deux symboles : d’un côté, un tas de sel qui évoque « l’or blanc », exploité par les Soussous – menace pour l’équilibre fragile de la mangrove – de l’autre, la portière d’une vieille 403, dernier reste de la colonisation française. En écho au récit de l’ethnologue, résonnent les mots que N’Fassory, son hôte, a consignés sur des cahiers d’écolier. Des mots simples qui parlent de la vie au village, du labeur quotidien, de la relation des Soussous avec leur terre, de leurs coutumes (ou de ce qu’il en reste).

Des vidéos ou des photos projetées sur le mur du fond viennent compléter ce tableau : on navigue en pirogue dans la touffeur de la mangrove avec l’explorateur poète, on assiste à une cérémonie d’initiation, on circule dans un taxi brousse… Traces de vie, témoignage fragile d’un passé qui s’estompe.

Une fois de plus, avec finesse, Macha Makaeïff réussit à ouvrir les portes de notre imaginaire. Ce voyage chez les Soussous nous donne envie d’aller découvrir d’autres « âmes offensées », d’autres communautés à la vie bouleversée par le progrès. Et si l’ethnologie nous invitait à porter un regard sensible sur le monde ?

Véronique Tran Vinh

Avec Philippe Geslin

Mise en scène, adaptation, scénographie et costumes Macha Makeïff
Musée du quai Branly-Jacques Chirac,
en partenariat avec le Théâtre de la Criée, Marseille
37, quai Branly
75007 Paris

Vendredi 15 juin
20 h, premier volet : Peau d’ours sur ciel d’avril, les derniers chasseurs Inuit
Samedi 16 juin
19 h, deuxième volet : Le crayon de Dieu n’a pas de gomme, chez les Soussou de Guinée
Dimanche 17 juin
17 h, troisième volet : Avant le départ des gazelles, les guerriers Massaï

http://www.quaibranly.fr/fr/expositions-evenements/au-musee/spectacles-fetes-et-evenements/spectacles/details-de-levenement/e/les-ames-offensees-37619/

“Une actrice”, au Théâtre de Poche-Montparnasse

© Pascal Gely

« Ma vie c’est le théâtre. Autrement, je m’emmerde ! »
La vie de Judith Magre est sans conteste vouée au jeu, il n’y a qu’à se pencher sur sa carrière pour en être convaincu. De Marie-Chantal, l’aristocrate idiote et snob, à Anne-Laure, cette femme qui raconte être tombée amoureuse d’un dos et déçue par sa vie dans cette pièce de Philippe Minyana, Mademoiselle Magre aurait beaucoup de choses à raconter si elle se prêtait à l’exercice. Mais voilà, c’est sans compter sur ses réticences et ses secrets !

Découvrons le lieu où se joue ce huis clos entre deux personnalités bien décidées à ne pas s’en laisser conter. L’espace dans lequel pénètrent les spectateurs ressemble à un café dans lequel aurait été organisé un « bord plateau ». Il est le prétexte à un échange vif et joyeux entre une actrice et un journaliste qui souhaite écrire une biographie sur cette femme qu’il admire tant. Il est à la fois respectueux et intrusif, essayant au fil de ses questions de la piéger sans jamais y parvenir, car elle est retorse et d’une redoutable intelligence pour éviter les chausse-trapes qu’il lui tend.

C’est un jeu du chat et de la souris, l’un veut tout savoir et l’autre en dit le moins possible ou maquille la réalité. Où se trouve-t-elle cette réalité d’ailleurs ? Que nous raconte vraiment cette merveilleuse comédienne de sa vie, nul ne le saura…

Voir Judith Magre si frêle et si vive m’a beaucoup touchée et, autant l’avouer, le soir de la représentation je suis tombée amoureuse de cette passionnée qui n’aime que jouer, dans tous les sens du terme. Car elle s’amuse à (dé)jouer les pièges de cet « intrus » bien décidé à la faire parler pour remplir les pages de son hypothétique biographie. Au-delà de ce qu’elle veut bien montrer et partager dans cette jolie pièce de Philippe Minyana, c’est ce qu’elle cache et la façon dont elle le fait qui nous divertit le plus. Sa silhouette, son regard de chatte sacrée, sa voix aux intonations envoûtantes et son humour sont bouleversants.

Thierry Harcourt, également metteur en scène de la pièce, compose un journaliste charmeur et lui-même sous le charme de cette actrice qu’il admire. C’est avec douceur et beaucoup de respect qu’il tente de lui soutirer des bribes de souvenirs. S’il semble sans attente, son carnet de notes en main il sait cependant exactement où il va et ce qu’il veut. Ses questions sont précises et il ne baisse jamais les armes face aux réticences de sa « victime » amusée et joueuse. Usant de son charme, il utilise des stratagèmes tels que le chant ou la danse pour arriver à ses fins et faire diversion sans jamais y parvenir.

Cette pièce est un beau moment d’intimité et de partage qu’il ne faut pas rater.

Armelle Gadenne

De Philippe Minyana
Mise en scène Thierry Harcourt
Avec
Judith Magre 
Thierry Harcourt ou Christophe Barbier (3, 4, 5 et 8 juillet)
Assistante à la mise en scène Claudia BACOS

Jusqu’au 15 juillet 2018
Théâtre de Poche-Montparnasse

Tél. : 01 45 44 50 21
Du mercredi au samedi à 19h, dimanche à 15h
www.theatredepoche-montparnasse.com

 

 

 

Bientôt à la Villette, Preljocaj revisite “Blanche-Neige”

960-18-Reine_0404_Blanche-Neige-Jean-Claude-Carbonne© Jean-Claude Carbonne

Nichés au coeur des décors de Thierry Leproust et sublimés par les costumes de Jean-Paul Gaultier, les danseurs de Preljocaj incarnent dans ce ballet narratif toute la folie lyrique et exaltée du conte des frères Grimm. Un spectacle enchanteur, entre romantisme, érotisme et violence.

Du 5 au 8 juillet 2018 • Grande Halle de la Villette
Du jeudi au samedi à 20 h 30
Dimanche à 16 h
https://lavillette.com/evenement/angelin-preljocaj-blanche-neige/?utm_source=blog&utm_medium=DMPVD

Fin de journée aux Langagières, au TNP Villeurbanne

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Dernier jour, dernières heures… Samedi 2 juin, petits moments croqués à pleines dents par une amoureuse des langues.

Tout d’abord lecture de poèmes et pensées en archipel, aujourd’hui présentation de la revue États provisoires du poème, le numéro 17 est consacré au Japon.

Sur scène, Jean-Pierre Siméon, l’un des créateurs des Langagières et Benoît Reiss, co-directeur de Cheyne Éditeur, deux piliers de la revue. L’un jouant les Candide et demandant à l’autre, qui a travaillé dix ans au Japon, pourquoi appelle-t-on ce pays « monde flottant ».

Embarras, flottement… parce que ce sont des îles. Tout de suite déferle la vague d’Okusaï dans mon cerveau, eh bien oui, c’est ça ! Cette définition me va.

Sur scène, deux comédiens, feuilles chargées de poèmes sur pupitre, et voilà notre monde flottant qui surgit. Yves Bressiant et Fany Buy lisent (et c’est bien plus que ça), se répondent, enchaînent haïkus et impressions au soleil levant. La poésie est là, qui palpite de beauté, chuchotée, clamée, scandée.

Je plonge dans un onsen (bain japonais) avec Benoît Reiss et sa petite fille et je tends l’oreille pour saisir quelques notes du chant des grenouilles, venu du fond de la terre. Je suis la flèche que Jean-Pierre Jourdain pourrait peut-être un jour tirer…

J’écoute la colère du poète Ôoka Makoto :
Alors mes camarades
Messieurs les poètes
à nous aussi d’un cœur tranquille
de nous y mettre et de remplir dans son entier
d’un geste sûr la carte de la poésie

 Sans transition, le temps de monter plusieurs volées d’escalier au pas de course et me voilà langue pendante à devoir exercer mes papilles.

Vin blanc, fromage de chèvre m’attendent pour une première dégustation.

Voilà qui colle, si on peut dire, à la langue dans tous ses états…

Un fromager et un caviste, Benoît Charron et Jean-françois Bernard venus en voisins, nous entretiennent de leur passion… instant suspendu entre croûte riche, pâte molle et effluves biodynamiques…

Passage par le hall, où jeunes et moins jeunes montent sur la scène de la brasserie partager une tranche de vie slamée et le marathon des Langagières continue.

Grand tour de l’Afrique racontée et chantée avec l’orchestre Soro Solo pour le bal de clôture. Aux rythmes effrénés, je me trémousse et je transpire dans le dernier bain de langues de la saison.

Aperçu d’une fin de journée aux Langagières (il y en douze), histoire que l’année prochaine, vous vous précipitiez sur le programme du TNP Villeurbanne sans hésitation.

À bientôt !

Plûme

TNP Villeurbanne
8, place Lazare-Goujon
69627 Villeurbanne Cedex
https://www.tnp-villeurbanne.com/

 

“La Fiesta”, à la Villette

 

 

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©Jean-Louis Duzert

« Je crois que la fête est à la fois l’expression et la nécessité de ma culture. » Dans sa dernière création, qui a fait sensation au dernier festival d’Avigon, Israel Galván évoque ce moment précis et codifié du spectacle flamenco au cours duquel les artistes sonnent le final en changeant de rôle (fin de fiesta).

La Fiesta, c’est d’abord et avant tout une histoire d’amitié et une histoire de troupe. Des femmes et des hommes qui partagent la même passion pour la culture flamenca et la musique au sens large. La participation d’une chanteuse venue d’ailleurs qui « s’exprime » dans plusieurs langues, d’une étrange violoniste et d’un ensemble byzantin (à la musique magnifique) en témoigne. Tout cela forme un ensemble furieusement iconoclaste.

Dans ce spectacle, il est question de sons plutôt que de musique à proprement parler, des sons produits avec la voix, mais aussi avec la bouche, les mains, et même les pieds. Il est question aussi du chaos, du sacré, et comme le sous-entend le titre, du sens de la fête présent partout en Espagne. Et évidemment, une fête ne se fait jamais seul…

Ici, pas de scénographie réglée au millimétre, mais plutôt un bouillonnement de vie, des tables qu’on renverse pour danser dessus, des coquillages qu’on s’amuse à jeter en l’air ou à piétiner allègrement, des défis que l’on se lance à travers la maîtrise des voix et des corps.

Même si l’on est parfois un peu déconcerté, on se laisse happer par le rythme de la danse, le rythme de la vie. Parfois, cela ressemble à une longue transe comme dans le ballet final – véritable morceau de bravoure – où le maître sévillan évolue au milieu de sons qui évoquent la semana santa (cris, pleurs, prières…).

C’est ce bordel, cette effervescence, cette fratrie liée par une culture artistique très forte qui donnent envie d’entrer dans la fête à notre tour… n’en déplaise aux esprits chagrins. Que viva la fiesta !

Véronique Tran Vinh

Jusqu’au 11 juin 2018
Grande halle de la Villette, dans le cadre de la programmation hors les murs du Théâtre de la Ville
Tous les jours à 20 h 30, sauf dimanche à 16 h
https://lavillette.com/evenement/israel-galvan-la-fiesta/#utm_source=blog&utm_medium=DMPVD
Toute la programmation de la Villette ici :
https://lavillette.com/agenda/

Conception, direction artistique, chorégraphie Israel Galván
Direction musicale Israel Galván et Niño de Elche
Avec Eloísa Cantón, Emilio Caracafé, Israel Galván, El Junco, Ramón Martínez, Niño de Elche, Alejandro Rojas-Marcos, Alia Sellami, Uchi et le Byzantine Ensemble Polytropon
Dramaturgie Pedro G. Romero

“Le Misanthrope”, à la Grande Écurie de Versailles

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©Emmanuel Orain

Écrite en 1666 par Molière, cette pièce est marquée par l’amertume liée à la situation personnelle de l’auteur (querelle du Tartuffe et déboires amoureux). La tragédienne et metteuse en scène Anne Delbée nous en livre sa vision toute personnelle.

Dans le cadre magnifique de la Grande Écurie, nous avons assisté ce soir-là à une relecture décalée du Misanthrope, placée sous signe de la dolce vita. D’emblée, le ton est donné. Il sera résolument baroque. Anne Delbée transpose le Misanthrope à notre époque, dont le goût pour le paraître et la liberté de mœurs sont soulignés. Elle donne à voir une comédie dominée par l’ambivalence des sentiments humains : Alceste hait l’hypocrisie, mais il aime la belle Célimène dont la liberté de comportement et l’attrait pour la médisance sont contraires à ses valeurs.

La mise en scène est volontairement outrée, évoquant par moments un univers fellinien avec des personnages au comportement extravagant, voire grotesque, illustré par Oronte (excellent Yannis Ezziadi, tout en gloussements et gestes affectés), et les “petits marquis”. Célimène et sa cour d’admirateurs sont montrés comme une bande de jouisseurs, dépourvus de valeurs, qui se livrent à une fête perpétuelle. Ils dansent, boivent, se rient de tout et de tous, comme dans l’acte 2 (très drôle) où Célimène, au cours d’une sarabande échevelée, raille à tour de rôle certains de ses soupirants absents.

Trop d’artifices
Face à eux, Alceste incarne le moraliste drapé dans sa dignité. On ne peut s’empêcher d’y voir l’alter ego de l’auteur lui-même, raillé et attaqué après avoir été porté aux nues, malheureux en amour. Cela n’empêche pas Molière de montrer le revers de son caractère : son manque d’indulgence envers les autres qui vire au rigorisme. Entre les deux, Philinte, qui prône le compromis entre l’hypocrisie et la vertu.

Malheureusement, la mise en scène, surchargée, finit par desservir le sujet. Anachronismes, comédiens habillés en femmes ou qui se trémoussent au son de musiques contemporaines… pour montrer la vacuité du monde moderne ? Tous ces artifices finissent par lasser d’autant qu’ils n’apportent rien au propos – pourtant incisif – de Molière.

Vous l’aurez compris, je n’ai pas été convaincue par cette proposition du Misanthrope, malgré une distribution talentueuse – citons entre autres Valentin Fruitier, parfait en « atrabilaire amoureux », Emmanuel Barrouyer, Philinte à la causticité bienvenue, et Émilie Delbée, très convaincante en Célimène d’aujourd’hui  – et une tentative audacieuse de rendre cette comédie de caractères plus actuelle.

Que cela ne vous empêche pas de courir découvrir les autres représentations théâtrales données dans les plus beaux endroits de Versailles !

Véronique Tran Vinh

Mise en scène Anne Delbée
Avec la compagnie Anastasis
Valentin Fruitier (Alceste), Emmanuel Barrouyer (Philinte), Yannis Ezziadi (Oronte), Émilie Delbée (Célimène), Esther Moreau (Éliante), Anne Delbée (Arsinoé), Luc Rodier (Acaste), Étienne Bianco (Clitandre), Arthur Compardon, Stanislas Perrin.

Prochaines représentations :
Le 13 juin à 20 h 30 : par la compagnie Viva
Le 29 juin à 20 h 45 : par la compagnie Anastasis

D’autres spectacles sont programmés tout au long du mois de juin, partout dans Versailles, gratuits pour la plupart.
Renseignements : 01 30 21 51 39
http://www.moismoliere.com/
https://www.youtube.com/watch?v=G8AMkpNx5tQ

 

À La Villette, Israel Galvan fait sa fiesta

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©Aliaksandra-Kanonchenka

Au sommet de son art, Israel Galván s’engage dans une nouvelle forme de relation au corps avec une pièce chorale inédite. Aucun fête n’a lieu sans son anti-fête, en marge, derrière ceux qui dansent. C’est cet anneau autour de l’astre que le danseur, confronté à huit autres artistes, veut observer dans La Fiesta.
Bientôt ma chronique sur DMPVD…

Du 5 au 11 juin • Grande Halle de la Villette
Tous les jours à 20 h 30 / Dimanche 11 juin à 16 h – Relâche le 8 juin
https://lavillette.com/evenement/israel-galvan-la-fiesta/#utm_source=blog&utm_medium=DMPVD