“Humans” par la troupe Circa à La Scala de Paris

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Les acrobates de la compagnie australienne Circa proposent un spectacle impressionnant qui mélange la danse, l’acrobatie et la musique. Ils nous interrogent sur ce que cela signifie d’être humain dans notre relation à l’autre.

Sur une scène sans décor, les corps sont poussés à l’extrême, avec des mouvements violents qui les jettent au sol ou les uns contre les autres, et des portés aux limites du raisonnable. C’est une immersion dans ce que peut offrir de plus brut le travail des corps et des muscles.

Ce moment d’une grande qualité scénographique, proposé par Yaron Lifschitz et la Compagnie Circa, est accompagné par une bande son aux rythmes aussi divers que le jazz, les musiques irlandaise et asiatique, des airs de capoeira ou du Brel, entre autres. Belle idée qui porte le spectacle.

Rester vigilant et attentif aux autres

Les contorsions, seul ou à plusieurs, sont toujours impressionnantes ; les numéros en hauteur avec trapèze, cordes ou tissus aériens sont moins originaux que ceux qui se passent au sol, mais néanmoins tout aussi « musclés ». L’attention que se portent les acrobates démontre bien que tout est potentiellement dangereux et réclame de la part des artistes une vigilance de tous les instants.

Vous retiendrez votre souffle, serez admiratif ou plutôt amusez comme dans ce numéro où les acrobates essaient de se lécher le coude. Les plus souples y arrivent les autres pas… Je vous invite à essayer, ce n’est pas gagné !

Allez voir dès que possible cette troupe issue du cirque australien qui fait figure de référence au sein du cirque mondial, tant cet art est ancré dans l’ADN du pays. Elle offre 1 h 10 d’un spectacle original, qui interroge sur la brutalité des relations humaines et la solidarité. Dans ces temps troublés, ce n’est pas un vain mot.

Armelle Gadenne

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La Scala de Paris
13, boulevard de Strasbourg – Paris 10e
Tél. : 01 40 03 44 30

Créé par Yaron Lifschitz et la Compagnie Circa

“Les Carnets de Harry Haller”, au Théâtre du Roi René

HARRY 2© Hervé Vallée

 

Allemagne. Un peu avant les années 30. Ce soir-là, il pleut. Des night-clubs s’échappent du piano les notes de Honeysuckle Rose du célèbre jazzman Fats Waller.

Harry Haller, écrivain, enfermé chez lui dans une solitude qu’il recherche autant qu’elle l’étouffe, cherche sens à sa vie et se désespère devant son absurdité. Poussé par un besoin d’échapper à son angoisse existentielle, il décide dans un élan de sortir de ses murs. L’effervescence de la ville le revigore jusqu’à stimuler son imaginaire.

Frédéric Schmitt incarne avec profondeur le personnage des Carnets de Harry Haller de Hermann Hesse dont il ne dénature aucune des pages qu’il nous rapporte avec beaucoup de receptivité. En complicité avec la salle à qui il se livre en toute transparence dans son intériorité, il nous entraîne dans sa déambulation nocturne à travers les rues et les ruelles où connecté pleinement à lui-même tout l’interpelle :  un escalier, des plantes, les lampadaires, des reflets dans l’eau, un mur, le goût d’un bon verre de vin, mais aussi un théâtre magique dont les lettres lumineuses rouges dansent pour mieux l’éclairer.

Frédéric Schmitt brise le quatrième mur, et derrière ses lunettes noires imposantes qui cachent des yeux verts, s’immobilise devant les spectateurs dont ils accrochent le regard.

Il n’hésite pas non plus à s’inviter au dernier rang dans un fauteuil pour mieux relater, la salle dos tournée, l’histoire d’Harry Haller.

Le comédien porte avec beaucoup de prestance et de variation dans les tons de voix, ce très beau texte dans un seul en scène à aller voir et qui donne envie de découvrir le roman pour ceux qui ne l’auraient pas lu.

Point faible : sa scénographie, pratiquement absente volontairement au début de la pièce, mais qui semble décalée et peu recherchée à certains moments.

 

Carole Rampal

Des mots pour vous dire
Du jeudi au samedi à 19h30 jusqu’au 7 mars 2020
Théâtre du Roi René
http://theatreduroirene.com/
12 rue Edouard-Lockroy
75011 Paris
Métro : Parmentier

théâtre roi réné

Extrait du roman des premières pages des Carnets de Harry Haller jusqu’au Traité du Loup des Steppes de Hermann Hesse
Mise en scène : Jean-Christophe Barbaud
Interprétation : Frédéric Schmitt
Lumière : Sophie Corvellec
Création graphique : Vincent Treppoz

 

“Choses vues”, de Victor Hugo, au Théâtre de Poche Montparnasse

© Alejandro Guerrero

Victor Hugo est un témoin précieux de son temps. Précieux par son regard réaliste sur ses contemporains, précieux par son humanité et sa poésie de la vie.

Il a tous les talents – poète, dramaturge, romancier et dessinateur – le plus important étant celui de rendre précieux les événements dont il est témoin et qu’il note dans son recueil de mémoires depuis son adolescence.

Pour qui connaît ses engagements politique, littéraire et social, le lecteur est toujours au cœur de l’action.

Christophe Barbier, qui a choisi les textes, nous fait découvrir ou redécouvrir ce musée vivant de tous les événements qui ont émaillé la vie de Victor Hugo. Ces Choses vues qu’il présente au public avec Jean-Paul Bordes forment un voyage personnel scandé par des drames familiaux, à travers deux empires, deux monarchies et deux républiques, une œuvre littéraire et théâtrale foisonnante, et l’exil.

Les deux comédiens, complices et tout en nuance, se répondent dans une mise en scène simple et fluide parmi des kakémonos imprimés de dessins et de textes rédigés par l’auteur.

On est touché par certaines réflexions de Hugo et souvent étonnés de l’actualité, et de ses propos et de son verbe.

Je vous encourage à aller passer une heure et demie avec l’un des hommes les plus exceptionnels de notre histoire littéraire, l’immense Victor Hugo.

Armelle Gadenne

Des mots pour vous dire

Théâtre de Poche Montparnasse
75, boulevard du Montparnasse
75006 Paris
Tél. : 01 45 44 50 21
theatredepoche-montparnasse.com

À partir du 28 janvier
Du mardi au vendredi 21 h

Choses Vues de Victor Hugo
Avec
Christophe Barbier
Jean-Paul Bordes
Mise en scène : Stéphanie Tesson

“ITEM”, au T2G

©Jean-Pierre Estournet

Trois (bonnes) raisons de vous rendre au T2G

D’abord, parce que l’on s’y sent bien : l’accueil de l’équipe y est très chaleureux et aux petits soins, les grandes tables disposées dans le hall sont conviviales et les petits salons ça et là propices à l’échange entre spectateurs. Et ce n’est pas un hasard, si l’on en croit le récent article de Libération :  « Les théâtres jouent cartes sur tables », car les nouveaux acteurs de la décentralisation s’attachent à réinventer le lien avec le public, en lui proposant, non plus seulement un lieu de création, mais un « lieu de vie ». Ici, on vous abreuve, on vous nourrit et on vous raccompagne *.

D’où l’importance d’y implanter un espace de restauration digne de ce nom, propre à attirer de nouveaux publics en y stimulant autant les neurones que les papilles : c’est le cas ici du restaurant Youpi, qui joue la carte des bons produits à petits prix (j’y ai dégusté une assiette végétarienne à tomber pour 8,50 euros !), outre qu’il dispose aux beaux jours d’un potager sur le toit… Et ça marche : étudiants en mal de révision, déjeuners sur le pouce… le théâtre s’ouvre à de nouveaux usages, et réinvente son image.

Question neurones, nous sommes servis avec Item, une nouvelle création du Théâtre du Radeau : « lI s’agit ici d’accepter de quitter les repères habituels − histoire, personnages − pour partager un théâtre poétique, sensoriel, à la fois ludique et profond. […] Les acteurs […] nous invitent à nous débarrasser de nos “codes” et vivre l’instant présent. » (Extrait de la présentation.)

On ne peut mieux dire : dans un décor façon brocante vintage, fait de tables, de chaises, de panneaux divers, fenêtres, tableaux, châssis, les acteurs composent et recomposent un univers mouvant, apparaissant par-dessus, par-dessous ou à travers ; les personnages sont des sortes d’archétypes, le Chevalier, le Minotaure, la Jeune Fille, aux masques de carton-pâte, aux costumes grotesques, aux barbes postiches, un vieux théâtre avec ses marionnettes boursouflées, évoquant autant Kantor qu’Alfred Jarry. L’expérience est déroutante : à première vue, ce « dépaysement » réjouit, ces coq-à-l’âne bouleversent notre rationalité, nous propulsent dans un monde suranné, onirique, et selon notre degré de connaissance littéraire nous poussent à en chercher l’origine, reconnaître tel ou tel extrait… ou pas. Car le « livret de paroles » fourni nous promet du beau monde : Dostoïevski, Ovide, Goethe, Brecht… et, en sourdine ou tonitruantes, des citations musicales de Dvorak, Bartok, Sibelius, John Cage… que nous percevons, ou pas, comme à travers un filtre déformant, sans lien apparent.

C’est cette absence de liens qui est la part la plus opaque de la représentation, des ténèbres que l’esprit se refuse à absorber. Sans doute ne me suis-je pas assez abandonnée à la vérité des acteurs, mais comment le faire tant les mots sont omniprésents et les silences trop courts (les mouvements étant aussi des « dits ») ? Trop de grotesque, et pas assez d’émotions ? Ou alors pas le temps de les goûter ? Un surcroît d’informations m’a submergée et… j’ai piqué du nez à plusieurs reprises.

Néanmoins, et c’est la part la plus évidente et la plus précieuse de cette « geste » théâtrale, l’impression demeure que ce théâtre-là, comme celui de Kantor, ne survivra pas à ses protagonistes, non pas qu’il soit un théâtre de la mort, mais parce que le Radeau est constitué de survivants qui ne pourront le transmettre parce que cette vérité du théâtre sera évacuée de notre imagination, hors champ, ne pourra perdurer hors de leurs corps matriciels.

Ce soir de première, la salle était composée de beaucoup d’aficionados, d’anciens « suiveurs » enthousiastes, de jeunes étudiants de théâtre, et peut-être aussi de néophytes comme moi. Je retournerai « voir » le Radeau avant qu’il ne disparaisse.

En attendant, allez-y sans préjugés car l’expérience y est singulière, et vous aussi pourrez dire « J’y étais » !

PS : à l’issue du spectacle, une superbe navette vous raccompagne dans Paris intra-muros. En ces jours de grève, c’est très appréciable !

Florence Violet

Des mots pour vous dire

Jusqu’au 16 décembre 2019
Mise en scène, scénographie : François Tanguy / Théâtre du Radeau
avec Frode Bjørnstad, Laurence Chable, Martine Dupé, Erik Gerken, Vincent Joly

T2G (théâtre de Gennevilliers)
41 avenue des Grésillons, 92230 Gennevilliers
theatre2gennevilliers.com

 

 

 

 

 

“Fausse Note”, Théâtre de la Contrescarpe

 

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Pas de fausse note pour cette jolie mise en pièce de Didier Caron et Christophe Luthringer, au Théâtre de la Contrescarpe, à cinq mètres de la rue Mouffetard.

Didier Caron sait traiter les sujets forts. En 2015, j’avais déjà eu le plaisir d’assister au spectacle De l’Autre Côté de la route, au Théâtre Michel. Sous le ton de l’humour étaient abordées les dérives du marketing pharmaceutique.

Dans un registre plus fort, plus grave, cette fois, c’est Fausse Note qui est sur les planches jusqu’au 19 janvier 2020.

1989. La chute du mur de Berlin. Mais le mur de la honte ne s’est pas encore écroulé pour tous.

1989. Genève. H. P. Miller, un chef d’orchestre de renommée internationale à la personnalité arrogante, essaie de se détendre après le concert, quand un fervent admirateur venu de Belgique, Léon Dinkel, s’introduit dans sa loge pour lui témoigner toute son admiration. Un témoignage qui n’en finit plus et qui en devient oppressant. H. P. Miller s’agace, commence à perdre son sang froid. Il va devoir le conserver, et vite, car Dinkel les a enfermés à clef et le menace d’un révolver : c’est lui qui donne désormais le la, élève le ton et mène la baguette. H. P. Miller a intérêt à bien connaître la partition que Dinkel veut lui faire jouer. Mais de quelle partition s’agit-il ?…

Un huis-clos en crescendo où Pierre Azéma et Pierre Deny campent merveilleusement leur personnage et savent toucher la corde sensible des spectateurs.

La création musicale de Vladimir Petrov apporte le point d’orgue.

À aller voir.

Carole Rampal

Des mots pour vous dire

Théâtre de la Contrescarpe
https://theatredelacontrescarpe.fr/fausse-note/

Auteur : Didier Caron
Mise en scène : Didier Caron et Christophe Luthringer
Assistante Mise en scène : Bénédicte Bailby
Distribution : Pierre Azéma et Pierre Deny
Lumières : Florent Barnaud
Décor : Marius Strasser
Création musicale : Vladimir Petrov

“Le Cercle de Whitechapel”, au théâtre du Lucernaire

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© L’instant d’un regard

Hiver 1888, le quartier de Whitechapel à Londres est le théâtre d’une série de meurtres de plus en plus violents. Des enquêteurs très spéciaux vont partager leurs recherches et réflexions et peut-être résoudre l’énigme de Jack the Ripper.

Le romancier Arthur Conan Doyle (Ludovic Laroche),  père de Sherlock Holmes ; le dramaturge George Bernard Shaw (Nicolas Saint-Georges) ; le directeur de théâtre et écrivain Bram Stoker (Jérôme Paquette), créateur de Dracula, Nosferatu le vampire…  tous ont été influencés dans leurs œuvres par ces crimes. Parmi ces enquêteurs et profilers de la première heure, il y a aussi Mary Lawson (Stéphanie Bassibey), l’une des premières femmes médecins anglo-saxonnes, et Sir Herbert Greville (Pierre-Arnaud Juin) qui les a réunis.

Pendant deux heures, ils se passionnent pour ces terribles événements et enquêtent à l’aide de photos, du plan de Londres, de messages laissés par le tueur… pour, peut-être, trouver le coupable ?

Chacun va contribuer à l’avancée de l’enquête : Conan Doyle grâce à ses déductions et son sens de l’observation, Shaw dont la logique et la précision de journaliste font mouche à chaque nouvelle découverte de cadavres, Stocker grâce à sa connaissance des bas-fonds, et Miss Lawson pour sa maîtrise de l’anatomie humaine.

Le scénario surprenant de Julien Lefebvre et la mise en scène dynamique de Jean-Laurent Silvi sont efficaces. Les acteurs sont excellents. On rit beaucoup, on s’interroge, et l’on ne peut qu’être amusé par cette idée de rassembler ces pionniers du profilage.

J’ai cependant été peinée de voir les acteurs revenir sur scène après le spectacle pour démonter le décor. Par souci d’économie, certaines compagnies sont désormais obligées de faire des choix pour pouvoir arriver à l’équilibre, voire même faire des bénéfices. C’est bien dommage.

D’autant que Le Cercle de Whitechapel mérite d’être vu et les comédiens encouragés.

Scribo

De Julien Lefèbvre
Avec
Stéphanie Bassibey
Pierre-Arnaud Juin
Ludovic Laroche
Jérôme Paquatte
Nicolas Saint-Georges
Décors : Margaux Van Den Plas et Corentin Richard
Costumes : Axel Boursier
Lumières : Éric Milleville
Musiques : Hervé Devolder

Jusqu’au 12 janvier 2020
Du mardi au samedi à 21h00
Le dimanche à 18 h 00

Théâtre du Lucernaire
53, rue Notre Dame des Champs
75006 Paris
Tél. : 01 42 74 17 87
http://www.lucernaire.fr/theatre/2006-le-cercle-de-whitechapel.html

“La Convivialité, la faute de l’orthographe”, au Théâtre Tristan-Bernard

La faute de l'orthographeD’entrée de jeu, Arnaud Hoedt et Jérôme Piron nous expliquent ne pas être comédiens mais professeurs de français. Qu’à cela ne tienne et pourquoi pas ? Vive l’art du spectacle ouvert à tous. Une idée à laquelle je souscris.

Le désenchantement arrive quand au fil des minutes qui s’écoulent, assise dans mon fauteuil, attentive au défilé des incongruités de notre orthographe qui prêtent au rire, je découvre qu’au lieu d’assister à une pièce comique telle que annoncée, en face de moi, nos deux enseignants belges sont avant tout l’instrument partie prenante de la réforme de l’orthographe. Dans leur présentation, ils omettront de mentionner qu’ils soutiennent la fédération Wallonie-Bruxelles qui appelle de ses vœux entre autres à instaurer l’invariabilité du participe passé (cf. tribune signée dans Libération https://bit.ly/2BJQwCi). Information que je ne découvrirai que plus tard.

Pour l’heure, suis-je vraiment en train d’assister à un simple spectacle ? J’ai le sentiment d’être à une conférence. La vision manichéenne du sujet cesse très vite de me faire sourire.
Aussi, même si je partage nombre d’arguments avancés – s’appuyant à la fois sur la petite histoire de l’Académie française, la linguistique, l’Histoire –, il est plus difficile de suivre le fil rouge qui les relie et d’adhérer aux conclusions assénées : on saute de syllogismes faussés en syllogismes faussés.
S’il a existé et existe un snobisme, et un pré carré défendu par une certaine élite qui a complexifié l’orthographe pour mieux se réserver dans un entre-soi identitaire, ce dont je conviens, le problème est déplacé en le réduisant avec abus : n’est pas évoquée l’absence de formation pédagogique et encore moins d’ouverture aux neurosciences par les professeurs qui se débattent comme ils peuvent avec le peu de moyens de certains établissements (un livre pour deux, non !), ce qui favoriserait déjà l’apprentissage de la langue. Non, il ne sert à rien d’écrire aujourd’hui « nénufar » avec un « f » à la place de « ph » si le sens du code de l’écriture n’est toujours pas donné à l’élève. L’Académie française manque de linguistes, l’Éducation nationale aussi. Et particulièrement dans les classes. Commençons par le début avec des budgets alloués. L’accord du participe passé n’est pas plus compliqué à comprendre que des équations à deux inconnues. Transmise de façon ludique, cette règle de grammaire peut même devenir un jeu et pour des tout jeunes. D’ailleurs, pourquoi se cristalliser sur certaines difficultés et pas sur d’autres tout aussi ardues ? Quel est cet arbitrage aussi hermétique à saisir que l’orthographe elle-même ? Doit-on interroger l’Académie française pour s’assurer de telle rectification ou non à défaut d’une logique d’ensemble ? Un vrai casse-tête.

Le zéro faute n’existe pas dans la vraie vie, pas plus que sur les cahiers. Savoir se dépasser, compter avec le temps et ne pas s’identifier à ses erreurs sont les valeurs à véhiculer. Encore une fois, c’est la pédagogie de l’enseignement de toutes les matières qui est  à appréhender dans son grand tout.

Prétendre que le niveau n’a pas baissé, qu’à chaque génération est entendu le même refrain, revient à balayer d’un revers de main la réalité terrain des correcteurs qui le constatent tous les jours. Un métier mis à mal et méconnu qui tend à disparaître. Rien d’étonnant quand Arnaud et Jérôme citent avec contentement : « L’orthographe, divinité (…) des sots. », Stendhal ; « L’orthographe de la plupart des livres français est ridicule (…) L’habitude seule peut en supporter l’incongruité. », Voltaire.
Eh bien voilà des arguments qui donnent envie d’apprendre et pourront motiver notre jeunesse ! Et dans quel est le but ? Déconstruire : c’est bien, mais aussi faut-il savoir construire avec sagacité et pragmatisme pour donner le sens tant recherché et décrié qui manque aujourd’hui. La caricature n’aide en rien. Si l’orthographe doit évoluer, le regard de ceux qui veulent la simplifier aussi. Faire preuve d’esprit critique, c’est en faire jusqu’au bout et placer le curseur sur son juste milieu. Employer, par exemple, des anglicismes à tout bout de champ dont on ne connaît pas la traduction française constitue aussi la nouvelle version moderne du snobisme qui frise le ridicule (un beau sujet pour Molière!).
Je ne sais pas ce qu’auraient dit Voltaire ou Stendhal en 2019. Peut-être auraient-ils été plus nuancés que certains le prétendent.

Carole Rampal

Jusqu’au 30 décembre 2019
Théâtre Tristan-Bernard
64, rue du Rocher,  75008   Paris
Tél. location : 01 45 22 08 40

Auteur : Arnaud Hoedt et Jérôme Piron
Interprète : Arnaud Hoedt et Jérôme Piron
Réalisateur/Metteur en Scène : Arnaud Pirault, Clément Thirion et Dominique Bréda

“Les Mémorables” de Lidia Jorge

les mémorables image

 

 

“The facts and the figures, they overwhelm and stifle from the very first breath you drew” – Just Jack Embers

Comment le passé pèse sur le présent, c’est la question que soulevait le chanteur britannique Just Jack dans une chanson intitulée Embers https://binged.it/2mHLUJ9 dans un texte à la vision fort pessimiste et déterministe de la chose, l’ombre tutélaire du passé recouvrant littéralement l’individu. Cette question du poids du passé interroge les hommes et les femmes, autant que les cultures, depuis que la mémoire est Homme. C’est une question éminemment culturelle et philosophique : sans traditions, sans souvenirs, il n’y a à la fois ni reproduction consciente possible des schémas, et donc la possibilité d’y échapper, ni permanence dans le temps. C’est d’ailleurs souvent le point de départ de nombreuses utopies et dystopies voulant construire l’Homme nouveau, rompre radicalement avec la période antérieure en se focalisant sur l’éducation des plus petits qui sont extraits de leur composante familiale.

Aldous Huxley
Aldous Huxley (1894-1963)

Dans Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley, cette logique est poussée à son extrême, il n’y a plus de naissance naturelle, il n’y a plus de parents, il n’y a plus de famille, il n’y a plus de filiation, ni d’histoire, il n’y a que la place que l’on vous assigne.

Tout comme le présent est vécu par chacun selon sa position, son humeur, sa connaissance du contexte, le passé est un concept bien étrange, la mémoire autre chose que l’empilement de souvenirs.

Faites l’expérience avec vos amis, vos frères et sœurs, votre famille. Que chacun décrive un événement passé commun et partagé. Vous aurez alors une variation autour du même thème ; d’une même situation, plusieurs récits. Le souvenir est retravaillé en permanence, il peut même se charger d’un sens qu’il n’avait pas pour justifier le présent.

Comment le passé nous construit -il, comment se réconcilier avec lui ou à tout le moins ne plus en faire un poids que l’on traîne sans fin ?

La littérature, lieu privilégié de la réflexion sur le passé

Des pans entiers de la littérature s’intéressent à ces phénomènes et plus particulièrement dans la littérature hispanique et lusophone décrivant des situations entre nécessité de l’oubli, pour avancer, et impératif du souvenir, pour que l’amnésie n’amène pas à la reproduction.

Dans cette littérature, le traumatisme de la dictature, de la guerre est présent et plutôt que de l’occulter, quelques auteurs l’affrontent pour mieux digérer ce passé douloureux, en embrassant le récit historique dans sa totalité, dans ce qu’il a de glorieux mais aussi ce qu’il a d’inavouable. Les nations sont comme les individus, elles peuvent avoir la mémoire sélective. Le pardon n’empêche pas l’établissement de la vérité et des responsabilités, c’est même un principe incontournable pour se réconcilier avec le passé et ne plus en faire un poids ou un fantôme pour le présent et le futur.

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Lidia Jorge – romancière portugaise

Dans Les Mémorables de Lidia Jorge, la fille d’un acteur de la révolution des œillets, devenue journaliste aux États-Unis, se voit confier la réalisation d’un épisode d’une série documentaire sur ces jours qui ont fait l’histoire de l’Europe contemporaine. Sa feuille de route lui indique qu’elle se consacrera à la révolution des Œillets. Une double plongée dans le passé, familial d’une part, avec le retour auprès d’un père et d’une ville, Lisbonne ,qu’elle a fuis et historique d’autre part, à la rencontre d’acteurs de la journée du 25 avril 1974. Cette plongée est l’occasion de pouvoir se confronter à ce passé, s’en souvenir, comprendre son influence sur le présent, faire la paix avec lui pour vivre pleinement son présent et son futur.

La romancière propose ainsi un tableau qui retrace par touches cette journée qui a vu basculer le Portugal dans la plus étrange et belle des révolutions démocratiques, où les acteurs ne sont plus des personnages de livres d’histoire mais des êtres de chair et d’os, nommés par leur surnom, en partant d’une photo prise quelques mois après les évènements dans un restaurant lisboète.

Certains des protagonistes ne sont plus et la défense de leur mémoire passe par les autres, d’autres hésitent à se livrer et certains rappellent que ce jour fut à la fois le plus beau de leur vie mais par certains aspects tout autant une malédiction, avec la difficulté d’y échapper, comme si la vie depuis s’était arrêtée ou avait perdu toute saveur. Les héros d’hier, les ravages du temps le révèlent, sont des hommes comme les autres. Mais ce rappel est salvateur, pour permettre de prendre ses distances avec le passé, sans le sacraliser à outrance, sans construire au contraire des angles morts.

Une littérature du dé-passement !

En partant de la grande histoire, de nombreux auteurs, à l’image de Lidia Jorge, s’emparent de ce rapport à hier, pour mettre en lumière et interroger les identités volées, les crimes oubliés, les révolutions sacralisées, pour les interroger et permettre ainsi de les digérer et de reprendre une vie normale, sans le poids écrasant d’un passé amnésique ou au contraire omniprésent.

Le passé nous construit, c’est indéniable. Mais le rapport que l’on entretient au passé, c’est cette part de libre arbitre qui permet de reprendre la barre du navire pour ne pas sombrer dans le déterminisme, la reproduction, la répétition. Du passé, il faut en tirer, et de l’expérience, pour ne pas refaire les mêmes erreurs, et de la force, pour ne pas être écrasé par l’ombre tutélaire des faits et des personnes.

Connaître le passé pour le dé-passé(r) constitue un exercice salvateur, aussi bien pour les nations que pour les individus.

Face au temps révolu, plusieurs stratégies sont possibles : la fuite, l’occultation partielle, la réécriture totale ou encore la glorification sans prise de recul. Tout cela ne saurait être exhaustif, plusieurs situations pouvant même se combiner, de quoi constituer un cocktail explosif pour les générations présentes et futures.

Trouver dans le passé des causes à des problèmes actuels, pour les dépasser, c’est un point essentiel mais cela ne doit pas le rendre responsable de tous nos maux ou au contraire tant le glorifier qu’on se laisse glisser sur des couronnes de lauriers fanées. La liberté réside essentiellement dans la possibilité à dépasser ce passé, à dépasser l’histoire.

Quand rompre avec le passé devient la seule solution

Le Marchand des PassésIl arrive néanmoins que ce passé soit totalement insupportable, soit par la noirceur qu’il engendre, soit par l’impossibilité de le mettre à distance. En ce cas, il n’y a pas d’autres solutions que de l’effacer et d’en reconstruire un de toutes pièces. Dans Le Marchand de passés de José-Eduardo Agualusa, paru il y a quelques années de cela, un homme invente des passés flatteurs à une riche clientèle voulant faire oublier son rôle durant la guerre civile qui a ravagé l’Angola.

Mais si s’acheter ou plutôt se racheter un passé est une solution, il ne résout pas toujours vos problèmes, le mensonge engendrant à terme d’autres conséquences néfastes.

On peut finir par croire à ses propres mensonges, à un passé reconstitué qui permet de conserver une image de soi-même identique à celle que l’on souhaite se donner et offrir aux regards : les mensonges deviennent alors des vérités. Mais il en reste une tache, qui vous poursuit, inlassablement. Il n’y a de choix que la fuite pour ne pas se retrouver face aux preuves de ses arrangements avec la réalité, il faut couper avec son passé.

 Et à l’heure des réseaux sociaux, la zone géographique et temporelle du risque d’être découvert s’est étendue, le passé numérique revient comme un boomerang en plein milieu de la figure. Ce qui pose la double question du droit à l’erreur et du droit à l’oubli, dans le rapport que l’on entretient au passé.

La liberté, c’est la construction du présent et du futur

L’équilibre entre nécessité de se plonger dans le passé et droit à l’oubli est difficile à trouver, pourtant cet équilibre est impérieux.

D’ailleurs, par la voix d’un des héros vieillissant de la révolution des œillets, Lidia Jorge dit à la jeune génération qu’elle ne saurait être entretenue éternellement dans la mythologie des heures glorieuses et qu’elle ne peut et doit être redevable ad vitam aeternam aux gloires du passé. À chacun son époque, à chacun ses choix, ce qui n’empêche ni le souvenir, ni de puiser de l’inspiration dans les anciens faits d’arme. Mais il faut conserver le libre arbitre pour une génération, pour son époque.

La problématique est même inversée désormais, c’est pour ceux qui ne sont pas encore nés qu’il convient d’entretenir le souvenir et le respect, paradoxe d’un temps où la finitude de l’humanité pointe le bout de son nez.

Connaître le passé pour ne pas persévérer dans les erreurs du présent et être des marchands de futurs, voilà peut-être la lourde tâche que nous enseigne cette littérature.

Stéphane Lenoël

 

Lidia Jorge, Les Mémorables, Métailié Suites, 2017, 12 €

José Eduardo Agualusa, Le Marchand de passés, Métailié Suites, 2017, 8 €

 

 

 

 

 

 

 

 

“Mademoiselle Julie”, au théâtre de l’Atelier

© Franck Beloncle

En cette fin de XIXe siècle, alors que crépitent les feux de la Saint-Jean, c’est un combat sans merci qui oppose Mlle Julie, d’ascendance noble, et Jean, le valet de son père, dans une maison patricienne de la campagne suédoise. Lutte des classes, bien sûr, mais surtout lutte de pouvoir entre une femme et un homme, chacun cherchant à dominer, voire à écraser l’autre.

Avec cette adaptation de la célèbre pièce d’August Strindberg, écrite en 1888 et jouée par les plus grands acteurs, Julie Brochen met l’accent sur la teneur sadomasochiste de la relation entre les deux amants. Supérieure par la naissance et élevée dans la haine des hommes par sa mère, Julie use de toutes les prérogatives liées à sa classe et à son sexe pour séduire Jean. Derrière sa morgue et son excentricité apparentes, se cache aussi le désir de s’émanciper de sa condition féminine.

D’amour ou de plaisir, ici, il n’en est guère question. C’est un jeu de séduction-répulsion que Julie instaure avec son valet-amant, acceptant de subir et d’imposer la dialectique du maître et de l’esclave. Ce jeu lui procure un mélange de jouissance et de douleur qui lui donne l’illusion de vivre intensément. Le mépris en est le pivot : au mépris qu’elle manifeste pour ses serviteurs qu’elle considère comme ses « objets » répond le mépris de ceux-ci pour leur maîtresse, dont le comportement leur paraît indigne de son rang.

Jean lui résiste, faisant preuve d’une force de caractère peu commune. Peu à peu, au cours de ce huis clos étouffant, se dévoilent les faces obscures de chacun. Ainsi, Jean, bien que dévoué à son maître et subjugué depuis son enfance par « la fille du comte », se révèle un homme déterminé à s’élever socialement, plus retors et manipulateur qu’il n’en a l’air. Les interventions de sa fiancée Kristin, domestique comme lui, viennent le rappeler de temps à autre aux conventions de leur classe sociale. À l’inverse, sous le masque de dominatrice de Julie, apparaît peu à peu une petite fille perdue, en proie à des névroses mal guéries.

La scénographie, réduite au cadre dépouillé d’une cuisine d’époque et à de subtils clairs-obscurs, permet au spectateur de se concentrer sur le jeu des acteurs. Seuls s’élèvent parfois quelques rires et chansons pour rappeler  la fête qui se tient à l’extérieur de la maison.

Dans le rôle-titre, Anna Mouglalis impose sa présence singulière et magnétique. Sa voix rauque, son allure féline en font une séductrice animale, qui mène le jeu avec un sadisme non dissimulé, jusqu’à ce qu’elle se retrouve elle-même prise au piège. Face à elle, Xavier Legrand est impressionnant d’aplomb dans le rôle du serviteur qui refuse de se soumettre aux règles du jeu social. La joute des deux protagonistes, tour à tour bourreau et victime, est fascinante et nous tient en haleine jusqu’à ce que le drame atteigne son paroxysme.

Une relecture de la pièce qui évoque The Servant et que n’aurait sans doute pas désavouée le maître des relations équivoques, Joseph Losey.

Véronique Tran Vinh

d’August Strindberg
Traduction de Terje Sinding
Mise en scène Julie Brochen
Avec Anna Mouglalis, Xavier Legrand et Julie Brochen
Lumières Louise Gibaud
Création sonore Fabrice Naud
Scénographie, costumes Lorenzo Albani

Jusqu’au 30 juin 2019
Du mardi au samedi à 19 h
Dimanche à 15 h
Théâtre de l’Atelier
Place Charles-Dullin
75018 Paris
http://www.theatre-atelier.com/mademoiselle-julie-lo2675.html

 

“Trissotin ou les Femmes savantes”, à La Scala Paris

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© LollWillems

« Quoi de neuf ? – Molière ! »
Cette boutade de Guitry n’a jamais été aussi vraie que dans la mise en scène renversante des Femmes savantes concoctée avec finesse par Macha Makeïeff qui a transporté les personnages dans l’univers des années soixante-dix, en mal de liberté et de jouissance tous azimuts : minirobes à fleurs, chaussures vintage, vestes en cuir ou en velours, dans un décor aux couleurs pop. On y croise une cougar se défendant de l’être (Bélise, la tante), une foldingue portant la culotte (Philaminte, la mère), un bourgeois alcoolique ayant renoncé à contrarier sa femme (Chrysale, le père), un double genré à cheveux longs et talons bobines façon Conchita Wurst (Trissotin) et des amoureux contrariés (Henriette et Clitandre), quoiqu’ils n’aient pas attendu le mariage pour pratiquer l’amour libre !

Ici, les femmes savantes trompent leur ennui et leur libido en peignant un chien empaillé (et non la girafe), enregistrent au dictaphone les saillies consternantes de leur gourou (« Quel merveilleux mot que “Quoiqu’on dit”… ») ou jouissent en faisant des expériences de chimie détonantes. Les hommes noient leur chagrin dans le whisky en grignotant des Tuc. Les filles menacent de se retirer, non au couvent, mais dans l’autre monde en avalant des liquides explosifs.

Néanmoins, aucun contresens ni gratuité dans les trouvailles de mise en scène, digressions silencieuses ou musicales des personnages. C’est dans les non-dits que se jouent les vrais enjeux de la pièce, plus graves qu’il n’y paraît. Macha Makeïeff en révèle la profondeur : frustration, dualité corps/esprit… Et l’on entend merveilleusement les vers, limpides, concis, agrémentés d’une dict-i-on alexandrinesque qui colle au propos quand Henriette imite sa pédante de sœur ; ou pendant les joutes oratoires de haute volée entre Trissotin et Vadius ou Clitandre .

Un spectacle hilarant, porté par des comédiens tous extraordinaires, jubilatoires, tant par leur gestuelle débridée et leur folie douce que la dimension tragique sous-jacente qui tempère la comédie et donne à la fin comme un goût de cendres.

Florence Violet

Texte de Molière
Mise en scène de Macha Makeïeff
avec :
Chrysale, bon bourgeois Vincent Winterhalter
Philaminte, femme de Chrysale Marie-Armelle Deguy
Ariste, frère de Chrysale Arthur Igual & Philippe Fenwick (en alternance)
Armande, fille de Chrysale Caroline Espargilière
Henriette, fille de Chrysale Vanessa Fonte
Trissotin, bel esprit Geoffroy Rondeau
Bélise, sœur de Chrysale Jeanne-Marie Levy & Anna Steiger
(en alternance)
Clitandre, amant d’Henriette Ivan Ludlow
Vadius, savant Pascal Ternisien
Martine, servante de cuisine Karyll Elgrichi & Louise Rebillaud
(en alternance)
L’Épine, laquais Valentin Johner
Le Notaire Bertrand Poncet

Du 10 avril au 10 mai 2019, à 21 h.
Dimanche
, à 15 h
La Scala
13, boulevard de Strasbourg
75010 Paris
https://lascala-paris.com/

 

“L’Autre fille”, au studio Hébertot

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© Pierre Pannetier

Comme tous les textes d’Annie Ernaux, celui-ci touche à la fois à l’intime et à l’universel, ce qui le rend bouleversant. Dans cette lettre imaginaire, l’écrivaine s’adresse à la sœur qu’elle n’a pas connue : Ginette, la petite sainte, dont elle se sent le double inversé (aussi turbulente que l’autre était « gentille »). Celle dont ses parents lui ont toujours caché l’existence, qui est morte à 6 ans d’une diphtérie, deux ans avant sa naissance.

« Je n’écris pas parce que tu es morte. Tu es morte pour que j’écrive, ça fait une grande différence », lui lance-t-elle. Son récit dévoile des sentiments ambivalents envers celle dont l’absence a hanté toute son existence : jalousie, douleur, culpabilité, mais aussi curiosité, envie de faire la paix avec le passé et avec elle-même.

Nadia Rémita réussit le difficile pari d’adapter au théâtre ce texte au style dénué de fioritures, mais incisif. Loin d’être statique, sa mise en scène joue sur les ruptures, les changements de rythme. Les moments de confidence alternent avec ceux de révolte, où la comédienne s’empare d’un micro, comme pour donner plus de force à ses propos. La musique, parfois mélancolique, parfois plus rythmée, se met au diapason de son jeu.

Il faut dire que Laurence Mongeaud est une magnifique porte-parole de l’auteure et livre une interprétation très juste, sans aucun pathos. Avec quelques livres et quelques photos – qui lui servent à la fois de décor et d’accessoires –, elle parvient à capter notre attention et à nous émouvoir tout au long de son monologue. Sur des panneaux, des lettres forment le mot « gentille » comme pour évoquer l’absente.

Au-delà de ce douloureux secret, le spectacle nous interpelle avec force sur la famille, le deuil et les non-dits dans la construction de l’identité de chacun(e). Percutant.

Véronique Tran Vinh

De Annie Ernaux
Mise en scène de Nadia Rémita
Scénographie de Pierre Pannetier et Nadia Rémita
Lumières de Pierre Pannetier et Audrey Gibert
Avec Laurence Mongeaud

Jusqu’au 19 juin 2019
Mardi et mercredi à 21 h
Studio Hébertot
78 bis, boulevard des Batignolles
75017 Paris
https://www.studiohebertot.com/l-autre-fille

“Inoxydables”, au TNP Villeurbanne

© Michel Cavalca

Au son du groupe de Rock Métal Klone, nous voici invités dans un concert. La musique live envahit la scène dans les vapeurs d’alcool et de cigarettes. On y est.

Sil joue de la basse. Mia danse. Leurs regards se croisent et c’est le coup de foudre. Ils restent collés l’un à l’autre toute la soirée et débute ainsi une relation… inoxydable.

Dehors, on entend des explosions… Y’a la guerre mais la musique et l’amour isolent et protègent le groupe et le couple, loin du fracas du monde.

La réalité finit par les rattraper. Le groupe éclate.

Malgré leurs réticences, Sil et Mia sont obligés de partir, de fuir ce pays où chacun est devenu une cible.

Commence alors la longue et douloureuse fuite, frontière après frontière, arrestation après arrestation, longue marche, escalade, froid, soif, chaleur, faim, saleté, échec après échec.

Et toujours la musique.

Et toujours leur amour inoxydable.

Ils continuent d’avancer, ils recommencent leur périple pour trouver la sécurité, nécessaire à la vie.

Dans ce théâtre, que la compagnie En Acte(s) qualifie d’immersif, la pièce nous emmène loin. Nous sommes avec Sil et Mia, nous courons avec eux, nous sautons les murs avec eux, nous ressentons leur faim, leur soif… leur espoir.

La force du texte de Julie Ménard trouve son expression la plus aboutie grâce à une mise en scène économe de moyens mais pas de ressentis. Maxime Mansion saisit la note juste pour provoquer notre empathie. On ne sait pas où l’on est, mais on se dit que ça peut arriver n’importe où, y compris en France.

Le thème de l’exil trouve ici une voie – et une voix – inattendue dans l’univers du rock métal… Magnifiques comédiens, Juliette Savary et Antoine Amblard, qui incarnent les deux amants, si vrais, si beaux de tant d’imperfections, de tant d’humanité.

À la fin du spectacle, toujours accompagné du groupe Klone, une explosion d’émotions nous submerge et l’on se dit : « Eux, c’est nous ! »

Plûme

Texte Julie Ménard
Mise en scène Maxime Mansion
Musique live – metal progressif groupe Klone
avec Antoine Amblard et Juliette Savary
création musicale et musique live Guillaume Bernard, Aldrick Guadagnino et Yann Ligner, fondateurs du groupe Klone
création sonore Quentin Dumay
création lumière Lucas Delachaux
scénographie Amandine Livet
costumes Paul Andriamanana Rasoamiaramanana
production Mathilde Gamon
production EN ACTE(S)
coproduction Théâtre National Populaire
avec le soutien de La Mouche – Saint-Genis-Laval

Jusqu’au 6 avril
Mardi 2, mercredi 3, vendredi 5 et samedi 6 avril
à 20 h 30
Théâtre national populaire
8, place Lazare-Goujon
69627 Villeurbanne cedex
04 78 03 30 00

 

“Café polisson”, au Théâtre de l’Épée de bois

 

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©Sophie Boeglin

J’ai eu le privilège d’avoir un avant-goût du talent de Nathalie Joly dans le cadre feutré et chaleureux des caves Legrand. C’est là, au milieu d’un miroitement de verres et de bouteilles du plus bel effet, que j’ai pu assister à un extrait de son spectacle, adapté spécialement à la dimension intimiste du lieu. Une soirée en bonne compagnie, entre amateurs de (bons) vins et de (bons) mots.

Mais qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse ! J’ai particulièrement apprécié ce numéro de chant drôle et émouvant qui m’a transportée à la Belle Époque, dans l’ambiance canaille des cabarets parisiens. Ces chansons grivoises, puisées dans le répertoire populaire ou dans celui d’artistes reconnus (Yvette Guilbert, Aristide Bruant…) racontent la vie des courtisanes et autres fleurs du trottoir. On rit beaucoup, mais on n’en oublie pas pour autant la misère de leur condition…

Avec gouaille et piquant, Nathalie Joly leur a rendu un joli hommage. Accompagnée par son complice Jean-Pierre Gesbert au piano, et par Carmela Delgado au bandonéon, elle a égrené quelques chansons de son répertoire, au nom ô combien évocateur : La Pierreuse consciencieuse, L’Éloge des vieux, La Grande Pine, La Buveuse d’absinthe

Après ce savoureux amuse-bouche, il me tarde de la retrouver avec sa troupe au complet au Théâtre de l’Épée de bois !

Véronique Tran Vinh

Conception et texte Nathalie Joly
Mise en scène Jacques Verzier
Spectacle créé au musée d’Orsay pour l’exposition « Splendeurs et misères, images de la prostitution 1850-1910 »

Théâtre de l’Épée de bois
Cartoucherie
Route du Champ de Manœuvre
75012 Paris
Du 4 mars au 3 avril
Du lundi au mercredi à 20 h 30
www.epeedebois.com

“Anaïs Nin, une de ses vies”, à l’Athénée Théâtre

 

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Photos © Emilie Brouchon Christine Coquilleau

Comme pour beaucoup de grands artistes, la vie d’Anaïs se confond avec son œuvre. La metteuse en scène Wendy Beckett a choisi d’éclairer avec beaucoup de subtilité la relation passionnée qu’elle a entretenue avec Henry Miller, montrant l’enchevêtrement complexe de leur amour avec la création littéraire.

La pièce se situe dans le Paris des années 1930, où de nombreux artistes étrangers convergeaient alors, attirés par l’atmosphère de liberté et de créativité de la capitale française. La mise en scène nous plonge habilement au cœur de la vie et de l’œuvre d’Anaïs Nin, par l’intermédiaire d’un écran vidéo, sur lequel défilent des bribes de texte, et où apparaissent et disparaissent les personnages en ombres chinoises. La scénographie conjugue jeux de lumière, musique jazzy et costumes séduisants pour créer une ambiance subtilement érotisante.

Libre de corps et d’esprit
Wendy Beckett nous montre le cheminement personnel et artistique d’Anaïs Nin qui, très tôt, affirme une personnalité hors norme, surtout pour son époque. Éprise de beauté et d’absolu, elle revendique une conception de la littérature qu’elle qualifie elle-même de « féminine », qui repose essentiellement sur les perceptions et les sentiments. Elle met sa sensibilité et sa sensualité exacerbées au service de son œuvre, ce qui donne naissance à un style très personnel, entremêlant poésie et liberté de ton.

La nécessité d’écrire
L’amour d’Anaïs pour Henry Miller, sa fascination pour sa femme June et leur sulfureux triangle amoureux ne la détournent pas pour autant de son travail. Au contraire, ils contribuent à alimenter un imaginaire fantasque et fécond : « Je crois que l’on écrit parce que l’on doit se créer un monde dans lequel on puisse vivre. Je ne pouvais vivre dans aucun des mondes qu’on me proposait. »
Chez cette personnalité complexe, qui aime braver les interdits, difficile de distinguer le fantasme de la réalité, comme le montrent bien la scène (savoureuse) où elle joue à inverser les rôles entre elle et son analyste, ou celle, troublante, où elle est confrontée à son père adoré, disparu de sa vie alors qu’elle était encore enfant.

Séductrice et déterminée
Dans le rôle principal, j’ai eu beaucoup de plaisir à retrouver Célia Catalifo, l’interprète du rôle titre de la précédente (et magnifique) pièce de Wendy Beckett, Claudel, de l’ascension à la chute, montée en 2018 au théâtre de l’Athénée https://bit.ly/2HlH5Kh. Elle apporte sa grâce troublante et son jeu subtil à la figure mythique de l’écrivaine, jouant avec ses multiples facettes : tour à tour femme enfant mutine, enjôleuse et fragile, mais aussi artiste et intellectuelle à l’esprit acéré, déterminée à aller au bout de ses ambitions littéraires. Elle est très bien entourée, notamment par Laurent Maurel et Laurent d’Olce, dans les rôles de Henry Miller et d’Otto Rank.

Cette adaptation biographique est l’occasion de découvrir l’un des pans de la vie de celle dont le célèbre Journal n’a pas fini de nous fasciner. Féministe avant l’heure ? Femme libre avant tout…

Véronique Tran Vinh

Écrit et mis en scène par Wendy Beckett
Assistée de Diana Iliescu Vibert
Scénographie de Halcyon Pratt
Costumes de Sylvie Skinazi
Lumières de François Leneveu
Création sonore de Ray Thomas
Projections de Sébastien Angel

avec : Célia Catalifo (Anaïs Nin), Laurent d’Olce (Dr Rank et père d’Anaïs), Mathilde Libbrecht (June), Laurent Maurel (Henri Miller)

Du 13 au 30 mars 2019
Athénée Théâtre Louis-Jouvet
7, rue Boudreau
75009 Paris
https://www.athenee-theatre.com/