“Crise de nerfs”, trois farces d’Anton P. Tchekhov, au Théâtre de l’Atelier

© Maria Letizia Piantoni

Peter Stein a réuni trois courtes pièces de Tchekhov – Le Chant du cygne, Les Méfaits du tabac, Une Demande en mariage – où les personnages ont en commun d’éprouver les affres d’une crise existentielle. À un moment clé de leur vie, le temps et les circonstances exacerbent leur difficulté d’être.

Svetlovidov est un acteur vieillissant, malade et amer. Il a trop bu et s’est endormi dans les coulisses après la représentation. Obsédé par le sentiment de sa vie ratée, il est hanté par ses personnages et ressuscite Hamlet, Othello ou le roi Lear dans le théâtre vide…

Dans ce Chant du cygne, il est l’archétype de tous les comédiens bons ou mauvais que Tchekhov a croisés si souvent dans les coulisses des théâtres et observés avec tendresse. Comme lui, on compatit devant ce naufrage erratique.

Un homme est contraint par sa femme de faire une conférence sur les méfaits du tabac. Il profite de ce moment de pseudo-liberté  pour s’épancher sur la tyrannie domestique que lui font vivre sa femme et ses filles. Pris au piège comme un insecte dans une toile d’araignée, il se perd en digressions, passe du coq à l’âne, tourne en rond mais ne peut se résoudre à fuir sa vie médiocre. Les Méfaits du tabac est une farce cruelle plutôt triste où l’on rit jaune.

Dans La Demande en mariage, la crise de nerfs vire à l’épilepsie ! Un prétendant, tétanisé par la demande en mariage qu’il se propose de faire, est victime de convulsions psycho-somatiques face à sa future, elle-même sujette à des accès d’hystérie… sous les yeux médusés du père. Un vrai vaudeville où l’exaltation monte en spirale, provoquant les rires francs du public.

Le metteur en scène a grossi le trait et accentué la dimension farcesque de ces petits drames. Grimé, portant perruques ou favoris, Jacques Weber se prête au jeu, comme boursouflé de l’intérieur, faisant bouillonner le trop-plein d’humanité des personnages. Dans Le Chant du cygne, la mise en abyme de l’acteur est flagrante puisqu’il va jusqu’à citer les vers de Cyrano… Les deux jeunes comédiens qui l’accompagnent sont également excellents et font preuve d’un abattage forcené, et miment une danse de Saint Guy qui force l’admiration !

En résumé, et pour paraphraser Tchekhov, dans sa correspondance : « Il vaut bien mieux écrire des petites choses que des grandes. C’est sans prétention, et le succès est là… que faut-il de plus ? »

Florence Violet

Crise de nerfs au Théâtre de l’Atelier
1, place Charles-Dullin, 75018 Paris
http://www.theatre-atelier.com/
Représentations du mardi au samedi à 19 h dimanche à 17 h

Mise en scène Peter Stein
Avec
Jacques Weber
Manon Combes
Loïc Mobihan
Texte français André Markowicz et Françoise Morvan

“Une leçon d’histoire de France”,  Théâtre de Poche Montparnasse

crédit photo : Alejandro Guerrero

 

Dans ce seul en scène Maxime d’Aboville campe un professeur d’histoire qui donne deux leçons d’histoire de France. Passionné, survolté et quelque peu psychorigide ce prof nous entraîne de l’an mil à Jeanne d’Arc et de la bataille de Marignan au Roi-Soleil.

À travers les mots de Dumas, Michelet, Hugo, Saint-Simon, Duruy, Chateaubriand et Bainville, le comédien propose au public de revisiter, en deux parties, les moments forts de notre histoire. C’est ainsi que nous redécouvrons l’avènement et le règne des Capétiens, celui des Valois, la guerre de Cent Ans, entre autres. L’histoire de cette petite bergère qui conduit Charles VII à Reims, les circonstances de l’assassinat du duc de Guise, de celui d’Henri IV par Ravaillac…

Maxime d’Aboville sautille, éructe, s’emporte, fouette la baguette qui lui sert à situer l’action sur une vieille carte de France. Il ne ménage pas sa peine pour rendre vivants tous les récits et anecdotes qui ont fait notre histoire.

Voici une belle occasion pour le spectateur de vérifier ses connaissances en famille, ou de les compléter, et de répondre aux questions de ce maître d’un autre temps, en blouse grise et chaussures à guêtres.

 

Théâtre de Poche Montparnasse
75, boulevard du Montparnasse
75006 Paris
Tél. :     01 45 44 50 21
www.theatredepochemontparnasse.com

 

Une leçon d’histoire de France
De l’an mil à Jeanne d’Arc/de 1515 au Roi-Soleil
De et par Maxime d’Aboville

Samedi 15 h partie I / 16h30 partie II

 

“Dans les forêts de Sibérie”, Théâtre de Poche Montparnasse

 

AFF-LES-FORÊTS-768x1152.jpg

La solitude comme compagne, loin des contraintes et de la folie de la civilisation. Contempler la nature, vivre à son  rythme, lire, boire de la vodka, fumer, couper du bois, pêcher, a été le quotidien de Sylvain Tesson pendant six mois.

William Mesguich est formidable dans la peau de l’écrivain, Prix Médicis en 2011 pour son ouvrage éponyme, qui réfléchit à sa condition d’être humain et nous offre un moment fort et poétique dans ce milieu hostile qu’est la Sibérie. L’adaptation de Charlotte Escamez et la mise en scène du comédien nous enchantent. On admire cet homme attachant qui se soumet totalement à la nature, on aimerait habiter cette cabane et on envie son courage d’avoir tout quitté pour affronter ses doutes, ses contradictions, sa réalité profonde, et le paysage brutal et potentiellement dangereux des forêts de Sibérie et du lac Baïkal. Quelle richesse et quelle force intérieures pour avoir supporté ces mois de face à face avec soi-même.

A la fois drôle, poétique et désenchanté, ce spectacle est vivifiant et terrifiant. Vivifiant parce que cette aventure humaine est encore possible et a produit un texte d’une grande puissance. Terrifiant car le temps nous est compté et celui de nos enfants encore plus, avant que la terre nous fasse payer notre inconscience d’apprentis sorciers.

Plongez-vous dans ce monde où tout est ralenti et contemplatif. Allez découvrir les « lectures idéales » de Sylvain Tesson et la liste de ses équipements – outils et vêtements – qui lui ont permis de poursuivre sa réflexion sur la lenteur et la simplicité d’une vie calée sur le rythme retrouvé d’une nature pour le moment intacte.

Armelle Gadenne

Des mots pour vous dire

Théâtre de poche Montparnasse
75 boulevard du Montparnasse
75006 Paris
Tél. : 01 45 44 50 21
theatredepoche-montparnasse.com

Jusqu’au 8 avril 2020
Du mardi au vendredi 19 h

Dans les forêts de Sibérie
D’après le livre de Sylvain Tesson
Mise en scène et interprétation : William Mesguich

“Dernier carton”, au Théâtre du Gymnase Marie Bell

IMG_5378

Le rideau s’ouvre.

Assis sur un “dernier carton”, le visage ombrageux, Richard Santenac, la soixantaine bien passée, animateur d’une émission littéraire, le portable à la main, hésite à composer le numéro. Quelques secondes plus tard, sur un répondeur, il déposera, à Diane, le message d’un amant affligé après une rupture douloureuse qui tente dans un élan désespéré de renouer contact avec la femme qu’il aime encore.

À ses pieds, deux rouleaux de gros scotch adhésif jonchent sur le sol, à côté d’une bouteille de whisky à moitié vide. À deux mètres de lui, Oussama, le déménageur, attend de pouvoir prendre le dernier carton sur lequel il est assis.

Agité par la souffrance qui l’habite, Richard se lève d’un bond.

Oussama s’inquiète pour lui. Étonnamment plus préoccupé par les états d’âme du présentateur vedette qu’affairé par son job, il ne semble plus s’intéresser au dernier paquet à charger.

Un zeste arrogant, Richard l’exhorte à accélérer la cadence.

Oussama reste face à lui et le questionne pour savoir ce qu’il a pensé du manuscrit qu’il lui a fait parvenir via la chaîne. Pantois et pressé d’en finir avec cette situation qu’il ne comprend pas et ce transporteur à la personnalité étrange, Richard l’expédie. Oussama réussit à retenir sa curiosité en exposant le récit de son roman présentant d’étranges similitudes avec sa vie et celle de Diane.

Nerveux, Richard se sent joué de cet homme qui n’en finit pas de s’imposer à lui. La tension monte. Hors de lui, il l’empoigne et le frappe.

Mais voilà. La différence d’âge entre les deux a raison du plus vieux qui finit pieds et poings liés à un escabeau. La raison du plus musclé n’est pas toujours la plus forte face à un vieux loup désespéré et agressif.

Dans de nombreux rebondissements, les deux hommes vont s’affronter.

Les dialogues percutants dont l’écriture revient à Olivier Balu tiennent en haleine le spectateur. Patrice Laffont (Richard Santenac) et Michaël Msihid (Oussama) dans une complicité évidente se réunissent dans une vraie performance d’acteurs où l’émotion est là au cœur de la psychologie de leurs personnages.

Laurent Ziveri l’a bien compris et a choisi, pour cette nouvelle mise en scène, une scénographie épurée qui laisse d’autant place à remarquer ce duo de choc.

Carole Rampal

Des mots pour vous dire

 

Dernier cartonJusqu’au 1er avril 2020
Lundi, mardi et mercredi à 20h00

Petit Théâtre du Gymnase Marie Bell
http://theatredugymnase.paris/dernier-carton/
38 boulevard de Bonne-Nouvelle
75010 Paris
01 42 46 79 79

 

 

“Cyrano” d’Edmond Rostand, au Théâtre le Funambule Montmartre

 

Cyrano comme vous ne l’avez jamais vu.

Sous le masque d’où dépasse un nez magistral, un roc, un pic, un perchoir à oiseaux se cachent tour à tour Iana-Serena de Freitas, Macha Isakova et Mathilde Guêtré-Rguieg qui campent chacune tous les personnages de la pièce (Cyrano, Roxane, Montfleury, le patissier Ragueneau, le beau Christian de Neuvillette, l’affreux et puissant comte de Guiche, La Duègne). Masquées, démasquées, remasquées, elles investissent le plateau mais aussi la salle du Théâtre du Funambule dans une aisance corporelle, revêtues de costumes commedia dell’arte qui font rêver.

Dans une ambiance feutrée aux bougies, le spectateur est transcendé par cette scénographie haute en couleurs, signée Bastien Ossart, où l’humour a sa place, entre autres quand Ragueneau explique avec facétie comment confectionner des tartelettes amandines et descend dans le public pour l’inviter à les manger, ou la vieille Duègne, chargée de surveiller Roxane, se trémousse dans une robe gonflante aussi laide qu’elle.

Du rire… de la tristesse, de l’émotion… qui atteint son apogée à la dernière scène.

Ces trois comédiennes talentueuses clament les vers dans une énergie  rendant littéralement vivants tous les protagonistes qu’elles incarnent.

Les alexandrins d’Edmond Rostand sont restitués avec originalité et brio. Bravo !

Carole Rampal

Des mots pour vous dire

À partir du 2 février,
du mercredi au samedi à 19h ou 21h
et les dimanches à 15h30.

Mise en scène : Bastien Ossart
Avec Iana-Serena de Freitas, Macha Isakova, Mathilde Guêtré-Rguieg
Une production Théâtre Les Pieds Nus
& Le Funambule Montmartre
Lumières : & Le Funambule Montmartre
Funambule Montmartre
Une production Théâtre Les Pieds Nus
https://www.funambule-montmartre.com/cyrano
53, rue des Saules, 75018 Paris

#theatreparisien

 

 

“L’Art du rire” – Jos Houben à La Scala Paris

© Giovanni Cittadini Cesi

Enseignant, comédien et metteur en scène, Jos Houben anime à La Scala un seul en scène d’un genre particulier puisque les spectateurs assistent à une masterclass sur le rire, devenant pendant une heure « élèves du rire ».

Comment faire rire ?
A l’aide d’exemples mimés, inspirés de nos attitudes et comportements notamment face à ces petits accidents qui, potentiellement, peuvent écorcher notre dignité, le comédien analyse minutieusement les mécaniques du rire et explique ses causes et ses effets.

En philosophe et anthropologue averti du rire, Jos Houben nous éclaire sur notre corps et sa gestuelle. Il les dissèque pour expliquer tout le processus d’hilarité lié à notre gaucherie ou aux potentielles maladresses dont nous sommes victimes lorsque nous sommes distraits. Dans ces moments-là nos conditionnements sont liés à notre peur du ridicule.

Être digne c’est être vertical, être ridicule est lié à la perte de cette verticalité d’Homo erectus. C’est aussi être confronté au regard des autres qui est redouté car infiniment cruel pour note égo.

Le spectacle de Jos Houben va crescendo tant il maîtrise son sujet et sait doser les ressorts comiques. Grâce à son regard aiguisé et à son grand corps d’homme caoutchouc, notre professeur provoque notre sourire ou notre rire en imitant les premiers pas maladroits d’un bébé, les différentes démarches des gens dans la rue, les ondulations du poisson immobile dans son bocal ou la façon de se répandre d’un camembert trop fait – jamais je n’aurais penser qu’imiter un fromage puisse être aussi drôle -, ou encore l’étonnement des visiteurs face à une œuvre d’art moderne…

Dépêchez-vous de vous inscrire à cette masterclass de bonne humeur partagée et stimulante. C’est bon à prendre dans ces temps grisouilles !

Armelle Gadenne

Des mots pour vous dire

La Scala Paris
13, boulevard de Strasbourg
75010 Paris
Tél. : 01 40 03 44 30
lascala-paris.com

Du 5 au 22 février 2020 à 19 h
Les dimanches à 18 h

L’Art du rire
Écriture et interprétation :
Jos Houben

“sspeciess” de Daniel Linehan (Hiatus), au Théâtre de la Cité internationale

sspeciess3

Le vent souffle fort sur la scène du Théâtre de la Cité internationale, ce jeudi 6 février. Cinq danseurs semblent sortir de la torpeur d’une nuit urbaine. Sous des néons à la lumière trop crue, ils se réveillent avec lenteur. Quand “l’une” d’entre eux, allongée près de son compagnon, lui révèle qu’elle a une vision : un oiseau entre deux nuages, puis surgit un écureuil, un chien, une lueur…

Les bruits stridents de la cité déchirent l’aube. Il est l’heure de se lever.
Cinq corps s’animent dans un mouvement de balancement comme soumis à l’apesanteur. Pendant une heure trente, dans une synergie commune, ils chancèleront, dodelineront, cahoteront, balleront bras, jambes, oscilleront comme des astres inéluctablement reliés entre eux et à la nature.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit : l’homme inexorablement relié à son univers lui appartient, et se fond en lui comme les détritus qu’il génère et tapissent l’espace. À l’instar de la mer qui s’agite, s’approche et fuit dans un jeu de va-et-vient, Gorka Gurrutxaga Arruti, Anneleen Keppens, Victor Pérez Armero, Louise Tanoto et David Linehan se retouveront mêlés au creux de la vague dans un éternel recommencement.

L’obscurité prendra place : le spectacle est terminé.

C’est inspiré des écrits du philosophe et écologiste britannique Timothy Morton que le danseur et chorégraphe américain, Daniel Linehan (lui-même sur scène), a choisi d’en proposer une lecture par la “non-danse” et présente pendant deux jours “sspeciess” au Théâtre de la Cité internationale.

Il prolongera sa tournée, le 4 février 2020 : Théâtre de Liège, Festival Pays de Danses ; les 12 et 13 mars 2020 : La Filature, Mulhouse ; les 12 et 13 juin 2020 : Kaaitheater, Bruxelles.

Un chorégraphe à continuer de suivre..

 

Carole Rampal

Des mots pour vous dire

Théâtre de la Cité internationale
www.theatredelacite.com
17, boulevard Jourdan, 75014 Paris
Avec le festival Faits d’hiver

Concept & chorégraphie :
Daniel Linehan (Hiatus)
Dramaturgie : Alain Franco
Assistant artistique :
Michael Helland
Scénographie : 88888
Costumes : Frédérick Denis
Lumière : Gregory Rivoux
Son : Michael Schmid &
Raphaël Henard

Création & interprétation :
Gorka Gurrutxaga Arruti,
Anneleen Keppens, Daniel Linehan, Victor Pérez Armero, Louise Tanoto

 

“À la recherche du temps perdu” de Marcel Proust, au Théâtre de la Contrescarpe

Ce diaporama nécessite JavaScript.

 ©Fabienne Rappeneau

 

Trois grands draps blancs recouvrent le mobilier.
Sous une lumière tamisée qui rend immaculé et rutilant son costume trois-pièces, David Legras surgit du passé, une valise noire à la main que l’on devine pleine de souvenirs. Le regard accrocheur, il balaie la salle, retire doucement redingote et chapeau, et par la bouche de Proust nous transporte au temps jadis, dans la mémoire de l’écrivain.

Là resurgissent son amour pour Albertine, la maison de Combray, la mort de sa grand-mère, sa fascination pour la duchesse de Guermantes, sa sensation extatique pour la fameuse madeleine trempée dans une tasse de thé servie par sa tante Léonie. Mais aussi, dans une introspection profonde, toutes les petites émotions de son enfance qui restituées au présent – et sous l’analyse nécessaire de l’art, chère à Proust – les rendent immortelles.

Immortelles aussi les métaphores poétiques de cette œuvre colossale constituée de sept tomes et qui résonnent par extraits choisis dans la salle de La Contrescarpe.

Le grésillement d’un phonographe, le crissement d’un landeau qui se déplace comme par magie sur scène, une coiffeuse et un vieux lampadaire rappellent le XIXe siècle.

Écharpe et pot de fleurs donnent vie aux états d’âme de Marcel entre les mains de David Legras qui, sert avec justesse et une sacrée mémoire ces très beaux textes.

 

Carole Rampal

Des mots pour vous dire

Texte  : Marcel PROUST
Avec : David LEGRAS
Mise en scène : Virgil TANASE

Du 20 janvier au 30 mars
Les dimanches à 20h30
Les lundis à 21 h

Théâtre de la Contrescarpe
5, rue de Blainville
75005 Paris
Tél. : 01 42 01 81 88
https://theatredelacontrescarpe.fr/a-la-recherche-du-temps-perdu

“La Promesse de l’aube” de Romain Gary au Théâtre de Poche-Montparnasse

IMG_0039crédit photo : Pascal Victor

On aime Stéphane Freiss, on l’aime au cinéma, on l’aime à la télévision et bien évidemment on l’aime au théâtre.
On aime Romain Gary, on aime son œuvre, et on aime ce que l’on connaît de l’homme si polymorphe et si secret.

Pour toutes ces raisons on affichait complet dans la grande salle du Poche-Montparnasse, le 21 janvier.

Éternel  jeune homme, comme le fut Romain Gary, c’est un Stéphane Freiss dynamique qui se propose de nous lire les extraits qu’il a choisis du chef d’œuvre de l’écrivain, La Promesse de l’aube.

Pour ceux qui ne connaissent pas ce roman autobiographie paru en 1960, c’est une belle entrée en matière qui donnera sûrement l’envie d’acquérir le livre de poche vendu à la sortie du spectacle, et pourquoi pas de découvrir l’homme aux deux Goncourt (Les Trompettes marines en 1956, La Vie devant soi, signé Émile Ajar en 1975).

Pour les autres, ils se remémoreront ces moments délectables où Stéphane Freiss nous dit avec les mots de Romain Gary, les rapports compliqués et si exclusifs d’une mère avec son fils.

Bien sûr, on peut regretter que ce ne soit qu’une lecture et que Stéphane Freiss ne soit pas dans cet exercice au sommet de son art. Mais c’est toujours ça et nous avons passé une heure et demie dans un univers d’hommes charmants et charmeurs.

Je vous encourage à aller vous aussi partager ce moment d’intimité avec Romain Gary, sa mère et Stéphane Freiss. Et, qui sait, vous aurez peut-être l’envie de découvrir plus avant l’œuvre de cet écrivain, diplomate français, héros de la Seconde Guerre mondiale, qui disait de la mort : “J’ai fait un pacte avec ce Monsieur là-haut, vous connaissez ? J’ai fait un pacte avec lui au terme duquel je ne vieillirai jamais”. Romain Gary s’est suicidé le 2 décembre 1980 à l’âge de 66 ans.

Armelle Gadenne
Des mots pour vous dire

IMG_0038

Théâtre de Poche Montparnasse
75, boulevard du Montparnasse
75006 Paris
Tél. : 01 45 44 50 21
theatredepoche-montparnasse.com

À partir du 17 janvier
Du mardi au samedi 19 h
Dimanche 15 h

La Promesse de l’aube de Romain Gary
Mise en scène et interprété par
Stéphane Freiss

“Mon Isménie” d’Eugène Labiche, au Théâtre de Poche-Montparnasse

Mon Isménie affiche

”Depuis quelque temps, le prétendu se brosse beaucoup dans cette maison !” (Chiquette, scène I)

Vancouver veille jalousement sur sa fille, au point de vouloir se la garder pour lui et de contrecarrer tout projet de mariage. Il renvoie donc systématiquement tous les “prétendus” sous des prétextes divers et contre tout bon sens, au grand dam de toute la maisonnée et surtout de sa fille Isménie. Voilà pour l’argument.

Si monter une pièce de Labiche a longtemps été, pour certains metteurs en scène, une concession au théâtre de boulevard, c’est devenu, comme pour Feydeau, un passage obligé, que Daniel Mesguish concrétise aujourd’hui… en se réservant le plaisir de faire un sort au texte, forcément. Il faut dire que l’auteur lui fait, lui aussi, un “boulevard”, en la matière, propice à détournements divers : apartés, couplets lyriques, monologues, digressions, etc., que le metteur en scène se hâte de multiplier, à l’envi, en sautant sur la moindre occasion. Il flirte ainsi avec les cartoons façon Tex Avery, la bande dessinée, le comique de répétition, ponctue le texte de bruitages divers, de jeux de scène décalés, de chorégraphies millimétrées, prend les mots au pied de la lettre, noie le tout dans la fumée, et impose aux comédiens un rythme soutenu, eux qui sont déjà soumis à la mécanique de précision Labiche !

C’est enlevé, ça ne fait pas dans la dentelle, c’est servi par de talentueux comédiens doués pour l’improvisation (Sophie Forte, Guano, Frédéric Souterelle, Alice Eulry d’Arceaux) ou délibérément à contre-emploi (Chiquette, la bonne, est jouée par Frédéric Cuif) qui donnent de leur personne, campent des personnages à la Daumier, gonflés comme des baudruches, s’adressent au public, et assument le kitch, le tout sans décor, mais avec accessoires.

Mesguish surjoue Labiche, et c’est tant mieux (même si les trouvailles ralentissent quelquefois le rythme). Le texte est jubilatoire, on y entre comme dans une maison bourgeoise dont on aurait bousculé les meubles, les mots y sont à la fois surannés et surréalistes. Le public ne boude pas son plaisir, on en sort réjouis, les comédiens nous attendent tout sourires à la sortie, on leur dit bravo… tiens, j’ai envie de fraise de veau, ça tombe bien, il y a un “bouillon” juste à côté !

Florence Violet

Des mots pour vous dire

À partir du 14 janvier 2020
Théâtre de Poche-Montparnasse
75 boulevard du Montparnasse, 75006 Paris
http://www.theatredepoche-montparnasse.com/

Représentations du mardi au samedi 21 heures, dimanche à 17 h 30
Relâches exceptionnelles les 1er et 24 février
Mise en scène : Daniel MESGUICH
Airs et illustration sonore : Hervé DEVOLDER
Costumes : Corinne ROSSI
Scénographie : Stéphanie VAREILLAUD

Avec
Frédéric CUIF : Chiquette
Alice EULRY d’ARCEAUX : Isménie
Sophie FORTE : Galathée
GUANO : De Dardenboeuf
Frédéric SOUTERELLE : Vancouver

 

“Le reste vous le connaissez par le cinéma” au T2G, Théâtre de Gennevilliers

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Au milieu de tables et de chaises, dans ce qui pourrait être une salle de classe, des jeunes filles nous regardent intensément, et telle la Sphynge, nous posent des questions absurdes… ou pertinentes… « Qui a éteint la lumière ? »

De quoi parlent-elles ? Évoquent-elles le drame d’Œdipe, le parricide, qui s’est crevé les yeux pour avoir couché avec sa mère ? Ou l’aveuglement des humains courant à leur perte ?

Martin Crimp suit à la lettre la trame des Phéniciennes écrite par Euripide, racontant la lutte fratricide des deux fils d’Œdipe pour gouverner la cité de Thèbes. Mais il oppose à la tragédie antique ce chœur insolent de filles d’aujourd’hui : elles témoignent et commentent avec ironie et provocation la guerre sans fin à laquelle se livrent les hommes et, ce faisant, l’absurdité de notre monde contemporain.

Poussant plus loin la mise en abîme, Daniel Jeanneteau a choisi de jeunes Gennevillaises pour incarner cette parole sans fard : elles ont la force et la maturité précoce d’une génération affranchie de l’autorité. Leur présence impressionne autant que leur maîtrise théâtrale, à l’égal des comédiens professionnels qui les entourent, tous extraordinaires -– notamment Dominique Reymond, Jocaste sensible et impressionnante –, fruit d’un travail rigoureux et investi. Elles sont le chœur antique, mais aussi les filles de la cité toute proche, qui interrogent sans ménagement les figures mythiques.

Elles convoquent les protagonistes – Jocaste, la mère, Etéocle et Polynice, les frères ennemis, Antigone, la sœur et Créon, leur oncle – … et n’ont de cesse (Freud est passé par là !), de vouloir entendre les mots tus, la colère rentrée, la haine dévastatrice, les accoucher de leur vérité, exorciser la malédiction originelle.

Maîtres du jeu au début de la représentation, elles s’effacent peu à peu tandis que se rejoue la tragédie. Le spectacle est d’un bout à l’autre tendu à l’extrême, et même si on en connaît la fin, le public est suspendu au récit haletant de l’affrontement des deux frères, aux tentatives désespérées de Jocaste et Antigone pour les réconcilier, à la douleur de Créon qui ne veut pas entendre l’oracle qui condamne son fils…

En contrepoint du récit « off », comme dans un film de série Z, les corps sanguinolents du Messager, tel un écorché vif, de Créon, recouvert du sang de Ménécée, et des cadavres des frères, imposent une vision trash au réalisme saisissant, éloignée du tableau héroïque de l’Antiquité dans les manuels scolaires, reflet d’autres guerres autrement plus cruelles…

La réapparition d’Œdipe, surgissant hagard de l’Algeco où on le confinait, juste avant que Créon, nouveau maître de Thèbes, ne le bannisse hors du royaume, achève de le rendre insignifiant : inconscient des malheurs qui n’ont eu de cesse de le frapper, lui et les siens, il consent à partir, humble et résigné, comme un simple mortel abandonné des dieux.

Comme si le mythe s’était dissous de lui-même.

Florence Violet

Des mots pour vous dire

Du 9 janvier au 1er février 2020
T2G –Théâtre de Gennevilliers
https://www.theatre2gennevilliers.com/
Centre dramatique national – 41, avenue des Grésillons, 92230 Gennevilliers

Texte Martin Crimp d’après Les Phéniciennes d’Euripide
traduit de l’anglais par Philippe Djian, L’Arche Éditeur © 2015
Mise en scène et scénographie Daniel Jeanneteau
Assistanat et dramaturgie Hugo Soubise
Collaboration artistique / chœur Elsa Guedj
Conseil dramaturgique Claire Nancy
Assistanat scénographie Louise Digard
Lumières Anne Vaglio
Musique Olivier Pasquet
Ingénierie sonore et informatique musicale IRCAM – Sylvain Cadars
Costumes Olga Karpinsky
Décors ateliers du TNS – Théâtre National de Strasbourg
avec Solène Arbel, Stéphanie Béghain, Axel Bogousslavsky, Yann Boudaud, Quentin Bouissou, Jonathan Genet, Elsa Guedj, Dominique Reymond, Philippe Smith et en alternance Clément Decout, Victor Katzarov
et le Choeur Delphine Antenor, Marie-Fleur Behlow, Diane Boucaï, Juliette Carnat, Imane El Herdmi, Chaïma El Mounadi, Clothilde Laporte, Zohra Omri

“Didon et Enée, Henry Purcell”, Opéra Côté Chœur

Ce diaporama nécessite JavaScript.

© B. Guillemet

 

La compagnie Opéra Côté Chœur nous offre l’opportunité de voir l’opéra baroque de Purcell d’une façon très dépouillée, dans le souci de répondre à un cahier des charges tenant compte d’une économie de moyens et d’un espace scénique réduit, tant pour les musiciens que pour les chanteurs.

C’est ainsi que trois musiciens – un pianiste et chef de chœur, une violoniste et une violoncelliste – accompagnent les solistes et le chœur Vox Opéra, chœur lyrique parisien qui travaille en étroite collaboration avec Opéra Côté Chœur.

Cette histoire d’amour contrariée entre la reine Didon et le prince troyen Enée nous emmène à Carthage. Alors que tout devrait être réuni pour un hymen sans nuages, une magicienne fomente la ruine de notre héroïne et la destruction de Carthage en forçant Enée à retourner à Troie. Désespérée par le départ d’Enée, Didon se donnera la mort.

Bernard Jourdain et son équipe ont fait preuve d’une grande créativité pour monter cette œuvre. Avec peu de moyens, ils ont imaginé un spectacle qui propose à tous les publics (des mélomanes aux scolaires) une œuvre forte et prenante. Avant chaque acte, les choristes donnent des extraits en français de l’Eneide de Virgile dont s’est inspiré Nahum Tate, le librettiste de Purcell, permettant ainsi aux spectateurs de comprendre l’intrigue.

La mise en scène tragi-comique très réussie de Bernard Jourdain nous emmène à Carthage, lieu de tous les espoirs et tourments des héros.

Isabelle Huchet, avec ses surprenants costumes unisexes, crée un chœur homogène et mouvant au gré de l’imagination de la chorégraphe Delphine Huchet. Ses jeux de chaises et de voiles, déplacés et animés par les choristes, contribuent à situer l’action soit dans le palais de la reine ou le port, soit dans la grotte de la magicienne maléfique.

Opéra Côté Chœur a pour vocation de produire et de diffuser des spectacles dans des budgets raisonnables et d’une grande exigence artistique et musicale.

La compagnie s’adresse aux directeurs de théâtre à des municipalités et à des groupes scolaires qui ont envie de proposer une œuvre lyrique à leurs publics, dans le souci de trouver des solutions pour l’adapter au lieu choisi.

C’est une formidable idée que de rendre accessible au plus grand nombre des œuvres de l’opéra classique. Allez sur le site de la compagnie et découvrez la richesse de ses créations, et le talent des artistes. Écoutez, admirez, et surtout parlez-en autour de vous.

Armelle Gadenne

Des mots pour vous dire

Lieux, dates et heures des prochaines représentations
Le 8 février à 16 h au théâtre André Malraux à Sarcelles
Le 30 avril à 14h 30 au théâtre Gérard Philippe à Bonneuil-sur-Marne

Mise en scène : Bernard Jourdain
Direction musicale : Antoine Terny
Chorégraphie : Delphine Huchet
Costumes : Isabelle Huchet

Avec :
Claire-Elie Tenet
Morgane Kypriotti
Sébastien Obrecht
Et le chœur Vox Opéra
Instrumentistes :
Aurore Daniel
Aloïs Renard

Compagnie Opéra Côté Chœur
32, rue du Château
94170 Le Perreux-sur-Marne
Tél. : 06 24 36 71 12
opera-cote-choeur.fr

 

Le Consentement de Vanessa Springora / Peut-on séparer l’œuvre de l’artiste ? (position de DMPVD)

Vanessa Springora photo

Parce que ce qui me dérange n’est pas l’éclairage d’une œuvre, quelle qu’elle soit, mais la complaisance au-dessus de toute morale apportée à des artistes par un cercle parisien qui a posé comme diktat la suprématie de la culture au détriment du sens de l’humain, je ne peux résister à me positionner sur un tel sujet que je trouve grave, surtout après la lecture du Consentement de Vanessa Springora (à lire !).

Il serait d’abord intéressant de s’interroger à savoir si la culture confère à l’homme une élévation par rapport à ses contemporains, comme avancé en France depuis ces décennies par nombre d’intellectuels. À y réfléchir, l’argument chancelle vite.

Pour ma part, je crois que l’artiste est transcendé aux seuls moments où il crée. L’art est alors un tremplin à la sublimation qui, si détournée de sa fonction première, devient prétexte à la perversion (cas de Matzneff). Et s’il l’est ? Toute création artistique a le droit cependant d’être reçue comme telle à condition que les critiques la mettent  en perspective avec son auteur et à distance de son époque (rôle des intellectuels qui a été très peu tenu). Reste ensuite à chacun le droit de décider pour lui-même de l’accueillir ou non. Ce qui n’a pas sa place, c’est le snobisme d’une classe qui méprise le peuple, s’imaginant que son jugement est plus sensible et aiguisé car nourri de plus références. C’est mal comprendre l’intuition de la nature humaine intemporelle ! qui échappe à toutes pensées construites d’une société à une époque donnée. La révolution sexuelle a été l’occasion à nombre d’esprits sains de se libérer d’un carcan pour expérimenter d’autres voies, aux esprits pervers de s’engouffrer dans la brèche que la liberté offrait alors. À qui veut-on faire croire que les années 70-85 avaient répandu un gaz qui brouillait l’esprit de tous les Français en quête d’un épanouissement. Les voies de M. et Mme Dupont s’élevaient par indignation quand il s’agissait d’enfants. Reléguées au rang d’un populisme vulgaire, elles étaient tues.

Séparons-nous surtout de l’idée fausse, en France, qu’un homme puisse être un artiste, aligné avec “le ciel” en permanence. Quel étrange concept véhiculé et martelé, ces quarante dernières années.

Parce que je crois encore aux vertus du discours démocratique et à la confrontation d’idées basées non par la censure mais par des arguments, j’ai mis en ligne la chronique “J’accuse” de Polanski (que je ne serais pas allée voir moi-même mais libres à ceux qui le souhaitaient). Je me donne aussi l’occasion via mon site DMPVD de dépasser le cadre des simples chroniques et de donner réponse face à une actualité estomaquante.

Soutien à tous les témoignages courageux actuels qui font bouger les lignes de notre société et lui permette d’évoluer (Vanessa Springora, Adèle Haenel, Valentine Monnier…).

 

Carole Rampal

DMPVD_rvb

“ITEM”, au T2G

©Jean-Pierre Estournet

Trois (bonnes) raisons de vous rendre au T2G

D’abord, parce que l’on s’y sent bien : l’accueil de l’équipe y est très chaleureux et aux petits soins, les grandes tables disposées dans le hall sont conviviales et les petits salons ça et là propices à l’échange entre spectateurs. Et ce n’est pas un hasard, si l’on en croit le récent article de Libération :  « Les théâtres jouent cartes sur tables », car les nouveaux acteurs de la décentralisation s’attachent à réinventer le lien avec le public, en lui proposant, non plus seulement un lieu de création, mais un « lieu de vie ». Ici, on vous abreuve, on vous nourrit et on vous raccompagne *.

D’où l’importance d’y implanter un espace de restauration digne de ce nom, propre à attirer de nouveaux publics en y stimulant autant les neurones que les papilles : c’est le cas ici du restaurant Youpi, qui joue la carte des bons produits à petits prix (j’y ai dégusté une assiette végétarienne à tomber pour 8,50 euros !), outre qu’il dispose aux beaux jours d’un potager sur le toit… Et ça marche : étudiants en mal de révision, déjeuners sur le pouce… le théâtre s’ouvre à de nouveaux usages, et réinvente son image.

Question neurones, nous sommes servis avec Item, une nouvelle création du Théâtre du Radeau : « lI s’agit ici d’accepter de quitter les repères habituels − histoire, personnages − pour partager un théâtre poétique, sensoriel, à la fois ludique et profond. […] Les acteurs […] nous invitent à nous débarrasser de nos “codes” et vivre l’instant présent. » (Extrait de la présentation.)

On ne peut mieux dire : dans un décor façon brocante vintage, fait de tables, de chaises, de panneaux divers, fenêtres, tableaux, châssis, les acteurs composent et recomposent un univers mouvant, apparaissant par-dessus, par-dessous ou à travers ; les personnages sont des sortes d’archétypes, le Chevalier, le Minotaure, la Jeune Fille, aux masques de carton-pâte, aux costumes grotesques, aux barbes postiches, un vieux théâtre avec ses marionnettes boursouflées, évoquant autant Kantor qu’Alfred Jarry. L’expérience est déroutante : à première vue, ce « dépaysement » réjouit, ces coq-à-l’âne bouleversent notre rationalité, nous propulsent dans un monde suranné, onirique, et selon notre degré de connaissance littéraire nous poussent à en chercher l’origine, reconnaître tel ou tel extrait… ou pas. Car le « livret de paroles » fourni nous promet du beau monde : Dostoïevski, Ovide, Goethe, Brecht… et, en sourdine ou tonitruantes, des citations musicales de Dvorak, Bartok, Sibelius, John Cage… que nous percevons, ou pas, comme à travers un filtre déformant, sans lien apparent.

C’est cette absence de liens qui est la part la plus opaque de la représentation, des ténèbres que l’esprit se refuse à absorber. Sans doute ne me suis-je pas assez abandonnée à la vérité des acteurs, mais comment le faire tant les mots sont omniprésents et les silences trop courts (les mouvements étant aussi des « dits ») ? Trop de grotesque, et pas assez d’émotions ? Ou alors pas le temps de les goûter ? Un surcroît d’informations m’a submergée et… j’ai piqué du nez à plusieurs reprises.

Néanmoins, et c’est la part la plus évidente et la plus précieuse de cette « geste » théâtrale, l’impression demeure que ce théâtre-là, comme celui de Kantor, ne survivra pas à ses protagonistes, non pas qu’il soit un théâtre de la mort, mais parce que le Radeau est constitué de survivants qui ne pourront le transmettre parce que cette vérité du théâtre sera évacuée de notre imagination, hors champ, ne pourra perdurer hors de leurs corps matriciels.

Ce soir de première, la salle était composée de beaucoup d’aficionados, d’anciens « suiveurs » enthousiastes, de jeunes étudiants de théâtre, et peut-être aussi de néophytes comme moi. Je retournerai « voir » le Radeau avant qu’il ne disparaisse.

En attendant, allez-y sans préjugés car l’expérience y est singulière, et vous aussi pourrez dire « J’y étais » !

PS : à l’issue du spectacle, une superbe navette vous raccompagne dans Paris intra-muros. En ces jours de grève, c’est très appréciable !

Florence Violet

Des mots pour vous dire

Jusqu’au 16 décembre 2019
Mise en scène, scénographie : François Tanguy / Théâtre du Radeau
avec Frode Bjørnstad, Laurence Chable, Martine Dupé, Erik Gerken, Vincent Joly

T2G (théâtre de Gennevilliers)
41 avenue des Grésillons, 92230 Gennevilliers
theatre2gennevilliers.com

 

 

 

 

 

“Trois femmes (L’Échappée)”, au Théâtre Le Lucernaire

AFFICHE Trois femmes_1.jpg

Un vibrant trio de femmes nous entraîne dans une course haletante contre le temps, bousculant au passage les déterminismes sociaux et affectifs les plus ancrés…

Trois femmes, l’une très âgée (Catherine Hiegel), une femme mûre (Clotilde Mollet) et une toute jeune femme (Milena Csergo) – soit une grande bourgeoise et deux prolétaires, comme on ne dit plus. Ce sont bien ce qu’elles sont pourtant, la mère et la fille, toutes deux prénommées Joëlle, qui se collettent avec la dureté du quotidien et ne vivent, chichement, que de leur maigre salaire…

La jeune cherche du travail depuis longtemps déjà ; quant à la mère, elle est folle heureuse d’être embauchée, grâce à son diplôme tout frais, comme garde de nuit chez la riche Mme Chevalier. On peut compter sur Catherine Hiegel pour nous camper une très acariâtre vieille dame, peu propre à attirer la sympathie – quoique fort portée sur le calva…

Au cœur de ce trio va se nouer toute une problématique de la filiation, des rapports mère-fille parfois si cruels et des rédemptions possibles. Chacune se bat ici pour sa vie… Enjeux affectifs et économiques sont étroitement mêlés. L’une lutte contre l’oubli des siens, l’autre cherche un “piston” pour enfin gagner sa vie, la troisième se bat pour continuer à croire que tout est normal, que si déjà on a un travail, un gentil mari, l’amour des siens, on a beaucoup de chance.

Catherine Anne a écrit la pièce il y a vingt ans et elle est toujours d’actualité. Elle l’a mise en scène dans une scénographie d’Élodie Quenouillère, qui concourt à la réussite du spectacle, avec ses deux niveaux permettant ruses, poursuites et dissimulations. Ça vous a parfois des airs de vaudeville élégant… Surtout que les trois protagonistes ne manquent pas d’humour, très noir pour Mme Chevalier, tendre ou rageur pour les deux autres.

La salle a longuement applaudi les trois magnifiques actrices. On ne présente plus Catherine Hiegel, plus tempétueuse que jamais, ni la douce Clotilde Mollet, si subtile dans son personnage de femme modeste qui sait garder sa fierté de “pauvre mais honnête”… Milena Csergo, qu’on ne connaît pas encore autant que ses aînées, est exceptionnelle de force, de naturel et d’ambivalence voulue dans son jeu. Notons sa jolie voix qu’on entend sur la musique d’Émile Juin…

Une pièce profonde, très bien écrite, une comédie tragique qui ressemble diablement à la vie. Admirablement servie par ses trois comédiennes.

Fabienne Clairambault

Des mots pour vous dire

Texte et mise en scène :  Catherine Anne
Avec (par ordre d’apparition) Catherine Hiegel, Clotilde Mollet, et Milena Csergo 

Jusqu’au 5 janvier 2020
À 19 h du mardi au samedi
Dimanche à 16 h,
Le 24 décembre à 16 h

Théâtre Le Lucernaire
53, rue Notre-Dame-des-Champs
75006 Paris

http://www.lucernaire.fr/theatre/3615-trois-femmes.html