Madame Bovary, au Lucernaire

@ Michel Paret

Vêtu d’une redingote grise avec gilet et foulard à la mode du XIXe siècle, André Salzet entre en scène pour nous conter l’histoire de Madame Bovary. Mais ne serait-ce pas plutôt Flaubert, cheveux grisonnants, verbe impeccable, manières élégantes qui raconterait ses Bovary ? Monsieur et Madame.

Nous voici donc transportés dans la société étriquée de la petite bourgeoisie provinciale en plein XIXe siècle. Charles Bovary, follement épris d’Emma, ébloui par sa beauté, cède à toutes ses demandes. Ne lui offre-t-il pas un habit d’amazone pour monter à cheval avec le beau Rodolphe qui deviendra son amant ? Ne lui propose-t-il pas de rester à Rouen avec Léon, son futur nouvel amant, et de lui offrir des leçons de piano, et ainsi pourra-t-elle le voir au moins une fois par semaine ?

La naïveté de cet homme, auprès de qui Emma s’ennuie ferme et dont « la conversation est plate comme un trottoir de rue », est sans limites. À elle qui rêve d’un amour fou, d’une passion dévorante, digne d’un roman, il n’offre bien souvent que ronflements dans leur lit conjugal…

L’adaptation sonne juste tant elle redonne vie à l’ambiance, l’ennui, les rêves… Quelques mots bien sentis, des notes d’humour appuyées par une gestuelle éloquente, des personnages croqués en quelques détails ou postures, voilà tout le jeu d’André Salzet, appuyé par la mise en scène de Sylvie Blotnikas.

Un véritable tour de force que celui de restituer le roman de Flaubert avec un seul comédien, mais il faut dire que ce dernier a beaucoup travaillé à son adaptation, et on sent bien qu’André Salzet est entré en complicité avec Charles et Emma Bovary, et osons le dire, avec Flaubert lui-même.

À voir, sans faute !

Plûme

De Gustave Flaubert
Adaptation : André Salzet et Sylvie Blotnikas
Mise en scène : Sylvie Blotnikas
Avec
André Salzet
Voix off : Pierre Forest
Création lumière : Ydir Acef
Régie lumière : Julien Mariller
Son : Michel Parent (PFA) ET Julien Rochefort
Graphistes : Renaud Mazotti et Bruno Tesse
Photographe : Michel Parent (PFA)
Production : Théâtre Carpe Diem (Argenteuil)
Coréalisation : Théâtre Lucernaire

Théâtre du Lucernaire
53, rue Notre-Dame-des-Champs
75006 Paris
Tél. : 01 45 44 57 34
http://www.lucernaire.fr/theatre/1594-madame-bovary.html

Jusqu’au 9 juillet, à 18 h 30, du mardi au samedi, et à 16 h le dimanche
du 12 juillet au 27 août, à 18 h 30 du mercredi au samedi et à 16 h le dimanche
du 29 août au 3 septembre, à 18 h 30, du mardi au samedi et à 16 h le dimanche

Enfin vieille ! au BO Saint-Martin

Une jolie brune qui parle à son doudou, ce n’est pas banal, et le doudou qui répond, ça l’est encore moins. Et pourtant, Laura Elko, seule en scène, discute et obéit à ce bout de marionnette bleue qui lui ordonne de faire le bilan de sa vie à 30 ans.

Tout y passe, vie professionnelle, amoureuse… sans oublier les concours ratés de danse et de piano quand elle avait 9 ans, tout ça raconté avec beaucoup d’humour. Dans cet échange, la petite voix de sa conscience lui démontre qu’elle est dans l’erreur et qu’il est temps de prendre une autre direction.

Si ce doudou a la parole, c’est que Laura Elko lui prête ses cordes vocales sans remuer les lèvres… Et de ses cordes vocales, elle sait – ô combien ! – en faire usage. Vous l’aurez compris, Laura Elko est ventriloque mais aussi chanteuse d’opéra, et bien d’autres choses encore. Cette comédienne étonnante nous emporte de tranche de vie en tranche de vie (la sienne mais aussi un peu la nôtre).

On rit beaucoup, on applaudit souvent à ce one-woman-show original. Avec elle, inutile de vous recroqueviller sur votre siège, elle vient vous chercher, vous apostrophe et parfois vous fait monter sur scène. Gonflée à bloc, pétillante, elle convoque la seule qui ne soit pas dans la salle, sa grand-mère, femme hongroise fantasque et libre qui, au soir de sa vie, prononce la phrase-titre : « Enfin vieille ! » Comme une invitation à prendre sa vie en main et donner de la voix, qu’elle a belle, comme sa grand-mère.

Venez donc passer un moment joyeux, original et intelligent avec une trentenaire talentueuse qui trace sa route loin des sentiers battus.

Plûme

Auteur et artiste : Laura Elko
Metteur en scène : Trinidad
En juin, tous les jeudis à 20 h
BO Saint-Martin
19, bd Saint-Martin
75003 Paris
http://www.theatrebo.fr/LAURA-ELKO_a330.html

Et au Festival d’Avignon
du 7 au 30 juillet (relâche les mercredis)
BO Avignon
Novotel centre – salle 2 (84)

 

 

 

 

 

Martin Luther King / George Jackson, au théâtre de l’Atelier

@ DR

Deux voix se croisent, échangent, se répondent. Celle d’un pasteur baptiste, aujourd’hui célèbre pour avoir lutté contre la ségrégation raciale aux États-Unis et l’avoir payé de sa vie : Martin Luther King, non-violent, prix Nobel de la Paix en 1964. L’autre, celle d’un jeune homme emprisonné pour vol, qui passe plus de dix ans dans les centres pénitentiaires : George Jackson rejoint les Black Panthers dans la lutte contre la ségrégation raciale, et sera assassiné en prison en 1971.

En cette Journée nationale des mémoires de la traite, de l’esclavage et de leurs abolitions, le théâtre de l’Atelier a convié deux comédiens, Lucien Jean-Baptiste et Cyril Guei, à lire des pages des discours de l’un et des lettres de l’autre.

Leurs témoignages font froid dans le dos : « Les hommes noirs nés aux États-Unis et assez chanceux pour être encore en vie à l’âge de dix-huit ans sont conditionnés à considérer l’emprisonnement comme inéluctable », affirme George Jackson. Sa voix, portée avec force par Cyril Guei – assis devant une table, dans sa cellule –, résonne des injustices et du combat à mener pour l’égalité des droits : « C’était en 1960, j’avais dix-huit ans. Je n’en suis pas sorti depuis. En prison, j’ai fait la connaissance de Marx, de Lénine, Trotsky, Engels et Mao, et ils m’ont converti. Pendant les quatre premières années, je n’ai étudié que les questions économiques et les techniques de combat. » Et de conclure : « L’homme est né libre, mais partout il porte des chaînes. »

Lucien Jean-Baptiste, lui, debout, fait entendre la voix de Martin Luther King, fraternelle, mais déterminée : « Les tourbillons de la révolte continueront d’ébranler les fondations de notre nation jusqu’au jour où naîtra l’aube brillante de la justice. » « Non, non, nous ne sommes pas satisfaits, et nous ne serons pas satisfaits tant que le droit ne jaillira pas comme les eaux et la justice comme un torrent intarissable. »

Et l’objectif pour les deux hommes : « Nous devons parvenir à comprendre que notre objectif est d’instaurer une Société en paix avec elle-même, une Société qui pourra vivre en paix avec sa conscience. Le jour où cela arrivera, ce ne sera une victoire ni pour le Blanc ni pour le Noir. Ce sera une victoire pour l’Homme en tant qu’Homme. »

Cette lecture à deux voix, par la sélection des textes et leur va-et-vient alors que les deux hommes n’ont pas correspondu de leur vivant, trouve aujourd’hui une résonance particulière – grâce aux voix particulièrement justes des deux comédiens, mais aussi à leur gestuelle – quand l’actualité rappelle que malheureusement la discrimination raciale gangrène toujours les États-Unis et qu’il faut encore affirmer : Black lives matter (« Les vies des Noirs comptent »).

 Plûme

Le 10 mai au théâtre de l’Atelier
Martin Luther King / George Jackson
de Pierre Tré-Hardy et mis en voix par Sally Mikaleff
Avec Lucien Jean-Baptiste (Martin Luther King) et Cyril Guei (George Jackson

Dans le cadre du Cycle de lectures et de prises de parole autour du pouvoir et de la citoyenneté : À haute voix !
http://www.theatre-atelier.com/a-haute-voix-lo2091.html

Jeudi 18 mai à 21 h :
« Je veux espérer encore »
Jean Jaurès
Conception et mise en espace Léonard Matton
Avec Richard Bohringer

Vendredi 19 mai à 21 h :
« Marie-Antoinette, correspondances privées »
De Évelyne Lever
Mise en scène de Sally Micaleff
Avec Fabienne Périneau

Samedi 20 mai à 21 h :
« Elles prennent la parole »
Mise en voix d’Anouche Setbon
Avec Nathalie Cerda, Julie Depardieu, Andréa Ferréol et Juliette Biry

Mardi 23 et mercredi 24 mai à 21 h :
« Zhumains, conférence-spectacle anti-fin du monde »
De et avec Catherine Dolto et Emma la Clown

Mercredi 31 mai à 21 h :
Le Salon des dames,
De et par Le salon des dames

 

 

Michael Kohlaas, l’Homme révolté, au théâtre Essaïon

© La Birba Compagnie

Dans une cave aux murs de pierres, Gilbert Ponté, seul sur scène, nous conte l’histoire épique de Michael Kohlaas. Histoire singulière que celle de cet éleveur de chevaux, amoureux de son métier et de ses bêtes et qui, sujet au bon vouloir de barons, balloté d’injustices en injustices, se révolte, emporté dans un enchaînement irrésistible de violences qui le mène à la potence.

Gilbert Ponté caresse les chevaux du regard et, d’une intonation, invite le spectateur à pénétrer dans le cercle de vie, sans faux-semblants. Nous voilà embarqués, avec armes et bagages, le long des routes de l’Allemagne du XVIe siècle, en compagnie d’un honnête éleveur de chevaux, Michael Kohlaas.

On entend le pas mesuré des chevaux, leur hennissement, le vent dans leur crinière… l’effet est confondant. Comme une bourrasque qui s’emparerait du corps du comédien et qui n’aurait d’autre échappatoire que sa voix et ses mains, la tragédie prend corps – au propre comme au figuré –, le spectateur écoute les battements du cœur qui saigne de tant d’injustices, assiste à la naissance de l’homme révolté, jusqu’à sa plus terrible expression.

Se rapprochant du « théâtre-récit », cher à Dario Fo, Gilbert Ponté incarne tous les protagonistes, dans une mise en scène sobre, sans décor, sans jeu de lumières, avec juste quelques notes de musique, « rompant ainsi avec le spectacle spectaculaire », comme il le dit lui-même. Par ce dépouillement voulu, la représentation se construit mentalement, faisant naître images et émotions, libres de toute directive, et c’est bien là que réside la force du spectacle.

N’hésitez pas, laissez-vous emporter par le souffle épique de cette histoire, sur les chemins de L’Homme révolté en quête de justice.

Plûme

D’après la nouvelle Michael Kohlhaas, de Heinrich von Kleist
Adaptation : Marco Baliani et Remo Rostagno
Traduction : Olivier Favier
Mise en scène : Gilbert Ponté
Avec Gilbert Ponté

Jusqu’au 27 juin
les lundi et mardi à 19 h 45
Théâtre Essaïon
6, rue Pierre-au-Lard
75004 Paris
Réservations : 01 42 78 46 42
http://www.essaion-theatre.com

Iliade au théâtre Paris-Villette

@ Charlotte Gonzalez

Le cœur battant, nous sommes venus assister à un moment de théâtre pas comme les autres. Ce soir, les comédiens ne rentreront pas tous chez eux, certains dormiront au centre pénitentiaire de Meaux.

Du coup, l’Iliade d’Homère résonne d’une gravité inattendue. On connaît tous l’histoire de la belle Hélène, épouse de Ménélas, enlevée par Paris, qui déclencha la guerre de Troie, mais ce soir, les comédiens, s’ils nous donnent à entendre la même histoire – celle des conflits, de la violence, de la vengeance… – nous troublent tant « ils incarnent par leur visage et leur corps les héros et les rois du mythe grec », comme le dit le metteur en scène.

Au départ, il y eut un atelier de théâtre en milieu carcéral, mené par Luca Giacomoni, qui déboucha sur cette incroyable aventure : représenter en dix épisodes d’une heure chacun, les moments forts de l’Iliade sur scène.

Ce soir, « La colère d’Achille », demain, « Le duel pour Hélène », samedi, « Un jour de bataille », et ainsi de suite jusqu’à « La fin de la guerre ».

On est saisis par l’intensité du jeu des interprètes, tant ils sont présents dans leurs gestes, dans leur voix, leurs expressions… dans une représentation chorale où affleure l’émotion, le vécu de chacun d’eux.

Cette traversée se fait sous l’œil du chœur antique, incarné par une femme qui chante et ponctue le drame au rythme de ses mélopées perses. Une autre femme incarne, par sa beauté rayonnante, l’enjeu des conflits : les violences qu’elle peut susciter ou bien le respect, la dignité et « la beauté d’être homme ».

On est surpris quand se termine l’épisode, tant une heure est vite passée. On est émus d’assister à la joie, à la fierté de ces hommes d’avoir accompli quelque chose de difficile et de beau, eux qui portent en triomphe leur metteur en scène, Luca Giacomoni, sans qui rien n’aurait été possible.

On est troublés d’entendre dans la salle des collégiens accompagnés de leur prof, ovationner ces comédiens pas comme les autres, comme une reconnaissance, une ouverture sur un monde possible, malgré les origines, les parcours… Oui, chacun d’entre nous peut faire quelque chose qui le dépasse.

Cette aventure qui a mobilisé tant d’énergies – dans des instances très différentes comme le ministère de la Justice, celui de la Culture, le Service pénitentiaire d’insertion et de probation de Seine-et-Marne ou la Mairie de Paris – nous offre un spectacle de ce qui est aussi notre société et de ce qui se joue « dans la possible unité du monde ».

Plûme

Du 4 au 14 mai 2017
Th
éâtre Paris-Villette
211, avenue Jean-Jaurès
75019 Paris
du mardi au jeudi à 20 h / le vendredi à 19 h / le samedi à 20 h / le dimanche à 16 h
Réservations : 01 40 03 72 23
resa@theatre-paris-villette.fr

D’après l’Iliade d’Homère et Homère, Iliade d’Alessandro Baricco
Traduction : Paul Mazon, Françoise Brun
Mise en scène : Luca Giacomoni
Dramaturgie : Marta Fallani

avec Armelle Abibou, Mourad Ait Ouhmad, Samir Ben Malek, Hugues Dangreaux, Laurent Evuort Orlandi, Cristoforo Firmin, Cyril Guei, Jean-Baptiste Guinchard, Sid Ali Hanifi, Lévy Kasse Sampah, Moussa Konate, Eliott Lerner, Ali Marsaoui, Michel Quidu, Jamal Yatim, Kamel Zada
Chant : Sara Hamidi
Lumières : Sean Seago

Jeudi 4 mai à 20 h
Épisode 1. La colère d’Achille
Vendredi 5 mai à 19 h
Épisode 2. Le duel pour Hélène
Samedi 6 mai à 20 h
Épisode 3. Un jour de bataille
Dimanche 7 mai à 16 h
Épisode 4. La défaite des Achéens
Mardi 9 mai à 20 h
Épisode 5. Dans le camp ennemi
Mercredi 10 mai à 20 h
Épisode 6. L’assaut du rempart
Jeudi 11 mai à 20 h
Épisode 7. Brûler les navires
Vendredi 12 mai à 19 h
Épisode 8. La mort de Patrocle
Samedi 13 mai à 20 h
Épisode 9. La mort d’Hector
Dimanche 14 mai 16 h
Épisode 10. La fin de la guerre

 

Alors, est-ce que c’est là ? au T2G

dossierRP_Clementine_Baert_s© Vincent Arbelet

Comme une spirale échappée de l’espace-temps, la voix de Clémentine Baert s’élève sur la scène du T2G, crescendo, elle monte jusque dans les aigus, se transforme en litanie, en chant profond et retombe, plombée par la réalité.

Quelle est-elle cette réalité ? Celle à laquelle s’accroche cette femme pour expliquer l’inexplicable, la disparition de l’être aimé. Serait-ce à la faveur d’un wormhole, trou dans l’espace-temps, qu’il a disparu, ou alors d’un trou noir qui avale tout et laisse l’image de l’homme aimé au bord du gouffre, présente des années plus tard, comme les étoiles mortes dont la lumière nous parvient encore.

De quoi s’agit-il ? D’un homme beau, bien mis, qui aime les vêtements de marque, les voitures de marque, qui roule au volant d’une de couleur rouge, avocat international d’affaires… Bref, d’un homme, soucieux des apparences sociales, qui disparaît. Ou alors, serait-ce une imposture, tout simplement, qui laisse celle qui se croyait aimée au bord de la folie. Donner un sens à ce qui n’en a pas, la tâche est rude pour la jeune femme qui tente le tout pour le tout pour comprendre, ne pas perdre pied et disparaître à son tour. De ce puzzle qu’elle construit et déconstruit, pour démêler le vrai du faux, la réalité de la fiction, s’échappe la voix frêle du doute, celle forte des données scientifiques, celle intérieure, presque chuchotée ou sublimée par le chant…

Écrit par Clémentine Baert, ce monologue raconte la part de subjectivité – de relativité, comme l’énoncerait Einstein – qui est en chacun de nous quel que soit l’événement vécu en commun, au même moment. C’est cette fragilité que Clémentine Baert met en scène : « C’est ce que j’essaye de travailler au plateau, sur la subjectivité du point de vue notamment, grâce à la lumière que Philippe Gladieux crée en direct et qui joue sur les persistances rétiniennes du public. Il essaye de rendre visible le noir ou les paradoxes d’astrophysique en temps réel. De même, Alexandre Meyer crée des sons dont on n’est jamais certains de les entendre ou de les imaginer. »

 De ce moment de théâtre, émerge une question : que reste-t-il de nos instants de vie partagés, que reste-t-il au fond de chacun d’entre nous ? Magnifique questionnement qui signe la réussite de cette pièce, interprétée avec justesse et talent par son auteure.

Plûme

Jusqu’au 26 avril à 20 h 30
T2G – Théâtre de Gennevilliers
41, avenue des Grésillons
92230 Gennevilliers
www.theatre2gennevilliers.com

Conception, interprétation : Clémentine Baert
Lumière, espace : Philippe Gladieux
Son : Alexandre Meyer
Conseil artistique 1re étape de travail : cile Musitelli
Graphisme : Marieclairegrafilles

 

Teatro Trono d’El Alto, Bolivie à Paris

 

Neuf boules d’énergie font irruption sur scène, costumes de couleurs vives, masques de monstres, musique à réveiller les morts, roulements de tambours… voici le Teatro Trono, communauté de producteurs d’art.

Né dans la banlieue de La Paz, capitale de la Bolivie perchée à 4000 m d’altitude, dans le quartier devenu ville El Alto, à 4200 m, le Teatro Trono souffle aujourd’hui ses 28 bougies.

Près de trente ans à imaginer et à créer avec des bouts de ficelle un monde (et un lieu) où les gamins des rues, les adolescents en marge, les familles pauvres puissent enfin s’emparer de la poésie du spectacle pour raconter leur ville, leurs combats, leurs rêves, la vie quoi…

Spectacle des gens « d’en bas » – El Alto signifie  « le haut » –, la dizaine de comédiens en tournée à Paris représente les 25, 50, 100, 1000 comédiens restés à El Alto pour nous faire partager le quotidien de cette ville de maintenant plus d’un million d’habitants dans la cordillère des Andes.

Et ils n’y vont pas par quatre chemins… Au rythme de musiques traditionnelles ou très urbaines, les saynètes se succèdent, non sans humour, sur les moments tristes ou joyeux de la communauté indienne.

Ainsi on assiste à un match de foot, à un repas dans une cantine, à une descente en boîte, à des entretiens d’embauche, au travail des ouvriers du bâtiment… Le tout joué sur le mode du théâtre de rue, avec force de pantomimes, d’autodérision et de trouvailles esthétiques…

Le drame perce aussi quand la Guerre du gaz, qui a marqué l’année 2003, se raconte au travers des affrontements des habitants d’El Alto avec l’armée. Angel et Victoria s’aiment mais sont séparés par le service militaire du jeune homme jusqu’à leurs retrouvailles tragiques.

Mais ce qui sourd à chaque tableau, c’est la force du collectif, la dignité, la passion de créer, la solidarité…

Arriba El Alto ! fait partie d’une trilogie, présentée à Paris pour la première fois et qui se produira en totalité le 16 avril (dimanche de Pâques), au théâtre de la Tempête.

Alors n’hésitez pas à grimper sur les sommets andins pour partager la vie de ceux qui ont décidé de prendre leur destin en mains avec énergie, passion et créativité.

Vous serez surpris par leur inventivité et n’oublions pas qu’ils ont intitulé leur tournée en Espagne et en France « Le chemin de la décolonisation du corps », tout un programme…

Plûme

Tous les spectacles sont en espagnol surtitrés en français

Trono, communauté de producteurs d’art

Dimanche 16 avril
Théâtre de L’Épée de bois
Cartoucherie du bois de Vincennes, Route du Champ de Manœuvre, 75012 Paris

la trilogie complète :
Hoy se sirve à 14h
Arriba El Alto  à 15h30
Hasta la Ultima Gota à 17 h

Jeudi 20, vendredi 21 et samedi 22 avril à 20h30
Théâtre de L’Opprimé
78 rue du Charolais
75012 Paris

Billie Holliday – Sunny Side, à La folie Théâtre

©Denis Rion

De la voix rocailleuse de Billie Holiday roule le torrent de sa vie… Par moments furieux, au cours impétueux, passant de bras en bras, parfois violé, parfois caressé, souvent engagé, rarement en paix.

Sur scène, Naïsiwon El Aniou raconte la vie de la grande dame du Blues, toujours au bord du gouffre, seule ou mal accompagnée, oscillant entre gaîté et tristesse avec, chevillée au corps, toujours la rage de vivre.

Dès le début de la pièce, la comédienne dit « je » et on comprend qu’elle a dans la peau cette Lady Day. Fidèle à Billie dont elle connaît le parcours chaotique, elle joue et danse mais laisse la voix unique de la chanteuse de Blues interpréter ses chansons.

C’est une réussite totale. Naïsiwon El Aniou occupe le plateau au rythme des anecdotes tumultueuses de la vie de la diva. On voit ainsi défiler l’histoire des États-Unis à l’époque où la ségrégation raciale aboutissait au lynchage. On frissonne d’effroi en écoutant Strange Fruits où Billie Holiday fait résonner chaque mot d’une densité telle que l’on voit ces « étranges fruits » que sont les corps de jeunes noirs pendus se balancer aux branches des arbres.

Ce qui est troublant dans l’interprétation de Naïsiwon El Aniou, c’est la force du parler vrai et la gestuelle de la chanteuse qu’elle nous fait passer, celle qui est née d’une mère âgée de seulement 13 ans, dans une très grande misère. Des hommes, elle en a connu… violeurs, amoureux, bagarreurs, elle en a souffert mais certains lui collent toujours à la peau. La prison, la drogue, l’alcool… elle sait de quoi elle parle.

Elle raconte les tournées où parfois on la trouve trop blanche, ou trop noire, ou alors, comble de tout, une chanteuse blanche prend sa place sur scène pendant qu’elle attend dans le van… Ce qui lui fait dire que parfois : « On se sent comme une esclave dans une plantation. »

On suit le corps de la comédienne-danseuse vibrer, se tordre, danser au son du Blues, des histoires, des émotions dans un hommage saisissant à celle qui racontait : « On a dit que personne ne chantait le mot amour ou le mot faim comme moi. »

La mise en scène sonne juste : quelques objets, un réchaud, trois robes, deux paires de talons, la présence d’un saxo comme un ami, un flacon d’alcool, un brin de vidéo, et on habite l’univers de la diva. Naïsiwon El Aniou ne se prive pas de la faire danser sur les titres qu’elle a choisis comme God Bless The Child, et on bouge avec elle.

De grands moments d’intensité partagés dans la petite salle de la Folie Théâtre qui a eu l’excellente idée de reprogrammer ce spectacle ! Bravo !

Plûme

Texte et mise en scène : Naïsiwon El Aniou
Avec : Naïsiwon El Aniou
Costume : Laetitia Chauveau
Création lumières : Sylvain Pielli

Jusqu’au 27 mai, vendredi et samedi à 21 h
À la Folie Théâtre
6, rue de la Folie Méricourt
75011 Paris
Tél. : 01 43 55 14 80
http://www.folietheatre.com

 

 

Condamnée, au théâtre La Croisée des chemins

@ Elvire Bourgeois

« Une pièce de théâtre, c’est quelqu’un. C’est une voix qui parle, c’est un esprit qui éclaire, c’est une conscience qui avertit. » Victor Hugo

Cette voix, c’est celle de la condamnée, celle de Betty Pelissou qui a choisi de porter seule le texte de Victor Hugo, Le Dernier Jour d’un condamné. Avec elle, nous entrons dans le cachot pour y « vivre » les six semaines qui la séparent de la guillotine.

D’elle, nous ne connaissons rien, pas même le crime pour lequel elle a été jugée. De sa cellule, nous ne voyons que les murs sales et une chaise. Un décor simple qui laisse toute la place à la densité du texte et à son interprète, accompagnés par moments de quelques notes de musique.

Betty Pelissou entre dans la Condamnée comme dans une seconde peau. Dès les premiers mots, sa voix nous émeut, brisée par l’horrible idée, la sanglante idée de sa mort sur l’échafaud. Son interprétation est si aboutie qu’elle nous fait sentir la chaleur d’un rayon de soleil quand elle lève la main pour le caresser : « Par l’étroite et haute fenêtre de ma cellule, je vis le reflet jaune où des yeux habitués aux ténèbres d’une prison savent si bien reconnaître le soleil. J’aime le soleil. »

Nous vibrons au diapason de ses rêves, de ses angoisses, de ses émotions tout au long du calvaire qu’elle doit endurer entre ces quatre murs, et c’est bien là la force et l’intensité du jeu de Betty Pelissou.

Sur le papier noirci à longueur de jours et parfois de nuits, Hugo interpelle les consciences, lui qui, enfant, a assisté à une exécution en place de grève. « Que ce que j’écris ici puisse être un jour utile à d’autres, que cela arrête le juge prêt à juger, que cela sauve des malheureux, innocents ou coupables, de l’agonie à laquelle je suis condamnée. »

Dans la petite salle de ce nouveau lieu, en plein XVarrondissement, on retient son souffle au rythme des pas qui mènent la condamnée à la guillotine et on pense qu’il a fallu attendre cent cinquante ans après le texte de Victor Hugo pour qu’enfin la peine de mort soit abolie !

Plûme

Condamnée, éligible aux P’tits Molières 2017
jusqu’au 5 mai 2017,
tous les jeudis et vendredis à 19h30

Mise en scène : Vincent Marbeau
Avec : Betty Pelissou
Production : Compagnie Phèdre était blonde

Théâtre La Croisée des chemins
43, rue Mathurin Régnier
75015 Paris
Réservations : 01.42.19.93.63
http://www.theatrelacroiseedeschemins.com/condamnee

 

Gardez le sourire ! au Petit Casino

J’avais vu Et pendant ce temps, Simone veille, il y a un an, et j’avais adoré la force de ce spectacle intelligent, féministe, au verbe joyeux et sans complexes, signé Trinidad. Alors, assister à un one-woman-show de la fameuse Trinidad…

Pour une unique soirée, la petite salle du bateau théâtre Le Nez rouge attend de voir l’énergique jeune femme débouler sur scène. Surprise ! C’est sa gardienne qui la remplace au pied levé. Et c’est ainsi que Trinidad nous fait rencontrer les personnages réels ou rêvés qui l’ont inspirée.

De sa gardienne, elle garde la langue bien pendue, aussi vive que son balai. « Le changement, c’est maintenant ! » De son enfance dans le XIIIe arrondissement, elle a reçu la sagesse chinoise de maître Dong. « Quand homme trempe rouleau de printemps, c’est souvent la femme qui trouve la sauce piquante. » De sa grand-mère Carmen, elle a hérité, comme elle le dit, « son originalité, son côté fantasque et son esprit libre ». De ses origines espagnoles et catholiques, elle garde une dent contre la religion, les religions. N’affirme-t-elle pas qu’elle est la mieux placée pour en parler, elle qui s’appelle Trinidad : le père, le fils et le Saint-Esprit…, née à l’hôtel-Dieu et baptisée à Notre-Dame ! Ça ne s’invente pas.

Sourire ravageur, Trinidad aime asticoter ses contemporains avec une attention spéciale pour ses contemporaines, féminisme oblige ! Directement en prise avec l’actualité, elle ne ménage personne et nous délivre, au fil de ses sketches, la vie telle qu’elle la sent. Aller de l’avant, chanter, rire : « Le temps n’est qu’une invention de l’homme pour donner sens à sa vie. Tant que tu es vivant, tu peux tout recommencer. »

Pas question de baisser les bras, il faut lutter, contre soi-même parfois, et surtout, « garder le sourire ». Et pourquoi pas en chansons ? À cet exercice, Trinidad excelle. Elle ose transformer les tubes en chansons humoristiques, pleines de verve et de piques : Rockcollection, Comme un garçon, Je veux, Oui j’l’adore, et bien d’autres.

Pendant une heure de spectacle, on rit et on en redemande, tant les phrases de Trinidad explosent en fines bulles de joie, d’intelligence et d’humour. À la fin du one-woman-show, le sourire aux lèvres, vous repartirez tout ragaillardi, bien décidé à suivre l’injonction de Trinidad : « Gardez le sourire ! »

Plûme

Tous les soirs, à 21 h
Le Petit Casino
17 rue Chapon
75003 Paris
Tél. : 01 42 78 36 50

« Et pendant ce temps, Simone veille » en tournée :

le 23/03/2017 à Cergy
le 01/04/2017 à Beaumont-en-Véron
le 08/04/2017 à Oberhausbergen

Chansons sans gêne, au théâtre de la Vieille Grille

@ Arnold Jerocki

Elle inspira Toulouse-Lautrec, qui croqua son portrait, lui qui fréquentait les cabarets assidûment devant un verre d’absinthe… Freud, lui, ne loupait jamais un de ses spectacles lors de ses venues à Paris pour rencontrer le Dr Charcot… Personnage multiple que celui d’Yvette Guilbert, femme de spectacle et femme engagée, « la diseuse fin de siècle » revient au théâtre.

C’est donc ce personnage haut en couleur que campe Nathalie Joly. Accompagnée de son complice de toujours, Jean-Pierre Gesbert, elle utilise à nouveau le parlé-chanté, une invention d’Yvette Guilbert, qui a inspiré des chanteuses comme Piaf, Barbara et bien d’autres. Elle, au franc-parler, portait haut le féminisme, l’engagement prolétarien et le verbe anarchiste. La grande dame a trouvé aujourd’hui sa petite sœur, celle qui la fait revivre en interprétant comme elle les chansons tristes, réalistes, coquines ou enjouées de Xanrof, de Gaston Couté ou de Jean Lorrain.

Voici donc Nathalie Joly qui pousse Les Chansons sans gêne, et c’est tout naturellement dans une cave intimiste de la rive gauche qu’a lieu le spectacle. Peu de décor ou d’artifices : un piano, un micro, un zeste de vidéo, quelques ombres chinoises… et la gouaille de la chanteuse résonne aux accents du piano de Jean-Pierre Gesber.

Nathalie Joly interprète Yvette Guilbert alors que cette dernière est une femme mûre et qu’elle a déjà une solide carrière derrière elle. C’est en effet le troisième volet de la trilogie que la chanteuse consacre à sa pygmalion. Pas question de lui raconter de bobards, elle connaît la chanson et égrène un répertoire qui se fait souvent l’écho des maux de la société de ce début de XXe siècle : Elle était toujours enceinte, Pauvre buveuse d’absinthe, Maintenant que t’es vieux , Le Blues de la femme, Pourquoi n’êtes-vous pas venu ? etc. Et comme le raconte Simon Abkarian, le metteur en scène : « Cette femme fut et reste une exploratrice de la scène, donc de la vie. »

Pour que le spectacle soit réussi, il fallait donc une femme de tempérament, fière de chanter ces textes rentre-dedans. Yvette Guilbert interprétée par Nathalie Joly, c’est l’histoire d’une rencontre de deux femmes à près d’un siècle d’écart. Magnifique !

Plûme

Jusqu’au 27 mars 2017
Le samedi à 18 h, le dimanche à 17 h et le lundi à 20 h 30
Théâtre de la Vieille Grille
1, rue du Puits-de-l’Ermite
Paris 5e
01 47 07 22 11
http://www.vieillegrille.fr

Mise en scène : Simon Abkarian
Texte, conception et chant : Nathalie Joly
Piano et interprétation : Jean-Pierre Gesbert
Collaboration artistique : Pierre Ziadé
Conseiller artistique : Jacques Verzier
Lumière : Arnaud Sauer
Costumes : Louise Watts, Claire Risterucci
Vidéo : Simon Abkarian, Arnaud Sauer, Nathalie Joly, Rima Samman
Création sonore : Samir Seghier
Affiche : Jean-Jacques Gernolle

Cœur sacré, à La Loge

dp-coeur-sacre

Dans la voix, elle a les accents d’une mère déboussolée par le choix de sa fille. Comment peut-elle être amoureuse de l’Autre ? Celui qui fait peur, celui qui est présenté partout comme l’ennemi, tant le déferlement continu des images, des mots lave le cerveau de chacun. Alors, oui, la mère a peur et le dit à sa fille avec tous les préjugés, les clichés qui (dis)qualifient d’emblée ce jeune homme venu d’Égypte. Tout y passe : le voile, l’éducation, le terrorisme…

Pendant près de la moitié du spectacle, on entend clairement cette peur de l’autre, ce racisme. Des mots violents, haineux, marmonnés, roulés ou crachés par Tatiana Spivakova – magnifique interprète du texte de Christelle Saez –, ils racontent ce que les médias nous abreuvent à longueur de temps, dans une actualité pressée, saccadée, où la pensée critique n’a pas le temps de se former, toujours bousculée par un nouvel événement (ou non-événement).

Seule en scène, Tatiana Spivakova porte ce long monologue face à une chaise vide… la fille absente. Puis, changement d’intonation, de jeu, la voix se fait multiple, elle devient celles que l’on peut entendre de l’autre côté, ou simplement quand on fait un pas de côté. « Le monde est grand, le monde n’est pas le tien, le monde est plein de gens différents qui mangent avec les doigts. »

Comme une invitation au voyage, à l’ouverture, au regard sans jugement sur l’autre, les autres, la deuxième partie de la pièce résonne des accents mélodiques d’Oum Kalthoum. On est dans une représentation plus apaisée, où l’on entend les voix des autres qui posent des questions sur la Révolution française, les objets “volés” des pharaons qui remplissent les collections de nos musées… On se débarrasse tranquillement des clichés pour entendre ces propos aux antipodes de la peur irraisonnée qui habite la société française. Il est question d’échanges, d’amour, corps contre corps.

Pour les deux complices, Christelle Saez et Tatiana Spivakova, cette pièce est un acte de résistance « pour combattre la peur ambiante ». « Faire un arrêt, se poser et réfléchir dans un moment important où toute la société avance et se rapproche du bord du précipice. » D’où un décor neutre fait de draps blancs qu’habite Tatiana Spivakova, incroyable interprète, simplement vêtue d’une grande chemise blanche, qui se donne corps et âme, vibrante d’intensité tant l’enjeu est important. Parce qu’il faut être gonflé pour écrire et dire ces mots.

Comme l’explique Christelle Saez : « Écrire Cœur Sacré, c’est écrire dans l’urgence d’écrire. Parce qu’il faut le faire. Sortir de la prison de sa tête. Tenter de comprendre qui nous sommes, de quoi nous sommes faits. » L’urgence a poussé ces deux jeunes femmes dans l’action, en passant par l’écriture — c’est le premier texte de Christelle Saez – la mise en scène, l’interprétation… Elles deux ont ainsi retrouvé leur orient : « L’orient de la boussole. On dit “Être sans orient”. Désorienté. »

Tout sonne juste, terriblement juste, et on en ressort ébaubi par la force et l’intensité du propos… On espère que cette pièce soit encore jouée, que ce texte soit publié afin de contribuer à faire réfléchir et, pourquoi pas, à balayer les préjugés et l’ambiance délétère de notre société.

Plûme

Jusqu’au 24 février

La Loge
77, rue de Charonne
75011 Paris
Tél. : 01 40 09 70 40
http://www.lalogeparis.fr/index.php

 Texte et mise en scène : Christelle Saez
Interprétation : Tatiana Spivakova
Création lumière : Cristobal Castillo
Création vidéo : Julien Saez
Création sonore : Malo Thouément
Production : La Compagnie Memento Mori

Tristan, au théâtre de Gennevilliers

© Alain Fonteray

De Tristan et Iseult, je ne me souvenais que de la voile noire ou blanche qui devait être hissée sur le bateau à la fin de l’histoire… Éric Vigner s’est chargé de me rafraîchir la mémoire, rappelant les exploits de Tristan contre le monstre Morholt qui terrifie la Cornouailles et, aussi, sa vie ressuscitée par la belle Iseult aux cheveux d’or. Par-delà la tragédie des deux amants et du roi Marc, Éric Vigner fait de ce mythe l’écho les tragédies d’aujourd’hui.

Au fil de la pièce, on bascule d’une époque à l’autre, les accents de l’actualité sourdent dans les propos des personnages, on saisit au vol : Boko Haram, Gaza, naufrages… Les parallèles sont saisissants, les tragédies du monde se rejoignent, ponctuées par une mise en scène qui rythme l’histoire, qui ne se joue plus à deux, mais à trois, et finalement à des centaines, des milliers d’individus…

Iseult, enlevée et vendue, femme esclave comme beaucoup, comme les jeunes lycéennes du Nigeria… claquemurée dans une robe de mariée sous laquelle son corps disparaît.

Les plaques de métal du décor modifient l’espace de chaque tableau, la vidéo capture les moments clés d’amour et de mort, la musique oscille entre baroque et rock, des rideaux de perles noir et or rendent la forêt, où les deux amants se cachent pour s’aimer, plus profonde.

Dans cette bascule du temps, Éric Vigner excelle, volant d’un passé mythique à un présent douloureux par une mise en scène efficace, et emporte le spectateur dans une réflexion sur l’amour impossible, la société prisonnière de ses préjugés, les luttes de pouvoir, les guerres…

Plûme

Jusqu’au 26 février
T2G (Théâtre de Gennevilliers)
41, avenue des Grésillons
92230 Gennevilliers
Tél. : 01 41 32 26 10
http://www.theatre2gennevilliers.com/2016-17/fr/

Texte, mise en scène, décor et costumes : Éric Vigner
avec :
Bénédicte Cerutti, Matthias Hejnar, Alexandre Ruby, Jules Sagot, Zoé Schellenberg, Isaïe Sultan et Mathurin Voltz
Collaboration artistique : Olivier Dhénin, Jutta Johanna Weiss
Lumière : Kelig Le Bars
Son : John Kaced
Atelier costumes : Anne-Céline Hardouin, assistée d’Emmanuelle Dessoude, Laëtitia Guinchard, Carole Martinière
Accessoires costumes : Robin Husband
Maquillage et coiffure : Anne Binois
Assistant à la mise en scène : Olivier Dhénin
Assistant au décor, accessoiriste : Vivien Simon

Big Freeze (thermodynamique de l’amour), au théâtre de la Reine blanche

@Romain Guillet

Dans quoi sommes-nous tombés ?
Dans un théâtre pas comme les autres, c’est sûr.
Dans une conférence sur la thermodynamique, peut-être bien.
Dans un système ouvert, fermé ou isolé ? Qui sait.

Sur la scène s’affiche une phrase : « Plateau de théâtre vide — Un public curieux : système fermé. »

Voilà qui plante le décor – façon de parler. On a plutôt l’impression d’être dans un laboratoire, serions-nous les prochains cobayes d’une expérience de thermodynamique ?

Non, les personnages arrivent… Un couple, un garçon esseulé, une mère et sa fille, un médecin et son malade, etc. De tous ces personnages, naît un grand désordre entropique –l’entropie est, comme chacun le sait ou pas, la mesure du désordre à l’intérieur d’un système. L’énergie et toute la chaleur thermodynamique qui en résultent sont bien sur scène, incarnés par des êtres cocasses, durs ou fragiles, secoués ou secouants. Nous voilà face à la création de structures dissipatives d’énergie que sont les histoires d’amour.

Car bien entendu, c’est d’amour dont il est question. Les saynètes sont explosives par les thèmes qu’elles abordent, leur mise en scène et le talent des comédiens. Le tout entrecoupé de « leçons » sur le Big Bang, l’Univers, et nous, petits grains de poussière à l’échelle du cosmos, que faisons-nous ?

C’est scientifique, sans nul doute, mais ce spectacle déborde largement ce cadre pour se promener dans les émotions qui secouent les Terriens que nous sommes. Thomas Poitevin, qui signe le texte et la mise en scène, endosse le rôle d’animateur d’émission de vulgarisation scientifique et mène tambour battant sa petite troupe dans des scènes loufoques et déjantées. Mais les comédiens sont-ils des scientifiques, ou les scientifiques des comédiens ?

C’est drôle, très drôle ! On rit beaucoup et souvent… dissipant des flux d’énergie que nous renvoient les comédiens. Bref, une soirée incroyable où connaissance ne rime pas avec ennui. Bien au contraire.

Si vous voulez rencontrer le Big Freeze, allez applaudir cette troupe de savants fous et passez une excellente soirée à envoyer et à recevoir des ondes énergétiques, euphoriques et réflexives !

Plûme

Jusqu’au 25 février, du mardi au samedi à 20 h 45
Théâtre de la Reine blanche
Scène des arts et des sciences
2 bis, passage Ruelle, 75018 Paris
http://www.reineblanche.com/portfolio_page/big-freeze/

Une création de :
La nationale fantôme
Texte et mise en scène : Thomas Poitevin
Inspiré des écrits de : François Roddier, Vincent Mignerot, Trinh Xuan Than et Hubert Reeves.
Avec :
Guillaume Arène, Andréa Brusque, Lucrèce Carmignac, Amaury de Crayencour, Ophélie Legris, Thomas Poitevin, Oriane Dioux, Fabio Acero

Création son et lumières : Ludovic Champagne
Scénographie, objets : Romain Guillet
Regards scientifiques : Oriane Dioux, Laurent Trouboul, Fabio Acero
Regard philosophique : Sophie Burdet

Déséquilibre, au théâtre Montmartre Galabru

Crédit photo @Julien James

L’entreprise n’était pas facile, mais ils s’y sont attelés. Aborder l’état d’urgence… en plein état d’urgence. Pointer du doigt les dysfonctionnements présents et à venir, le pouvoir grandissant de la police, l’arsenal des lois liberticides.

La Compagnie Certes mouille sa chemise dans une pièce écrite par l’un des siens, Romain Trevisan, présent aussi sur scène dans le rôle de l’avocat, plus vrai que nature, obligé de prendre parti.

Le thème : un jeune homme est abattu par des policiers au moment de son arrestation, sous les yeux de ses parents. Ici, pas question de juger de la culpabilité du garçon, ni de celle des policiers, pas même d’approfondir le vieux débat entre justice et vengeance. Non, tout cela n’est qu’effleuré, mais ce qui fait la force de la pièce c’est l’impact de cette tragédie (la mort d’un jeune homme) sur les personnages.

Le contraste est effarant entre la vraie vie, la douleur des parents (émouvants Yussef Larbaoui et Isabelle Hétier), la violence des policiers (bien campés par Virginie Kazandjan, Yasmine Hadj Ali et Thor Schenker) et, de l’autre côté, la rigidité et la légèreté de la Justice. Dans une interprétation époustouflante, Iman Kerroua incarne la juge, grande professionnelle du barreau, mais aussi amatrice de bons mots et d’adages. Exubérante, loufoque, dans sa robe de juge, elle mène débats et intervenants d’une main de fer.

C’est la même Iman Kerroua qui signe la mise en scène, alternant grotesque et drame, tout en subtilité… Le rythme crescendo d’une batterie accompagne le changement de décor, les souvenirs sont évoqués en ombres chinoises, et d’autres inventions que je vous laisse découvrir.

Avec ce Déséquilibre, la Compagnie Certes fait entrer le théâtre dans l’actualité de notre société, non sans une bonne dose d’humour grinçant.

Alors, osez le déséquilibre !

Plûme

Auteur : Romain Trevisan
Mise en scène :
Iman Kerroua
Avec :

Yussef Larbaoui, Romain Trevisan, Grégory James, d’Iman Kerroua, Vincent Noutary, Isabelle Hétier, Yanis Kerroua, Virginie Kazandjan, Yasmine Hadj Ali et Thor Schenker

 Jusqu’au 25 février 2017,
uniquement les samedis à 21h30

Théâtre Montmartre Galabru
4, rue de l’Armée-d’Orient
75018 Paris
http://theatregalabru.com/desequilibre/