“L’auteur avec un acteur dans le corps”, au Théâtre des Carmes (Avignon)

 ©DR

L’auteur et son double, une relation schizophrène où la lutte pour exister est vitale et peut-être nécessaire à l’acte créatif.

Ce seul en scène énergique éclaire le spectateur sur l’état émotionnel et parfois ambivalent du rappeur Mel Monty, également comédien – alias Mathias Timsit –, et de son processus de création.

Sa façon de s’approprier le texte d’André Benedetto, auteur de théâtre et l’un des fondateurs historiques du Festival « off » d’Avignon, sur cette dualité entre le créateur, tout en retenue et connecté à sa nature profonde : calme et réservée, et son double, avide de paraître et d’exister pleinement indépendamment de son alter ego, est touchante et rafraîchissante.

À travers les mots d’André Benedetto on découvre que la vie d’un « auteur-acteur » est loin d’être un long fleuve tranquille. Cette lutte entre l’être et le paraître génère beaucoup d’interrogations, de doutes et de perturbation mentale chez notre héros. Chacun de ses actes ou pensées est susceptible de déclencher un conflit d’intérêts entre son moi profond et son ego surdimensionné qui ne demande qu’à prendre le contrôle. Entre maturité et candeur, Mathias Timsit sert ce texte avec beaucoup d’humilité. Il nous emmène loin des sentiers battus ou rebattus des personnages qui nous assènent leurs convictions comme des vérités universelles, sûrs d’eux et de leur légitimité à exister et à nous donner des leçons de savoir être et de vie.

Un moment de théâtre à ne pas rater cet été si vous passez par le Festival « off » d’Avignon.

Armelle Gadenne

Le bruit du off
AVANT-PREMIÈRE AVIGNON OFF 18.

Texte André Benedetto
Avec Mathias Timsit
Mise en scène de Roland Timsit
Théâtre des Carmes,
du 6 au 29 juillet.

Publicités

“Une actrice”, au Théâtre de Poche-Montparnasse

© Pascal Gely

« Ma vie c’est le théâtre. Autrement, je m’emmerde ! »
La vie de Judith Magre est sans conteste vouée au jeu, il n’y a qu’à se pencher sur sa carrière pour en être convaincu. De Marie-Chantal, l’aristocrate idiote et snob, à Anne-Laure, cette femme qui raconte être tombée amoureuse d’un dos et déçue par sa vie dans cette pièce de Philippe Minyana, Mademoiselle Magre aurait beaucoup de choses à raconter si elle se prêtait à l’exercice. Mais voilà, c’est sans compter sur ses réticences et ses secrets !

Découvrons le lieu où se joue ce huis clos entre deux personnalités bien décidées à ne pas s’en laisser conter. L’espace dans lequel pénètrent les spectateurs ressemble à un café dans lequel aurait été organisé un « bord plateau ». Il est le prétexte à un échange vif et joyeux entre une actrice et un journaliste qui souhaite écrire une biographie sur cette femme qu’il admire tant. Il est à la fois respectueux et intrusif, essayant au fil de ses questions de la piéger sans jamais y parvenir, car elle est retorse et d’une redoutable intelligence pour éviter les chausse-trapes qu’il lui tend.

C’est un jeu du chat et de la souris, l’un veut tout savoir et l’autre en dit le moins possible ou maquille la réalité. Où se trouve-t-elle cette réalité d’ailleurs ? Que nous raconte vraiment cette merveilleuse comédienne de sa vie, nul ne le saura…

Voir Judith Magre si frêle et si vive m’a beaucoup touchée et, autant l’avouer, le soir de la représentation je suis tombée amoureuse de cette passionnée qui n’aime que jouer, dans tous les sens du terme. Car elle s’amuse à (dé)jouer les pièges de cet « intrus » bien décidé à la faire parler pour remplir les pages de son hypothétique biographie. Au-delà de ce qu’elle veut bien montrer et partager dans cette jolie pièce de Philippe Minyana, c’est ce qu’elle cache et la façon dont elle le fait qui nous divertit le plus. Sa silhouette, son regard de chatte sacrée, sa voix aux intonations envoûtantes et son humour sont bouleversants.

Thierry Harcourt, également metteur en scène de la pièce, compose un journaliste charmeur et lui-même sous le charme de cette actrice qu’il admire. C’est avec douceur et beaucoup de respect qu’il tente de lui soutirer des bribes de souvenirs. S’il semble sans attente, son carnet de notes en main il sait cependant exactement où il va et ce qu’il veut. Ses questions sont précises et il ne baisse jamais les armes face aux réticences de sa « victime » amusée et joueuse. Usant de son charme, il utilise des stratagèmes tels que le chant ou la danse pour arriver à ses fins et faire diversion sans jamais y parvenir.

Cette pièce est un beau moment d’intimité et de partage qu’il ne faut pas rater.

Armelle Gadenne

De Philippe Minyana
Mise en scène Thierry Harcourt
Avec
Judith Magre 
Thierry Harcourt ou Christophe Barbier (3, 4, 5 et 8 juillet)
Assistante à la mise en scène Claudia BACOS

Jusqu’au 15 juillet 2018
Théâtre de Poche-Montparnasse

Tél. : 01 45 44 50 21
Du mercredi au samedi à 19h, dimanche à 15h
www.theatredepoche-montparnasse.com

 

 

 

“Orfeo ed Euridice”, au Comédia

© Benloy

Pour Gluck, l’opéra et le théâtre étaient indissociables et devaient se fondre l’un dans l’autre, dans un dépouillement d’ornements superflus.

Bernard Jourdain et Isabelle Huchet, metteur en scène et scénographe, partagent cette vision d’aller à l’essentiel et servent cette histoire d’amour et de mort avec finesse, intelligence et une grande créativité.

 Il y a d’abord la musique de Gluck, d’une beauté pénétrante, soutenue par des chœurs et des ballets, et jouée par un orchestre dirigé par Romain Dumas, jeune chef d’orchestre et compositeur. Puis les voix du chœur Vox Opéra et des chanteurs ; Théophile Alexandre, contre-ténor et danseur, Orfeo aérien et touchant, qui nous charme autant qu’il charme les esprits infernaux ; les sopranos aux voix puissantes : Aurélie Ligerot, Euridice gracieuse et délicate, et Chloé Chaume, l’Amore bienveillant guidant le héros à travers les dédales et les pièges de l’enfer.

Il y a aussi les couleurs, le noir du deuil et le rouge des flammes de l’enfer, celui du lien de laine rouge donné par l’Amore – tel un fil d’Ariane – qui va mener l’amoureux à son épouse défunte, formant une pelote qui grossit au fur et à mesure qu’Orfeo se rapproche d’Euridice. Le marron des chrysalides humaines suspendues au-dessus de la scène et le blanc des âmes perdues qui errent dans les limbes. Les furies masquées de têtes de mort et habillées en noir avec des cordes blanches cousues sur le corps, tels des os de squelettes, évoluant au milieu d’une marée d’âmes en perdition, qui pulse par vagues…

Les vêtements sciemment intemporels et de toute beauté sont inspirés des hanboks coréens. Leurs teintes sont adaptées à chaque personnage, dans des tons ocre et marron pour Orfeo, et lumineux (or et blanc) pour l’Amore et Euridice.

La scénographie, très épurée, associe le classicisme de l’œuvre à une mise en scène moderne et inventive grâce à des décors très graphiques. Des écrans de formats différents, où sont projetées des images soutenant les tableaux, plongent les spectateurs dans un univers onirique, telle la vidéo de pluie avec une silhouette de femme, alter ego de l’héroïne, mimant le désespoir de l’enfermement, en même temps qu’Euridice évolue sur la scène, perdue et isolée dans les limbes. Ou, plus classique, le tableau où la défunte semble être enfermée dans une cage de verre, debout et figée sous un voile qui la recouvre entièrement, est digne des madones d’un Strazzia ou d’un Corradini.

Il y a beaucoup à dire mais encore plus à découvrir. Je forme des vœux pour que ce spectacle d’une grande qualité trouve son lieu pour exister pleinement.

Merci de m’avoir enchantée. Je souhaite le meilleur à ce merveilleux Orfeo ed Euridice, dont la beauté et l’émotion ont enthousiasmé le public présent lors de cette représentation au Comedia.

 Armelle Gadenne

Tragédie opéra en trois actes de Christoph Willibald Gluck
Livret original de Raniero de’ Calzabigi
Créé à Vienne en 1762
Version italienne avec contre-ténor
Direction musicale : Romain Dumas
Mise en scène : Bernard Jourdain
Scénographie : Isabelle Huchet et Antoine Milian
Costumes : Isabelle Huchet
Chorégraphie : Delphine Huchet
Lumières : Christophe Schaeffer
Avec :
Théophile Alexandre (Orfeo), Aurélie Ligerot (Euridice), Chloé Chaume (l’Amore) L’orchestre symphonique et lyrique de Paris et le chœur Vox Opéra

Opéra Côté Chœur est une compagnie lyrique qui produit et diffuse en Île-de-France – et au-delà – des opéras à des prix abordables pour les municipalités, afin d’aller à la rencontre de publics nouveaux.
opera-cote-choeur.fr

 

“Rien à dire”, au 13e Art

©Alejandro Ardilla

« C’est quoi l’utilité du clown ? Quels sont ses matériaux ? La fonction du clown est de créer un “trou”. Pour regarder l’humanité d’une façon différente. Ses matériaux sont : l’empathie, la surprise, le rire. C’est un espace entre l’optimisme et la nostalgie, d’où peut jaillir la beauté. La poésie. » Leandre Ribera

Artiste catalan issu du spectacle de rue, Leandre Ribera a peaufiné Leandre clown dans Rien à dire au fil des années jusqu’à en faire ce pur moment de drôlerie, de poésie et d’humanité.

Utilisant le mime et l’acrobatie, il prend littéralement son public par la main pour l’emmener dans son imaginaire, et ça marche. Tout le monde joue le jeu avec enthousiasme et bonne humeur, y compris les spectateurs qu’il invite sur scène pour en faire des acteurs à part entière de son histoire. Son adaptabilité et la subtilité de son jeu rendent très intéressante et touchante la façon qu’il a d’accueillir avec douceur et bienveillance le jeu de l’artiste en herbe avec qui il a choisi de jouer une partition. Il a l’art de solliciter et de libérer son acolyte d’un moment sans dire un mot, en se servant juste de son corps, avec un naturel désarmant.

Lorsque le public arrive dans la salle, il découvre une scène meublée de bric et de broc comme si le maître des lieux était en rupture avec la société et tentait de recréer un semblant de foyer. Les meubles de récup, de guingois, sont prétexte à des sketches hilarants. Il y a notamment une table à trois pieds, une commode aux tiroirs sans fond… et surtout, une armoire hantée remplie de chaussettes. Car les chaussettes jouent un grand rôle dans l’histoire que nous propose ce clown tendre et attachant.

Mais chut ! J’arrête là ma chronique et vous invite à aller découvrir ce spectacle original dans lequel chacun peut jouer un rôle, rire et se lâcher. C’est une belle rencontre avec les autres et surtout avec un comédien délicieux et tellement créatif.

Armelle Gadenne

Jusqu’au 20 mai 2018
Mise en scène :
Leandre clown ou Leandre Ribera
Scénographie : XescaSalvà
Lumière : Marco Rubio
Composition musicale : Victor Morato
Prix de Circ Ciutat de Barcelona 2014
Prix de Circ de Catalunya meilleure mise en scène 2014

Théâtre le 13e Art
Place d’Italie
75013 Paris
Tél. : 01 53 31 13 13
www.le13emeart.com

En tournée :
MAI

Du mardi 22 au vendredi 25 : Festival Mai-Li-Mai-Lo – CHATEAU ARNOUX – Saint-Auban (04)
Samedi 26 : Mur à gauche – SAINT-MARTIN-DE-SEIGNANX (40)

JUIN
Samedi 8 : Kaldearte – VITORIA( ES) – Version rue
Vendredi 15: Sous châpiteau – PITRES (27)
Samedi 16: Festival Vassy fait-moi rire – VALDALIÈRE (14)

JUILLET
Vendredi 6 : Festival Vie à la Rue – BORDEAUX – rue
Samedi 7 : MÉRIGNAC – rue
Samedi 28 : Un p’tit Air de Festival- LOURNAND (71) – Version rue

 

 

 

“L’éventreur”, au Théâtre de l’Essaion

Eventreur-4Eventreur-8

Prenez garde en vous promenant à Whitechapel, mesdames les travailleuses de la nuit…, il se pourrait bien que Jack the Ripper croise votre chemin !

« Dix petites catins sans espoir de ciel… »

En cette fin d’année 1888, il ne fait pas bon être une prostituée à Londres dans l’East End, cette pièce nous replonge au cœur des événements durant lesquels Mary Ann, Anny, Elizabeth, Catherine et Mary Jane, dernière victime âgée de 20 ans à peine, et d’autres ont été sauvagement assassinées et éviscérées, pour la plupart.

À l’époque, les « passes » avaient lieu la nuit, dehors, sur le trottoir, dans une arrière cours ou sous un porche de façon furtive. Il était donc aisé pour le tueur d’agir sans être repéré malgré les moyens mis en place pour l’arrêté et 100 suspects interrogés, car la ville avait peur. La Reine Victoria elle-même s’en inquiéta et ordonna qu’on arrête cet assassin.

130 ans après, le serial killer a enfin été démasqué par le détective C. Marmaduke Perthwee et son ami Ackroyd, qui entraînent le spectateur au cœur de leur enquête.

Trois comédiens, musiciens et chanteurs servent cette histoire effrayante : Delphine Guillaud qui joue toutes ces pauvres filles, mais pas que… ; Vincent Gaillard qui campe plusieurs personnages hauts en couleur, dont Ackroyd et surtout le Dr Phillips, hilarant médecin légiste avec son accent allemand à couper au couteau – c’est le cas de le dire. Sans oublier François Lis, déterminé et méthodique Perthwee qui explore les sentiers de l’imaginaire et sort du cadre pour trouver le coupable.

Il y a plein d’indices sur ce dernier qui sont donnés durant le spectacle, mais je ne vous les dévoilerai pas, car je ne veux pas vous mettre sur la voie de la résolution de l’une des plus mystérieuses histoires de tueurs en série.

Allez plutôt voir ce spectacle musical, drôle et plein d’entrain, malgré son sujet dramatique. Les talents réunis de Stéphanie Wurtz, la metteuse en scène, et de François Lis, inspiré par Pierre Dubois, auteur de la nouvelle parue dans les Contes de crimes, nous proposent une partie de cache-cache aussi surprenante que son dénouement.

Armelle Gadenne

Auteur : François Lis d’après une nouvelle de Pierre Dubois,
tirée des « Contes de Crime » Editions Hoëbeke
Mise en scène : Stéphanie Wurtz
Distribution : Delphine Guillaud, Vincent Gaillard et François Lis

 

Théâtre de l’Essaion
6, rue Pierre-au-Lard, Paris 75004
http://www.essaion-theatre.com/spectacle/718_leventreur.html

Du 13 janvier au 9 juin 2018
Les samedis à 18 h

 

“La Ménagerie de verre”, au T2G

© Elizabeth Carecchio

Cette pièce américaine d’après-guerre est contemporaine de la création de l’Actors Studio, dont Lee Strasberg a créé la méthode, qui a permis aux comédiens membres de travailler leurs rôles pour faire exister leurs personnages, loin des studios, et aller fouiller dans leurs émotions les plus enfouies. L’œuvre de Tennesse Williams est associée à ces pratiques qui vont puiser dans leur affect.

 On retrouve ce travail des émotions dans ce jeu de mémoires biaisées, grâce aux formidables comédiens mis en scène par Daniel Jeanneteau.

Dominique Reymond, incroyable Amanda, fantasque et déterminée, mère inquiète pour son avenir et ceux de ces enfants. Puis Jim-Quentin Bouissou en fils et frère aimant (également le narrateur), déchiré par l’histoire familiale, qui voudrait partir mais se l’interdit, marqué par l’abandon du père. Et enfin, Solène Arbel, qui sait si bien jouer de sa fragilité pour faire vivre les hésitations et les peurs de Laura, la fille introvertie et infirme incapable d’être en relation avec le monde extérieur, préférant se réfugier dans son imaginaire grâce à ses animaux de verre. Sans oublier Olivier Werner, Jim le galant, qui dégage une grande humanité et la bienveillance nécessaire pour rassurer et approcher Laura. Tous sont touchants et généreux dans ce qu’ils partagent de leurs univers intérieurs.

Les personnages évoluent dans un appartement au décor feutré dont les murs sont faits de voiles, et la moquette blanche épaisse fait penser à du coton, sur lequel ils glissent et s’enfoncent. Les jeux de lumières s’amusent avec leurs ombres. Deux scènes m’ont particulièrement plu : celle où la mère marche, coiffée et habillée comme une geisha (souvenirs de l’expérience japonaise du metteur en scène ?), flottant presque au-dessus du sol. Et celle, plus intimiste, avec Laura et Jim, décorée d’un candélabre dont les bougies se reflètent dans le miroir d’une psychée et d’une énorme suspension faite de tulle mousseux. Un travail de photographie incroyable.

Laissez-vous emmener dans les univers réunis de Tennesse Williams et Daniel Jeanneteau.

Armelle Gadenne

Texte : Tennessee Williams
Traduction : Isabelle Famchon
Mise en scène : Daniel Jeanneteau
Avec :  Solène Arbel, Quentin Bouissou, Dominique Reymond, Olivier Werner

Du 21 mars au 2 avril
Lundi, mercredi, jeudi et vendredi à 20 h
Samedi à 18 h et dimanche à 16 h
Relâche le mardi
Théâtre de Gennevilliers,
41, avenue des Grésillons
92230 Gennevilliers
https://www.theatre2gennevilliers.com/

 

 

“Affaires courantes”, au Théâtre de Belleville

Grandeur et décadence d’un grand patron d’industrie qui a réussi dans les affaires, mais dont la vie privée part en lambeaux.

Achille Harlay de Thou, patron cynique et sociopathe d’une transnationale d’essuyage industriel, dont le produit phare est le « papier toilette », est tellement puissant qu’il s’arroge tous les droits… manipuler, maltraiter, acheter tout et tout le monde, du moment qu’il en tire un profit.

Il faut dire que ses talents d’orateur et son chéquier lui facilitent grandement la tâche ; des ouvriers en grève à ces proches collaborateurs en passant par les propriétaires d’une maison qu’il convoite, il arrive toujours à ses fins. Tout a un prix, peu importe lequel !

Mais ce personnage odieux a une faille, une blessure secrète qui le dévore de l’intérieur et qui lui fera prendre une décision radicale.

Grâce à l’écriture de Xavier-Valéry Gauthier, d’une grande précision et d’une grande férocité, les comédiens sont convaincants et à l’aise dans cette critique d’une société ultracapitaliste et inhumaine. Mention spéciale à Brontis Jodorowsky qui joue de manière subtile un patron dénué d’empathie, qui ne sait pas comment gérer ses émotions les plus intimes.

La mise en scène qui utilise les ouvriers de l’usine pour modifier le décor en fonction des lieux où se situe l’action est une idée plutôt réussie.

C’est une pièce à voir car elles ne sont pas si nombreuses à montrer de façon aussi crue la réalité d’une société vue des deux faces d’une même « pièce » !

Armelle Gadenne


Texte :
Xavier-Valéry GAUTHIER
Mise en scène : Diane CALMA et Xavier-Valéry GAUTHIER
Distribution : Brontis JODOROWSKY, Juliette CROIZAT, Christophe LABAS-LAFITE, Marjorie de LARQUIER, Diane CALMA, Xavier-Valéry GAUTHIER, Manuel MARTIN

Théâtre de Belleville
94 rue du Faubourg du Temple
75011 Paris
http://www.theatredebelleville.com/programmation/affaires-courantes

“Hotel Paradiso”, au théâtre Bobino

Markus Michalowski et Hajo Schüler, les fondateurs du collectif Familie Flöz, ont été formés à l’école Folkwang, université d’arts libéraux située à Essen, en Allemagne, qui a notamment accueilli dans ses murs des artistes comme Pina Bausch, célèbre danseuse et chorégraphe allemande.

Leurs spectacles, qui allient principalement la danse, le mime, la musique et l’acrobatie, sont un hommage au cinéma muet. Chaque émotion ou attitude est jouée de façon appuyée jusqu’à rendre les situations cocasses, drôles ou émouvantes. Tout est prétexte à faire réagir le public et c’est réussi.

Les masques imaginés et réalisés par Hajo Schüler sont disproportionnés – grands nez, grandes oreilles – par rapport aux corps des comédiens qui sont comme des marionnettes douées de vie.

Hotel Paradiso est un spectacle plein de fraîcheur, extrêmement drôle et un rien loufoque, qui joue aussi sur le comique de situation et de répétition.

Comme son titre l’indique, l’histoire a lieu dans un hôtel quatre étoiles situé à la montagne et tenu par la famille Flöz. Elle est composée de la grand-mère qui joue beaucoup de sa canne, du frère et de la sœur qui se battent comme des chiffonniers pour en prendre la direction – cela donne lieu à de vilains tours de haut vol comme déchirer les nouveaux rideaux installés par la sœur ou casser les disques préférés du frère…, car la musique, et aussi la danse, sont très présents dans ce spectacle.

L’un des lieux centraux étant quand même « la cuisine », dont on ne voit que la porte et qui est occupée par le cuisinier à tête de cochon ou de veau… on ne sait pas trop, et son chien qui aboie dès que quelqu’un veut y entrer. Jusqu’au moment où les morts commencent à défiler de façon de plus en plus soutenue, y compris le chien, donnant beaucoup de travail en cuisine, à entendre la scie circulaire qui découpe les os.

Je vous invite à aller découvrir ce spectacle original et inventif où se croisent plus d’une quinzaine de personnages joués par seulement quatre comédiens, autant dire que le rythme est soutenu. Vous y croiserez d’autres héros ordinaires comme la femme de ménage cleptomane, amoureuse du fils de famille, et les clients de l’hôtel, tous aussi loufoques les uns que les autres.

Armelle Gadenne

Auteur : la Familie Flöz
Interprètes : Sébastien Kautz, Marina Rodriguez-Llorente, Thomas Rascher, Frederik Rohn, Hajo Schüler, Michael Vogel et Nicolas Witte
Réalisateur/Metteur en Scène : Michael Vogel

Du 16 janvier au 4 février 2018
Bobino
14-20, rue de la Gaîté, 75014 Paris
Tél. : 01 43 27 24 24
http://bobino.fr/?fiche=1167

 

“Premier amour” de Samuel Beckett, au Théâtre de Nesle

 

Affiche Premier Amour.Nesle-1

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Photos Armelle Gadenne

Premier texte de Beckett écrit en français en 1946, comme pour s’isoler de ses racines, et publié en 1970, Premier amour est un texte qui n’était pas prévu au départ pour la scène. Il n’y a d’ailleurs aucune indication de mise en scène, ce qui laisse libre cours au comédien et au metteur (là, à la metteuse en scène) d’imaginer le décor et les attitudes du personnage.

C’est l’histoire surréaliste d’un homme asocial qui, après avoir perdu son père, se retrouve à la rue et se réfugie dans le cimetière où ce dernier est enterré. Il aime la compagnie des cadavres, dont il trouve l’odeur plus agréable que celles des vivants [… qui puent…]. Pourtant, ses petites habitudes ordinaires vont être bousculées par l’arrivée d’une femme avec qui il vivra, malgré lui, une vie dont il ne veut pas et qu’il finira par fuir pour retrouver sa solitude et ses souffrances physiques.

À travers les souvenirs de son premier et seul amour, il va nous raconter sa vie avec cynisme et truculence.

Tout commence par des bruits de pas sur le gravier d’une allée. Le narrateur arrive sur scène où flottent des pages attachées à des fils, comme des souvenirs retenus pour ne pas les oublier, et pose son sac sur un banc sur lequel il s’assied.

Il a l’habitude de s’installer sur ce banc pour profiter de la solitude qu’il recherche à tout prix. Ses seules compagnes étant ses douleurs qui lui font oublier toutes formes d’émotions.

Puis il raconte son histoire, l’expulsion de sa chambre après la mort de son père, ses errances, la rencontre avec « lulu » cette prostituée qui va l’accueillir chez elle et qui va prendre soin de lui malgré son attitude acariâtre…, jusqu’à sa fuite pour retrouver sa tranquillité d’esprit et ses souffrances physiques.

Pascal Humbert donne au public de façon généreuse et lui permet de rentrer dans ce texte qui trouble et dérange autant qu’il fait rire.

La mise en scène de Mo Varenne est sobre et colle bien à ce héros désenchanté et si attachant.

Allez voir cette pièce unique, annonciatrice de l’œuvre de Samuel Beckett.

Armelle Gadenne

Pascal Humbert dans le seul-en-scène « Premier Amour »
Auteur : Samuel Beckett
Mise en scène de Mo Varenne

Les vendredis du 5 janvier au 23 février 2018 à 19h,
Au Théâtre de Nesle
8 rue de Nesle, 75006 Paris
http://www.theatredenesle.com/
Tél. : 01 46 34 61 04

 

 

 

“Mon Ange” au Théâtre Tristan Bernard

 

Ce diaporama nécessite JavaScript.

« Inspiré d’une histoire vraie, Mon Ange relate l’incroyable destinée d’une jeune fille kurde devenue malgré elle le symbole de la résistance lors du siège de la ville syrienne de Kobané en 2014-2015. »

L’ange de Kobané c’est Lina El Arabi, seule sur scène en robe du soir noire.

Le décor, une voûte de feuillage ; tour à tour feuilles de vigne de la ferme familiale ou camouflage ? Au sol, un monticule de terre.

Lina El Arabi est habitée par Rehana-la guerrière, et par toutes les combattantes mortes d’avoir pris les armes pour défendre leur liberté et leur pays face à Daesh. Elle dégage une telle force, une telle détermination, qu’elle en est impressionnante.

À travers sa voix cassée, puissante et tout en nuances, elle fait revivre la bienveillance de son père, la détresse et la peur de sa mère, la violence et la brutalité de ses bourreaux, la douleur et la haine des combattantes qu’elle rejoint… Et puis son corps, droit et fier, qu’elle utilise pour jouer tous les personnages de la pièce… fragile et menu ou si menaçant qu’il semble grandir, s’étoffer.

Tour à tour petite fille de son père qui lui apprend à manier le fusil, jeune fille qui décide de son avenir : elle sera avocate, et bien dans son temps : elle écoute du Beyoncé, Rehana va passer brutalement d’une insouciance heureuse à la violence de la guerre. Cette guerre qui fera naître en elle une détermination sans faille de faire face au fanatisme de Daesh, jusqu’à la mort. Le passage où elle nettoie son fusil les yeux bandés en détaillant chaque geste raconte le passage de la victime désignée à la combattante prête à tout.

Lina El Arabi joue avec passion, sans se ménager. Au fur et à mesure de l’histoire sa voix se brise, on devine une profonde tristesse et des sanglots qui ne peuvent pas sortir, mais la rage est plus forte que tout et la porte pendant plus d’une heure la laissant à bout de souffle à la fin de la pièce. Elle donne tout, avec une grande générosité.

La mise en scène de Jérémie Lippman est brute et dépouillée. Les lumières de Joël Hourbeigt et l’univers sonore d’Adrien Hollocou sont indissociables. Je retiendrais le crépitement des mitraillettes, l’explosion du 4×4, le claquement sec des coups de feu qui sont si violents que le public sursaute, semblant pris dans les tirs croisés, les acouphènes après les tirs… À la fin, le corps de Rehana, debout avec son fusil, transformée en statue de bronze, fait d’elle une martyre.

Le magnifique texte de Henry Naylor et la traduction d’Adelaïde Pralon nous plongent au cœur de la terreur et de l’insensé. Ils nous font toucher du doigt une réalité d’une violence inouïe. Dans cette pièce tout respire l’intelligence et l’humanité. Allez voir cette pépite !

Armelle Gadenne

Jusqu’au 6 janvier 2018
Théâtre Tristan Bernard
64, rue du Rocher
75008 Paris
Tél. : 01 45 22 08 40
http://www.theatretristanbernard.fr/

Mon Ange – « Angel » de Henry Naylor
Avec Lina El Arabi
Traduction : Adélaïde Pralon
Mise en scène : Jérémie Lippman
Décors : Jacques Gabel
Costumes : Colombe Lauriot-Prévost
Lumières : Joël Hourbeigt
Musique originale : Adrien Hollocou

 

 

“La Chambre de Marie Curie”, au Théâtre de l’Épée de Bois

14x20,5cm-RECTO-EXE-basse-def-2

L’orage, des coups de tonnerre violents. Le corps de Pierre Curie est étendu au milieu d’une pièce. Il est mort renversé par un fiacre un jour de pluie. « A quoi pensait-il ? », se demande Marie Curie. Plusieurs fois, elle va passer devant le mort et être saisie, bouleversée en voyant l’être aimé sans vie, parti trop tôt et trop brutalement. « Il n’y a pas que la science qui est en deuil ! » Puis va s’installer un dialogue entre l’époux défunt et sa jeune veuve.

Dans cette pièce chaque scène, chaque situation, est rythmée par la nuit, avec en fond sonore : l’orage ou la musique (bravo à Mickaël Vigier et Lionel Haug). Au début, les coups de tonnerre sont assourdissants et m’ont fait ressentir la violence de la perte, le déchirement qu’éprouve Marie, femme amoureuse, jeune veuve désemparée et mère de deux petites filles devenues orphelines de leur père.

Comment continuer sans l’être avec qui elle partageait l’amour et la recherche. Elle est en exil de son pays et de son mari. Elle se décrit comme une somnambule à la dérive, une âme sans corps. Penchée sur sa dépouille, Marie parle à Pierre. Elle se souvient…

À travers leurs souvenirs les deux époux, joués par Jean-Michel Fête, un Pierre Curie doux et passionné, et Soizic Gourvil, merveilleuse Marie Curie à laquelle elle ressemble quasiment trait pour trait, le spectateur va accéder à l’intimité du couple. Les souvenirs se réinventent : leur rencontre d’abord, leur passion naissante, les débuts sans argent, la chambre de Marie dans une soupente, le froid, la glace qu’il fallait casser pour pouvoir se laver. S’aimer, travailler, chercher.

Cette recherche qui les unit plus que tout et qui les fait se lever la nuit pour aller au laboratoire admirer les fioles bleues luminescentes et chercher, chercher encore. « C’est injuste de mourir. »

Marie devra poursuivre seule son rêve scientifique et humanitaire. Le temps passe, la Grande Guerre est là, Marie s’engage sur le front pour secourir les blessés et fait équiper des camions, « les petites Curie », d’appareils à rayons X pour repérer les fractures et localiser les éclats d’obus. Grâce à ses carnets de notes, elle a laissé les traces de son organisation et surtout des interventions effectuées. À la radio et au micro, les acteurs égrainent les noms des soldats de toutes nationalités. C’est un moment fort qui nous rappelle que beaucoup d’étrangers des colonies se sont battus pour la France.

Je termine cette chronique par une pensée à Filip Forgeau, dont la mise en scène est sobre et inventive. Tout m’a plu. Courez voir cette pièce sur l’amour, la volonté et le courage, vous serez touché.

Armelle Gadenne

Du 4 au 23 décembre 2017
Du lundi au vendredi à 20 h 30 – le samedi à 16 h et 20 h 30
Théâtre de l’Épée de Bois
Cartoucherie – Route du Champ de Manœuvre – 72012 Paris
01 48 08 39 74 – 01 48 08 18 75 – www.epeedebois.com

Texte et mise en scène : Filip Forgeau
Avec : Soizic Gourvil et Jean-Michel Fête
Lumières : Mickaël Vigier
Univers sonore : Lionel Haug
Durée du Spectacle 1 h 20 – À partir de 13 ans

 

 

 

“Price” au T2G

Price3©JeanLouisFernandez073_site

© Jean-Louis Fernandez

 

La pièce est tirée du roman éponyme de Steve Tesich, qui traite du passage brutal à l’âge adulte de son héros, Daniel Boone Price.

Tout commence par un concours de lutte qui va décider de l’avenir de Price, 18 ans, qui vit dans l’Amérique des années 60, dans l’Est Chicago plus précisément, banlieue industrielle et prolétaire frappée par le chômage.

Quel futur pour Daniel et pour ses amis : Larry Misiora, le rebelle, et Billy Freund qui ne se remet pas de la mort de son père ? Vont-ils pouvoir préserver leur amitié ? Vont-ils suivre les traces de leurs parents : l’usine, une vie subie et désenchantée ?

L’histoire respire l’authenticité, elle capte les incertitudes de l’adolescence. Le jeu des acteurs est intéressant et très travaillé.

Même si je n’avais pas lu le livre, il m’a semblé que l’adaptation et la narration étaient fidèles au roman de Tesich.

Antoine Kahan, qui joue Daniel, est subtil et d’une grande sensibilité. J’aurais cependant aimé que certaines émotions soient plus lisibles et plus bouleversantes, comme le choc pour le héros de voir la réalité de Rachel, son premier et grand amour d’adolescent dont il attend tout, jouée par Inès Cassigneul parfaite en perverse-narcissique ; la révélation du secret de ses parents ; la mort de son père. Peut-être n’ai-je pas compris à quel point le personnage est perdu et dépassé par les événements ?

Les personnages et les situations gravitent autour de Price en fonction du lieu où se situe l’action. L’espace, vaste, est conçu de telle manière que les acteurs qui ne sont pas impliqués dans une scène restent sur place pour pouvoir intervenir à tout moment et faire évoluer l’histoire. Cela fonctionne et rend fluide chaque situation, même si parfois j’ai dû faire un effort de concentration pour ne pas perdre le fil des événements et comprendre où je me trouvais et ce qui se jouait, tant le rythme est soutenu.

J’ai été particulièrement marquée par des passages crus comme le jeu de Rodolphe Dana en père de Rachel débraillé et alcoolique, qui dégage quelque chose de malsain et de vulgaire ; la mort du père de Daniel – Simon Bakhouche – qui se déshabille exposant son corps pratiquement nu au public –, les scènes de sexe hyperréalistes…

Je n’ai pas vu passer les deux heures que dure la pièce et en sortant j’étais un peu perdue. Tout n’est pas parfait dans cette adaptation, mais malgré tout l’histoire, la recherche de la justesse de jeu et des situations m’ont intéressée.

Je trouve cette façon de travailler de manière collective riche et passionnante. Je trouverais très intéressant d’assister à cette recherche pour une pièce en construction.

Armelle Gadenne

Du 16 novembre au 2 décembre
lundi, jeudi et vendredi à 20h, samedi
à 18h et dimanche à 16h

PRICE au T2G
http://www.theatre2gennevilliers.com/
Texte : Steve Tesich (Éditions Monsieur Toussaint Louverture)
Traduction : Jeanine Hérisson
Création collective : dirigée par Rodolphe Dana adaptation
Avec : Simon Bakhouche,
Grégoire Baujat,
Inès Cassigneul,
Rodolphe Dana,
Françoise Gazio,
Antoine Kahan,
Lionel Lingelser.

“Le Quai des Brumes” au Théâtre de l’Essaïon

Jean, déserteur de l’armée coloniale, débarque au Havre dans l’espoir de fuir les combats et de quitter la France. Il se réfugie chez Panama, un bar situé près des docks où il rencontre Nelly, une jeune fille fragile et sans repères. C’est le coup de foudre. Terrorisée par son inquiétant tuteur, Zabel, Nelly vit dans la peur. D’autres personnages gravitent autour des deux amants : Lucien, un petit truand de quartier à la recherche de Maurice, l’amant de Nelly, qui a disparu sans doute assassiné par Zabel ; Michel, un peintre suicidaire… Dans ce huis clos fatal, Jean va inexorablement à la rencontre de son destin.

Le metteur en scène et comédien Philippe Nicaud, a adapté le film du duo Carné-Prévert pour le théâtre, d’après le roman éponyme de Pierre Mac Orlan, publié en 1927.

Dès que je suis entrée dans la salle, j’ai eu l’intuition que j’allais passer un moment émouvant. Je ne saurais vous dire pourquoi, mais en voyant le décor et tous les personnages sur scène, chacun à sa place et dans son rôle, avec l’accordéon en fond sonore, j’ai été touchée et curieuse de ce que j’allais découvrir.

Je n’ai pas été déçue tant le jeu des comédiens est intense et diffuse la poésie de Jacques Prévert avec une grande force. Comme ils sont généreux, habités par le désespoir, les failles et le besoin d’amour et de reconnaissance de leurs personnages. Jean et Nelly, dont le coup de foudre va leur faire vivre une courte mais profonde passion et construire des rêves de bonheur et de liberté ; Zabel, l’oncle inquiétant et dangereux qui, malgré tout, laisse transparaître sa fragilité d’homme amoureux et prêt à tous les extrêmes. J’ai ressenti chaque émotion, la colère, la tristesse, le désespoir de Michel et la rage de Lucien, joués par Sylvestre Bourdeau, impressionnant.

La bienveillance aussi, celle de Panama qui, l’air de rien et sans poser de questions, est à l’écoute et prêt à aider ceux qui sont dans la peine. Chapeau bas à M. Nicaud, à ses talents de metteur en scène, de comédie et… de musicien.

L’espace était saturé de désespérance et pourtant j’étais captivée et heureuse d’assister à une représentation d’une telle qualité.

Le décor est un mélange d’accessoires bruts. La façon dont Philippe Nicaud a imaginé chaque lieu simplement en modifiant la position des objets ou en changeant l’intensité lumineuse est astucieuse. Le camion composé d’une caisse, de deux projecteurs et de tabourets avec le bruit du moteur en fond sonore, est bluffant de réalisme. Il sollicite notre imagination et cela fonctionne. Pour chaque lieu, les objets sont installés par les acteurs de façon simple et précise en fonction de là où se situe l’action.

Des répliques entre Jean et Nelly résonnent encore en moi, non pas celles auxquelles tout le monde pourrait s’attendre, mais celles-ci : « Tu vas où ? Je sais pas. Alors on va du même côté… » Suivez Jean et Nelly, allez donc à l’Essaïon voir cette pépite. Vous en ressortirez bouleversé et ravi d’avoir vécu pour un temps ce moment de partage et d’émotions.

Armelle Gadenne

 

Adaptation théâtrale inédite tirée du scénario original de Jacques Prévert.
– Auteur : Jacques Prévert
– Mise en scène : Philippe Nicaud
– Distribution : Idriss, Sara Viot, Fabrice Merlo, Pamphile Chambon, Sylvestre Bourdeau, Philippe Nicaud

Du 6 octobre 2017 au 14 janvier 2018 :
les vendredis, samedis à 19 h 30 et les dimanches à 18 h
Relâches : 24 et 31 décembre
http://www.essaion-theatre.com/typespectacle/55_6-ans-et-plus.html

“Les Aveugles”, au T2G

Peu avant la parution de sa pièce, Maeterlinck écrivait : « Quelque chose d’Hamlet est mort pour moi le jour où je l’ai vu mourir sur la scène. La représentation d’un chef-d’œuvre à l’aide d’éléments accidentels et humains est antinomique. »

Il aurait été dommage de tenir compte des réserves émises par l’auteur et de ne pas mettre en scène cette œuvre originale et puissante sur l’éveil à la réalité, à la conscience de sa propre mortalité à travers l’histoire d’aveugles abandonnés en pleine nature. Loin de leur hospice, ils attendent le retour d’un vieux prêtre qui les a guidés jusque-là, parti, et qui ne reviendra pas…

La mise en scène est étonnante : les spectateurs pénètrent dans une salle remplie de brouillard et s’asseyent sur des chaises installées dans tous les sens. Les acteurs (six hommes et six femmes) sont assis parmi eux. « Plus de face-à-face, mais un mélange », explique Daniel Jeanneteau. Le jeu est sobre et semble curieusement spontané.

La pièce commence au moment où les aveugles s’interrogent sur l’absence du prêtre. Leur inquiétude face à l’isolement, à l’environnement et aux bruits qu’ils ne connaissent pas grandit peu à peu. Ils s’encouragent, se questionnent et essaient de se rejoindre pour se rassurer, jusqu’au moment où l’un d’entre eux découvre le cadavre du prêtre.

Enveloppés d’obscurité et de mystère, ils cherchent des repères, des raisons d’espérer : le nouveau-né d’une des aveugles, voyant, ne peut-il les guider… Tout évoque le désespoir et la fin.

L’expérience sensorielle et humaine est forte et singulière, le public est plongé dans les mêmes conditions d’isolement et de perte de repères que les aveugles… Je me suis d’ailleurs surprise à fermer les yeux pour mieux ressentir le texte et les émotions des personnages, et à me laisser porter par les sons : murmures, lamentations, cris, etc.

Le parti pris de Daniel Jeanneteau est clairement de réunir, de rapprocher émotionnellement : « Cela partirait d’une assemblée disloquée pour, petit à petit, éprouver quelque chose ensemble, peut-être construire une émotion. »

J’ai aimé vivre pleinement cette aventure étrange et loin de ma réalité quotidienne. Je vous encourage à la vivre à votre tour.

Armelle Gadenne

Texte Maurice Maeterlinck
Mise en scène Daniel Jeanneteau
Avec : Makrina Anastasiadou – Solène Arbel – Stéphanie Béghain – Pierrick Blondelet – Geneviève de Buzelet – Jean-Louis Coulloc’h – – Estelle Gapp – Charles Poitevin – Benoît Résillot – Azzedine Salhi – Gaëtan Sataghen  – Anne-Marie Simons

Jusqu’au 25 septembre
T2G – Théâtre de Gennevilliers
41, avenue des Grésillons
92230 Gennevilliers
http://www.theatre2gennevilliers.com/les-aveugles/
Lundi, jeudi et vendredi à 20 h,
Samedi à 18 h, dimanche à 16 h
avec l’Ircam
Plateau 1 – 1 h 10

 

“Agatha”, au Café de la danse

On a déjà analysé les motivations qui ont poussé Marguerite Duras à écrire un roman sur un sujet aussi délicat… l’inceste. Sa relation complexe avec son petit frère adoré, mort trop tôt, semble en être le point de départ. Peu importent ses origines, il fallait oser rendre concret ce sentiment passionnel jusqu’au point de non-retour, qui peut exister aussi entre un frère et une sœur. La passion ne balaye-t-elle pas tout sur son passage, sans tenir compte de la bienséance et de la morale ?

 Alexandra Larangot et Florian Carove sont formidables, jouant les émotions des personnages avec beaucoup de rigueur et de justesse. Elle, tout en retenue et essayant d’être courageuse et positive face à ce choix difficile de la séparation, et lui déchiré à l’idée de la perdre, tour à tour enjôleur et volcanique, s’appliquant à faire revivre leur amour, à la faire céder grâce à la puissance des souvenirs d’enfance.

Même si le sujet est grave et dérangeant, j’ai été touchée par la souffrance de ce frère et de cette sœur prisonniers de leur amour interdit, souffrance que les deux acteurs arrivent à faire partager au public.

On peut regretter que le travail du metteur en scène, Hans Peter Cloos, soit parfois un peu trop appuyé, avec ses images diffusées sur le mur – il semblerait que cela devienne une mode dans beaucoup de mises en scène théâtrales – images qui sont censées rappeler des moments d’enfance : la barque avec les enfants qui dorment, notamment. D’autres passages sont plus ésotériques, renvoyant à la mort peut-être (les squelettes ?), ou ce baigneur recouvert de sang et poignardé ?? J’avoue avoir eu du mal à en saisir le sens profond.

Cela n’enlève en rien la qualité de cette œuvre forte qui joue avec les mots et les souvenirs jusqu’à la folie. L’écriture est d’une beauté à couper le souffle et d’une grande précision pour décrire le désarroi, la passion et toutes ces émotions qui, tour à tour, habitent les personnages. Allez la découvrir au Café de la danse et entrez dans cet univers poétique et trouble.

Armelle Gadenne

De Marguerite Duras
Mise en scène : Hans Peter Cloos
assisté de Clémence Bensa
avec Florian Carove et Alexandra Larangot
Décor : Marion Thelma
Costumes : Marie Pawlotsky
Lumière : Nathalie Perrier
Vidéo :  Matti Dolleans
Musique :  Pygmy Johnson
Photographies du spectacle : Laurencine Lot

Du jeudi 7 septembre au samedi 7 octobre 2017
Café de la Danse
5, passage Louis-Philippe
75011 Paris
du mardi au vendredi à 20 h 30,
le samedi à 17 h 00 et 20 h 30,
le dimanche à 16 h 30.
http://www.cafedeladanse.com/agatha-6/