Spécial Avignon : “Ça va, ça va le monde !” au jardin de la rue Mons

Édouard Elvis Bvouma (Cameroun), Prix Théâtre RFI 2017,
auteur de La Poupée barbue. ©Pascal Gély/RFI

De grands arbres donnent l’ombre nécessaire à l’écoute attentive des textes qui seront lus pendant une courte semaine. Organisées par RFI, ces séances de lecture feront entendre la voix d’auteurs africains et haïtiens à travers leurs écrits, dans le cadre du festival IN.

Aujourd’hui, c’est le lauréat du Prix Théâtre RFI 2017, Edouard Elvis Bvouma (Cameroun), dont on lira le roman La Poupée barbue. Au micro, Charlotte Ntamack scande le texte. Les répétitions qui abondent apportent un rythme percutant qu’accompagne Wilfried Manzanza à la batterie par ses improvisations, dans une mise en scène d’Armel Roussel. L’émotion est là qui palpite.

C’est un cri de révolte qui sort de la bouche de cette enfant. Avec ses mots de petite fille, elle raconte le viol collectif, la fuite, l’enfant dans son ventre, sa haine, ses parents assassinés, la guerre, les violences, les injustices, l’horreur et son amour naissant pour un garçon de son âge. Une œuvre puissante qui ne laisse aucun repos au lecteur-auditeur, l’emmenant jusqu’au bout de nuit, sa main dans celle d’une fillette.

Plûme

Cette lecture sera diffusée sur l’antenne de RFI dimanche 29 juillet à 12h10.

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Jusqu’au 19 juillet, le programme de “Ça va, ça va le
monde !” à 11 h tous les jours, au jardin de la rue Mons, Avignon.

Dimanche 15 juillet 2018 :
« Les cinq fois où j’ai vu mon père », de Guy Regis Junior (Haïti)

Lundi 16 juillet 2018 :
« Que ta volonté soit Kin », de Sinzo Aanza (République démocratique du Congo).

Mardi 17 juillet 2018 :
« Retour de Kigali », collectif (Rwanda/France)

Mercredi 18 juillet 2018 :
« Sœurs d’ange », de Alfi W. Gbegbi (Togo).

 Jeudi 19 juillet 2018 :
« Le bal de Ndinga », de Tchicaya U Tam’si (Congo-Brazzaville).

Toutes les lectures seront diffusées sur l’antenne RFI tous les dimanches, du 29 juillet au 2 septembre à 12h10.

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Fin de journée aux Langagières, au TNP Villeurbanne

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Dernier jour, dernières heures… Samedi 2 juin, petits moments croqués à pleines dents par une amoureuse des langues.

Tout d’abord lecture de poèmes et pensées en archipel, aujourd’hui présentation de la revue États provisoires du poème, le numéro 17 est consacré au Japon.

Sur scène, Jean-Pierre Siméon, l’un des créateurs des Langagières et Benoît Reiss, co-directeur de Cheyne Éditeur, deux piliers de la revue. L’un jouant les Candide et demandant à l’autre, qui a travaillé dix ans au Japon, pourquoi appelle-t-on ce pays « monde flottant ».

Embarras, flottement… parce que ce sont des îles. Tout de suite déferle la vague d’Okusaï dans mon cerveau, eh bien oui, c’est ça ! Cette définition me va.

Sur scène, deux comédiens, feuilles chargées de poèmes sur pupitre, et voilà notre monde flottant qui surgit. Yves Bressiant et Fany Buy lisent (et c’est bien plus que ça), se répondent, enchaînent haïkus et impressions au soleil levant. La poésie est là, qui palpite de beauté, chuchotée, clamée, scandée.

Je plonge dans un onsen (bain japonais) avec Benoît Reiss et sa petite fille et je tends l’oreille pour saisir quelques notes du chant des grenouilles, venu du fond de la terre. Je suis la flèche que Jean-Pierre Jourdain pourrait peut-être un jour tirer…

J’écoute la colère du poète Ôoka Makoto :
Alors mes camarades
Messieurs les poètes
à nous aussi d’un cœur tranquille
de nous y mettre et de remplir dans son entier
d’un geste sûr la carte de la poésie

 Sans transition, le temps de monter plusieurs volées d’escalier au pas de course et me voilà langue pendante à devoir exercer mes papilles.

Vin blanc, fromage de chèvre m’attendent pour une première dégustation.

Voilà qui colle, si on peut dire, à la langue dans tous ses états…

Un fromager et un caviste, Benoît Charron et Jean-françois Bernard venus en voisins, nous entretiennent de leur passion… instant suspendu entre croûte riche, pâte molle et effluves biodynamiques…

Passage par le hall, où jeunes et moins jeunes montent sur la scène de la brasserie partager une tranche de vie slamée et le marathon des Langagières continue.

Grand tour de l’Afrique racontée et chantée avec l’orchestre Soro Solo pour le bal de clôture. Aux rythmes effrénés, je me trémousse et je transpire dans le dernier bain de langues de la saison.

Aperçu d’une fin de journée aux Langagières (il y en douze), histoire que l’année prochaine, vous vous précipitiez sur le programme du TNP Villeurbanne sans hésitation.

À bientôt !

Plûme

TNP Villeurbanne
8, place Lazare-Goujon
69627 Villeurbanne Cedex
https://www.tnp-villeurbanne.com/

 

“L’Invention des corps”, à la Maison de la poésie

©Mathias Clouet

Sur la scène baignée d’une ambiance crépusculaire, Pierre Ducrozet et Isard Combray nous ont offert ce soir-là une très belle performance artistique, alliant musique (des compositions originales au piano et quelques touches d’électronique), montages de textes – issus du livre –, et chansons. L’écrivain Ducrozet s’y révèle à la fois chanteur, poète et interprète – au sens le plus large – de ses propres écrits.

La narration, volontairement éclatée, reflète le monde contemporain par son architecture même. Elle nous fait circuler d’un personnage à un autre, d’un lieu à un autre, sans logique apparente, si ce n’est celle qui sous-tend les réseaux Internet. Un récit en bribes qui parle du XXIe siècle, mais, surtout, d’une aspiration libertaire face à la toute-puissance de la technologie et à ses dérives.

Dans ce voyage d’un bout à l’autre du monde, nous côtoyons une galerie de personnages venus d’horizons divers, mais qui ont en commun la culture de l’informatique. En vrac : un jeune hacker issu du “sous-monde” mexicain, une biologiste qui observe de près les corps (et leurs tissus), un informaticien qui a changé de sexe, un personnage influent de la Silicon Valley, qui possède tout, sauf l’immortalité…

La réussite de ce “concert littéraire” tient à ce que jamais la musique n’écrase le texte, bien au contraire… elle se met au diapason avec les mots et les fait résonner d’une mystérieuse musicalité. Je me suis laissée entraîner dans cet univers envoûtant, grâce à la séduisante interprétation de l’auteur dans sa narration, sa gestuelle, ses chansons et sa dramaturgie. Il était en parfaite symbiose avec Isard Combray, au jeu d’une grande fluidité.

Pour ceux qui s’interrogent sur ce que peut être aujourd’hui une littérature hors du livre, cet objet artistique singulier pourrait bien constituer une des réponses possibles.

Véronique Tran Vinh

Mardi 10 octobre 2017
Maison de la poésie
Passage Molière
157, rue Saint-Martin
75003 Paris
http://www.maisondelapoesieparis.com/

“Mille femmes blanches”, Jim Fergus, éd. Pocket.

 Des femmes à la conquête de l’Ouest

9782266217460

Dans son premier roman, paru en 2000 (Éditions du Cherche Midi) et basé sur des faits réels (aussi surprenant que cela puisse paraître !), le journaliste et écrivain Jim Fergus nous plonge dans les carnets intimes de son arrière-arrière-grand-mère, une aventurière – au sens noble du terme –, partie vivre avec les Indiens dans l’Ouest américain.


Dans l’Amérique puritaine de la fin du XIXe siècle, May Dodd fait figure d’anticonformiste. Rebelle par nature, elle a été rejetée par sa famille aristocratique et placée de force dans un asile d’aliénés, parce qu’elle a eu le mauvais goût de tomber amoureuse d’un homme d’un autre milieu. Elle accepte de faire partie d’un troc pour le moins insolite, conclu entre le chef cheyenne Little Wolf et le président Grant : l’échange de mille femmes blanches contre mille chevaux afin de favoriser l’intégration du peuple indien.

Trop audacieuses pour leur époque

Comme May l’écrit dans son journal : « Franchement, vu la façon dont j’ai été traitée par les gens dits “civilisés”, il me tarde finalement d’aller vivre chez les sauvages. » Cette proposition de quitter l’asile de Chicago pour le Nebraska est en effet l’opportunité pour elle d’être libre et de recommencer sa vie.
C’est le cas aussi pour les quarante-sept autres volontaires qui partent le 23 mars 1875. L’auteur trace des portraits savoureux de ces femmes, trop audacieuses pour leur époque, qui ont en commun d’avoir été réprimées par la société : certaines condamnées au pénitencier pour des vols ou autres délits, d’autres enfermées dans des asiles, et même, une ancienne esclave.
Jim Fergus relate le choc entre deux cultures et montre la difficile adaptation de ces marginales à la vie quotidienne des “sauvages” qu’elles ont épousés : une vie rude, rythmée par des rites innombrables, mais imprégnée de simplicité, d’esprit communautaire et en harmonie avec la nature (certaines descriptions de paysages sont de toute beauté !).

Le déclin du peuple indien

L’intrépide May Dodd et ses compagnes d’aventure s’efforcent d’apporter leur contribution au projet d’intégration du peuple cheyenne malgré les obstacles nombreux – notamment politiques – auxquels elles sont confrontées. Elles vont ainsi découvrir que, sous couvert de négociation pour la paix, le gouvernement américain ne souhaite qu’une chose : neutraliser le peuple indien et notamment, s’approprier certains territoires qui recèlent de l’or.
Heureusement, elles vont aussi connaître la solidarité entre femmes – blanches tout d’abord, puis indiennes – face aux fléaux qui gangrènent la société cheyenne : dissensions entre tribus, alcoolisme, etc. Impuissantes, elles assisteront au déclin de leur peuple d’adoption.
Dans ce roman ample, vivant et empreint d’un humour salvateur, Jim Fergus fait passer un message de tolérance et d’humanisme envers la civilisation indienne, mais aussi envers toutes les différences. Un message d’une actualité brûlante à une époque où chacun est confronté à d’autres cultures.

Véronique Tran Vinh

“À y regarder de près” d’Olivier Rolin

À LIRE
À y regarder de près
d’Olivier Rolin (textes), Érik Desmazières (gravures), Éditions du Seuil

9782021282832

Éloge des petites choses

Quand un écrivain et un graveur décident d’unir leurs talents, cela donne un joli livre inspiré, qui donne vie (en douze textes courts) à des petites choses de la Nature auxquelles nous n’accordons pas d’importance.

Qu’il se penche sur des choses comestibles (l’artichaut, l’asperge, l’huître, la girolle) ou non comestibles (l’os de seiche, la mouche, la plume), Olivier Rolin a le regard aussi affûté que sa plume. Ses descriptions sont d’une précision minutieuse, ce qui n’empêche pas la poésie – et l’humour – de s’y glisser. D’autant que l’écrivain n’hésite pas à faire appel aux associations d’idées, aux métaphores, aux comparaisons les plus hardies. Les choses les plus insignifiantes prennent chair sous sa plume.

Ah ! L’asperge vue par Olivier Rolin : « Oblongue, finissant en une turgescence bourgeonnante, sorte de gland feuillu, l’asperge est un mince phallus végétal. Sa consistance, d’une raideur élastique, est celle d’une érection moyenne. (…) » Mais les choses ne sont pas seulement sexuées, elles évoquent aussi les grands maîtres de la peinture ou de la littérature (l’artichaut et Picasso, l’huître et Manet, la mouche et Rimbaud, etc.)

Pour ses descriptions, Olivier Rolin s’ingénie à redonner à la langue sa juste place. On sent son plaisir à traquer le mot rare, l’expression juste, peu usitée, qui permettra de faire « reluire » la langue, comme il le dit joliment.

Les magnifiques gravures d’Érik Desmazières, elles aussi d’une grande précision, viennent ponctuer ces textes ciselés comme des bijoux. Un livre qui donne envie d’ouvrir grand les yeux et de regarder autour de soi.

Véronique Tran Vinh