Rencontre avec Karine Ventalon, à La Folie Théâtre

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@Lou Sarda

Karine Ventalon incarne Célestine, dans Le Journal d’une femme de chambre, d’Octave Mirbeau, jusqu’au 4 mars à La Folie Théâtre. Rarement le verbe « incarner » n’a eu une signification si juste, à tel point qu’on ne sait plus si c’est la comédienne qui joue le rôle ou si c’est Célestine qui s’est emparée du corps de la comédienne… Portée par le texte très réaliste et cru d’Octave Mirbeau, Karine Ventalon ose y aller et ne se ménage pas. Rencontre entre deux castings.

 

La manière dont vous jouez Célestine fait penser au cinéma. Vous passez d’un registre à l’autre, vous campez tous les personnages qui ont croisé Célestine. C’est vrai qu’au cinéma, on peut couper, refaire une prise, on peut s’arranger, alors qu’au théâtre, c’est impossible. Comment y réussissez-vous ?
Merci pour tous ces retours, tous ces compliments me font chaud au cœur. C’est un rôle très complet que j’aime énormément interpréter. C’est vrai qu’il faut y aller à fond parce que, d’abord, c’est un journal intime. Donc, par définition, c’est censé n’être lu que par celui qui l’a écrit et qui y a mis toutes ses pensées, même les plus indicibles.
Octave Mirbeau le dit dès le départ lorsqu’il fait parler son héroïne : ce sera « sans retenue ni pudeur », en y mettant « toute la franchise qui est en moi et toute la brutalité qui est dans la vie ».
Je ne pouvais donc pas me permettre de jouer en demi-teinte. Célestine revit ses émotions passées, comme si elle était seule. Peu importe qu’elle soit moche – parce qu’elle souffre et pleure –, ou que l’on voie le haut de ses jambes quand elle s’assoit. Il fallait ce lâcher-prise et avoir cette sincérité, cette authenticité parce que l’on est dans un journal intime.
Quant à votre parallèle avec le jeu du cinéma, en plus de la direction d’acteurs et du parti pris choisi avec le metteur en scène William Malatrat, la proximité avec le public accentue aussi cela. En effet, la salle n’est pas très grande et cela me permet de chuchoter, de parler normalement, je n’ai pas besoin de déclamer. Dès que j’ai un mouvement de sourcil ou une larme qui coule, le spectateur le voit. Il entre en connivence avec moi et, ainsi, plus facilement dans l’histoire.

Dans votre interprétation, avez-vous pensé à Jeanne Moreau ?
Surtout pas ! Pas un seul instant. Bien sûr, j’ai vu le film de Buñuel parce que c’est important de savoir ce qui a été fait sur le sujet et aussi parce que je trouve normal, quand je travaille sur une pièce, de lire plusieurs œuvres du même auteur. C’est le cas pour Octave Mirbeau dont j’ai lu la biographie, je me renseigne aussi sur les mœurs de l’époque. Tout ça me nourrit, et nourrit mon personnage. À l’époque, on ne parlait ni ne bougeait de la même façon. Célestine, par exemple, se tenait très droite et saluait ses maîtres.
Quant à Jeanne Moreau, il n’y en a qu’une ! Elle est irremplaçable ! Elle a ce regard, cette voix et sa façon d’interpréter. Si je m’étais inspirée d’elle, j’aurais été une « copie » et j’aurais été fausse. Chaque soir, en interprétant Célestine, j’essaie d’être la meilleure version de moi-même et c’est déjà beaucoup de travail ! Avec William, on reste toujours dans la créativité : on se remet en question et, de temps en temps, on se fait des séances de répétitions pour recaler des petites choses.

ljfc-3jean-romain-pac-1Cela fait plusieurs années que vous interprétez Célestine. Comment a débuté cette aventure ?
Ce n’est pas tout à fait exact. Je l’ai interprétée pour la première fois il y a effectivement sept-huit ans, mais il y a eu une pause de cinq ans. En tout, j’ai dû la jouer une soixantaine de fois, ce qui n’est pas énorme.
La directrice du Guichet Montparnasse, Annie Vergne, avait un trou dans sa programmation et a appelé William en lui proposant de monter un projet sur quelques dates libres. Ce qu’il a bien évidemment accepté. Tout s’est passé très rapidement : j’ai appris le rôle en à peine quinze jours, quasiment en même temps que l’on commençait les répètes au plateau, et on a continué de répéter même après la première. L’année d’après, on a été reprogrammés, parce que la pièce avait bien marché et puis, je suis restée cinq ans sans la jouer. J’ai fait d’autres choses, du cinéma, de la télévision…
Puis, il y a deux ans, j’ai eu envie de reprendre ce rôle, il me manquait. C’est vrai qu’il est très complet, je peux passer du rire aux larmes, être la pire des garces, comme être pleine d’empathie, douce et en même temps rigolote, c’est quand même rare au théâtre d’avoir un rôle qui permet d’exprimer autant de choses en si peu de temps.
J’aime aussi énormément ce personnage, ce n’est pas une héroïne, on se rend compte qu’elle peut être garce, qu’elle ne tire pas de leçons du passé. En fait, elle est profondément humaine. Beaucoup des thèmes qui sont abordés dans cette pièce sont très actuels : l’homosexualité, l’antisémitisme, la pédophilie, les rapports homme/femme, maîtres/domestiques, l’amour, le sexe…
Donc il y a deux ans, j’ai rappelé William et on l’a rejouée pour une vingtaine de dates au Tremplin théâtre, ce qui m’a valu deux nominations et le prix de « meilleure comédienne dans un 1er rôle » aux P’tits Molières. Puis cette année, la Folie Théâtre nous a programmés.

Le rôle et la mise en scène ont-ils évolué entre le début et aujourd’hui ?
Bien sûr ! C’est très intéressant de reprendre un rôle plusieurs années après. J’ai mûri, j’ai travaillé avec d’autres personnes, j’ai appris…
Il y a des choses qu’on découvre, qu’on redécouvre. Mon jeu a évolué, forcément, j’ai plus de lâcher-prise qu’il y a sept ans. À l’époque, j’avais davantage de pudeur, de candeur aussi !
Tout comme j’ai évolué en tant que femme et comédienne, la mise en scène a évolué aussi pour que cela reste cohérent.

ljfc-2jean-romain-pacVotre corps tout entier appartient à Célestine sur scène. Est-ce le texte de Mirbeau qui vous donne la force d’aller si loin ou est-ce votre formation ?
Effectivement, le texte est très porteur et me touche vraiment, il y a des passages où je me dis que le public a de la chance d’entendre ces phrases pour la première fois !
Pour le rapport au corps, j’ai très peu d’accessoires, donc il faut bien faire exister les situations ! Comme je joue plusieurs personnages sur scène en plus de celui de Célestine, je dois changer ma gestuelle, ma voix pour chacun d’eux. Dès que je prends une posture, le public identifie le personnage et a ainsi un tableau de tous ceux qui ont croisé Célestine.
Il faut aussi ajouter que j’ai fait onze ans de danse classique, avec toute l’exigence que cela implique, et ça aide à prendre possession de l’espace et du plateau.
Quant au corps, il faut avoir une bonne hygiène de vie, faire du sport, bien manger, bref, en prendre soin. Quand je joue pendant quatre mois au théâtre un rôle très physique comme celui-ci – où je change souvent de voix et où je reste 1 h 15 sur scène – je n’ai pas le droit de tomber malade, parce que, si demain j’ai une bronchite, c’est la catastrophe ! D’ailleurs je touche du bois…

Dans le répertoire classique ou contemporain, y a-t-il un rôle que vous rêvez d’interpréter ?
Jouer un rôle, c’est aussi une rencontre. C’est une alchimie avec ses partenaires, son metteur en scène. Le Journal d’une femme de chambre, telle que la pièce est aujourd’hui, n’aurait jamais été ce qu’elle est avec un autre metteur en scène.
Des rêves de rôles, j’en ai plein ! Les rôles que j’aime sont ceux où on ne peut pas mettre les gens dans une case. J’aime les rôles évolutifs, ça peut être la femme d’affaires déterminée qui sombre dans la folie ou au contraire la femme soumise qui se révèle, des rôles qui reflètent la vie avec ses joies, ses peines, ses tourments, ses drames… J’aime les rôles où y a des choses à défendre. Surprendre les gens et être là où l’on ne m’attend pas forcément. J’aime travailler avec les metteurs en scène ou les réalisateurs qui me poussent dans mes retranchements.

je-taime-filme-moiQuels sont vos projets ?
Il y a un film qui va sortir cette année et qui me tient beaucoup à cœur : Je t’aime, filme-moi, réalisé par Alexandre Messina, avec Christophe Salengro et Michel Crémades. C’est l’histoire de deux réalisateurs un peu has been qui partent sur les routes filmer des déclarations d’amour qu’ils vont ensuite apporter au destinataire, quitte à traverser la France. Dès le début de l’histoire, ils vont tomber sur mon personnage, Luce, une nana au caractère bien trempé avec un look de punk (cheveux roux, baggy, Doc Martens pourries) qui conduit une camionnette sans rétroviseur ! Je remercie d’ailleurs Alexandre Messina de m’avoir confié ce premier rôle féminin haut en couleur, c’était un vrai bonheur d’interpréter ce personnage !
Ces dernières années, je fais également de plus en plus de télé, séries et téléfilms… dernièrement je campais le rôle d’Isabelle dans Plus belle la vie. La télé, ça me plaît beaucoup et j’espère en faire de plus en plus !

Le mot de la fin ?
J’adore mon métier de comédienne. C’est rare de pouvoir dire quand on part travailler : « Je vais jouer ! »

Propos recueillis par Plûme
Photos pièce : @Jean-Romain Pac
Conceptio
n affiche : @Serge Tiar

Retrouvez notre chronique sur « Le Journal d’une femme de chambre », avec  Karine Ventalon :
http://bit.ly/2g6UaJ8

Interview avec Laura Elko

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Une très jolie voix, beaucoup d’humour et le sens de la scène… Rendez-vous est pris pour une interview avec Laura Elko…

Qu’est-ce qui vous a poussé à monter sur scène ?
Au départ, j’étais formée comme musicienne, j’avais fait du piano. J’ai arrêté en fonction d’études très prenantes, à 18 ans. Au bout d’un moment, cela m’a manqué. J’ai eu aussi envie de chanter : j’aimais beaucoup l’opéra. J’ai pris des cours de chant au Conservatoire.
Et puis cela a été l’occasion : il y a six ans, des amies du Conservatoire ont monté un spectacle et m’ont demandé de me joindre à elles. J’ai adoré cette expérience. À la fin, une femme est venue me voir et m’a déclaré : “Comme vous m’avez fait rire.” Et j’ai pris conscience que l’aspect scénique (que je ne connaissais pas vraiment avec le piano), cette dimension aussi immédiate d’exprimer quelque chose me plaisait. Je me sentais à ma place. C’est la musique qui a été ma porte d’entrée au théâtre.

En 2014, vous avez gagné en duo avec Mathilde Lemonnier, le Prix du P’tit Molière dans la catégorie Meilleur Spectacle musical pour Cosmopolitan Diva ? Qu’est-ce que vous en avez comme souvenir ?
Une expérience très enrichissante. On avait envie de monter un spectacle et on avait jeté trois idées sur un coin de table. Le lendemain, Mathilde m’appelait pour me dire qu’on avait audition au Théâtre Pixel deux semaines plus tard. Il fallait présenter quelque chose vingt minutes et on n’avait rien de précis. On s’est mise au travail d’arrache-pied nuit et jour. On a été prises. Et on a eu des dates régulières. Jérôme Tomray et Alexandra Gobillot qui dirigeaient le théâtre ont cru en nous, et ils nous ont présentées à la compétition des P’tits Molières qu’on a remportée.

Après ce duo, vous avez choisi de vous lancer toute seule dans un one-man-show… cela ne vous a pas fait trop peur ?
Si, si… parce que j’étais bien sûr scène dans un duo avec le soutien que l’on peut s’apporter mutuellement, l’énergie que l’on a en scène qui peut être relayée par quelqu’un. J’étais aussi inquiète d’écrire toute seule un scénario, et d’avoir à écrire un monologue. C’est aussi à ce moment–là que j’ai appris la ventriloquie.

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Comment cela s’apprend la ventriloquie ?
Beaucoup de gens pensent que c’est un talent et que cela ne s’apprend pas. Mais c’est un travail de la voix. Quand on est chanteur, on a plus de facilités. Je me suis formée en autodidacte. Il y a des techniques qui permettent de parler sans bouger la mâchoire, les lèvres, de mouvoir des parties qui ne se voient pas, par exemple, la langue. Toute la difficulté en scène est de s’observer pour vérifier cet apparent immobilisme tout en ayant le cerveau disponible pour animer une marionnette.

Alors la marionnette, c’était avec elle que vous formiez un duo ?
Oui (rire). Je me sentais moins seule. Elle revêt un aspect doudou. Et puis l’autre aspect intéressant dans la ventriloquie, c’est comme si il y avait plusieurs voix de moi-même. Ce que je peux dire ou non et ce que la marionnette, elle, ose dire. L’inconscient du ventriloque qui prend la parole…

Y a-t-il une partie autobiographique dans vos sketches ?
Oui des personnages : ma grand-mère juive hongroise qui m’a énormément marquée même si je l’ai un peu romancée, d’autres personnages que j’ai croisés ou qui sont des mélanges de plusieurs.
Ensuite, il y a des thèmes qui me sont chers : comme la peur de vieillir ou celle de ne pas réussir face aux injonctions plus ou moins fortes – peu ou plutôt verbalisées –que l’on reçoit enfant des générations précédentes. Les parents attendent beaucoup de leur enfant en général. Cela booste autant que cela angoisse. Il y a aussi les attentes sociales, celles du système éducatif d’où une certaine violence pour l’enfant de devoir s’y adapter puisque le système ne peut pas s’adapter à chaque enfant.

Le théâtre pour vous, c’est une catharsis, un moyen d’exorciser ces angoisses ?
Oui et par ailleurs de pouvoir les apaiser ou les transformer aussi pour les spectateurs qui les ont.

Et aussi une manière pour vous de rentrer en contact avec le public ?
Oui de rentrer en contact avec cette part de crainte qu’on a tous en nous à des degrés différents, et de répondre aux questions qu’on se pose tous : « Est-ce que je vais réussir à devenir quelqu’un ? Est-ce que j’ai réussi ou raté ? À quel moment on se dit “ça y est ma vie je l’ai faite ?” Quelle part de regret peut-on avoir ? Ai-je le droit de pouvoir espérer n’importe quoi ? Est-ce que j’ai encore de l’avenir et est-ce que je peux à nouveau me lancer dans quelque chose ou est-ce trop tard ? » Une problématique qui revient beaucoup pour le personnage que j’interprète. C’est une manière d’en parler avec douceur.

Quels sont les retours que vous recevez ?
Les gens se reconnaissent à tel ou tel passage. Le plus marquant ? Celui où mon personnage s’entend dire « C’est trop tard pour toi, tu ne pourras pas réaliser ton rêve ».

En quoi a évolué votre nouveau spectacle Enfin Vieille par rapport au spectacle que vous jouiez au Proscenium ?
Il n’y a plus d’accordéon. Le spectacle est un peu plus court. Certains passages ont été enlevés pour rendre l’histoire plus précise, d’autres ont été rajoutés ou rallongés, des personnages ont pris un peu plus de place comme ma grand-mère hongroise ou ma marionnette. La manière d’écrire la trame a été un peu modifiée : les deux metteurs en scène avec lesquels je travaille m’ont pointé les endroits à peaufiner.

Comment travaillez-vous ?
J’ai une espèce de tirelire. Quand j’ai une idée qui me passe par la tête, je la couche sur un papier et je la glisse dans la tirelire même si l’idée est mauvaise : les mauvaises idées peuvent se transformer en grandes idées. Je laisse ainsi mon esprit vagabonder sans rien écrire. Au bout d’un certain temps, quand la boîte est pleine, je l’ouvre. Cela me rassure d’avoir autant de matière et je peux ainsi commencer.

Vous chantez toujours au Lapin agile ?
Oui, de temps en temps. J’ai un tour de chant avec cinq chansons : Je suis snob de Boris Vian, une chanson ancienne de la fin du XIXe siècle de Béranger Ma Grand-mère, un air d’opérette sur des paroles de Sacha Guitry, L’Amour masqué, Déshabillez-moi de Juliette Gréco, et Le Fiacre de Léon Xanrof.

Vous allez souvent au cinéma ou au théâtre ?
Au théâtre surtout. Le spectacle vivant me procure plus de plaisir que le cinéma, c’est interactif. Il y a quelque chose d’immédiat. Je le ressens autant comme spectatrice que comme comédienne. Quand on joue pour une caméra, on ne sent pas ce que l’on procure comme émotions au public. Même si le réalisateur porte un regard sur le comédien, il est occupé à mille autres choses.

Vous avez déjà fait du cinéma ?
Quelques courts-métrages.

Quels sont vos projets ? Plus théâtre, plus spectacle musical ?
Pour le moment, je suis très occupée à défendre ce spectacle-là : beaucoup de choses peuvent encore évoluer, cela fait que quelques mois que je le joue ; je veux explorer cela jusqu’au bout. Mais c’est sûr que j’aurai encore envie d’écrire après.

Donc quand même d’autres idées pour le futur ?
Elles sont encore dans la petite boîte…

Merci Laura.

Propos recueillis par Carole Rampal

 enfin-vieille-laruaEnfin Vieille !, c’est à Paris, au Théâtre BO Saint Martin, tous les vendredis et samedi à 21h30. Jusqu’au 30 décembre
(relâches, les 9 et 24 décembre).
19 boulevard Saint-Martin, 75003 Paris.
http://www.theatrebo.fr/LAURA-ELKO_a294.html

Mais également en tournée en province :
–   Au Toit Touge à Montélimar,
le vendredi 9 décembre à 20h45.
– Au Théâtre Humanitaire à Lyon,
le samedi 11 février 2017.
– Au Spotlight à Lille, le vendredi 21 avril à 21h30.
– À la Fontaine d’Argent à Aix-en-Provence,
le 8 mars 2017 à 21h00.

“Barbara et l’homme en habit rouge”

La magie et le charme de la « dame brune »
jusqu’au 16 juillet

C’est l’un des couples vedettes de l’année 2016, sur les planches parisiennes : à l’affiche du Théâtre Rive Gauche, Rébecca Mai et Roland Romanelli rencontrent un succès mérité depuis le début de l’année. Ils y restent jusqu’au 16 juillet prochain. Juste avant les vacances d’été, c’est l’opportunité d’aller applaudir un duo tout en tendresse, en talent et en charme, uni par l’amour d’une grande dame de la chanson française : Barbara. Entretien à deux voix avec Roland Romanelli et Rebecca Mai.

« Barbara et l’homme en habit rouge » raconte vos souvenirs : vingt ans passés aux côtés de la grande chanteuse, à la scène comme dans la vie. Comment ce spectacle est-il né ?
Roland Romanelli.
Le rôle d’Éric-Emmanuel Schmitt a été décisif. J’ai été le voir pour lui demander de mettre en scène le spectacle, qui existait sous une version différente. Il m’a répondu : “Roland, je veux bien ! Mais, il faut aller jusqu’au bout. Si tu veux que cela intéresse les spectateurs, il faut qu’ils sachent ce qui s’est vraiment passé entre toi et Barbara.” Et, j’ai accepté, bien sûr. Mais, moi, tout seul, je n’aurais pas osé tout dire. »

Pourquoi ?
R. R. :
Par pudeur. Mais, finalement, Éric-Emmanuel Schmitt m’a convaincu. Et, en fin de compte, je suis heureux du résultat. Chaque soir, cela me fait quelque chose. Je retrouve des moments vécus, des émotions… Je suis souvent très ému.

Cela a-t-il eu un effet sur les choix musicaux du spectacle ?
R. R. :
J’ai raconté mon histoire à Éric-Emmanuel Schmitt et il a tout remis dans le bon ordre. C’est lui qui a guidé le choix des chansons, bien sûr. Éric-Emmanuel Schmitt a été un détonateur.

Roland Romanelli : « Éric-Emmanuel Schmitt a été un détonateur ! »

Travailler avec Éric-Emmanuel Schmitt, est-ce facile ?
R. R. :
Depuis le début, j’ai fait le maximum pour qu’il soit satisfait. Et je continue à écouter ce qu’il me dit. Mon métier, c’est la musique. Un musicien qui parle en scène, c’est rare. Je suis un artiste de l’ombre. J’ai toujours été derrière. Là, je me retrouve un peu devant. C’est difficile à gérer pour moi. Eric-Emmanuel a su me prendre comme je suis et me guider. Je l’écoute les yeux fermés. Je rectifie, j’essaie de m’améliorer en fonction de ce qu’il me dit. On se comprend à demi-mot. Il est tellement intelligent… C’est un plaisir !

Comment avez-vous rencontré Rebecca Mai, qui incarne et chante Barbara ?
R. R. :
Elle voulait monter un spectacle sur Barbara et a cherché à me rencontrer. Moi-même, j’étais en quête d’une interprète. Je lui ai dit : “Faites-moi écouter ce que vous faites”. Je lui ai donné trois chansons à interpréter. Et, dès que j’ai commencé à l’accompagner, au bout d’à peine 30 secondes, j’ai su que c’était bon. Je savais que j’allais être en osmose avec elle. Je lui dis “OK.”

Vous êtes en couple avec Rébecca Mai, dans la vie comme à la scène. Comme avec Barbara. Identification complète ?
R. R. :
C’est important que je le dise et que je le souligne : quand je suis avec Rébecca, je ne fais pas de transfert. Barbara, c’était Barbara. C’est intouchable. Je lui dois ce spectacle Avec Rébecca, c’est une autre histoire… Rébecca est très respectueuse de ce passé. Nous n’avons pas trop de problèmes à gérer ça.

Et Barbara, la grande Barbara ?
R. R. : Elle m’a tout appris.

Vous incarnez et vous chantez Barbara avec bonheur et sensibilité… Comment réalisez-vous ce tour de force ?
Rebecca Maï :
Barbara et moi, cela remonte a déjà longtemps. J’ai d’abord été danseuse classique. Puis, j’ai voulu faire du théâtre. Et j’ai commencé à travailler le chant, il y a une quinzaine d’années déjà. Petit à petit, j’ai donc découvert la belle chanson française et, évidemment, le répertoire de Barbara.
J’ai tout de suite été séduite. Sa tonalité est la mienne. Je me suis adaptée à ses chansons avec une facilité qui m’étonne moi-même. Il m’est arrivé d’apprendre un titre et de le chanter le soir-même.
Et puis, l’idée de faire un spectacle sur Barbara a fait son chemin… J’ai eu envie de connaître Roland. Nous nous sommes rencontrés… Il vous a raconté la suite.

Être un couple à la scène comme à la ville pour jouer ce spectacle, est-ce un atout ou, au contraire, un handicap ?
R. M. :
Ce n’est pas la même chose que d’avoir des rapports strictement professionnels. Pour un spectacle de ce type, en temps normal, j’aurais tendance à chercher à répéter et à travailler jusqu’au dernier moment. Mais Roland est d’un avis différent…
R. R. : Nous sommes au point. J’estime que nous avons suffisamment travaillé. De toutes les façons, je suis là et je ne lâche pas Rébecca une seconde (sourire).

Revenons à Barbara. Comment vivez-vous avec elle ?
R. M. : Barbara, cela fait longtemps que je la connais… Barbara se révèle dans ses chansons dans ses textes mais aussi dans ses mélodies. Je baigne dans son atmosphère depuis une quinzaine année. Le fait de vivre avec Roland ne fait que renforcer sa présence. Mais, quand je suis sur scène, je n’ai pas l’impression d’incarner Barbara. J’ai l’impression d’être moi-même. J’interprète Barbara.
Il n’y a qu’à certains moments très précis – la scène du piano ou les adieux par exemple – où la mise en scène m’oblige vraiment à être Barbara, à l’incarner. Sinon, dans les chansons, je suis moi-même. Ce sont des sentiments de femme, des émotions de femme… Je ne pense jamais à Barbara dans ces moments-là. Quand je chante Nantes, je ne pense pas au père de Barbara.

Quand on incarne Barbara, est-ce que l’on rêve de Barbara ?
R. M. : Je ne rêve pas beaucoup. Et je ne me souviens que rarement de mes rêves. Avec Barbara, je rêve plutôt éveillée. Elle fait partie des murs, des meubles. Chez nous, les photos d’elle, les livres qui lui sont consacrés m’accompagnent. Elle est un peu comme une aïeule, comme un personnage bienveillant présent dans ma vie de tous les jours.

Rebecca Maï : « Je chante Barbara, c’est un immense honneur. »

Que pensez-vous de l’album-hommage que Patrick Bruel lui a consacré à la fin de l’an dernier (Très souvent, je pense à vous…) ?
R. M. : Patrick Bruel est un fervent admirateur de Barbara, depuis tout jeune. C’est aussi un admirateur de Roland. Je l’ai rencontré à l’occasion de la sortie de ce disque. Il est vraiment charmant et charmeur. Sa démarche est totalement sincère. Il a remis Barbara à la portée de tous. C’est une excellente chose… Et il a fait appel à Roland pour le dernier titre de l’album, Pantin, que je trouve magnifique.

Barbara a-t-elle été remplacée aujourd’hui ?
R. M. :
Non, elle vivait à une autre époque, une époque où il fallait avoir à la fois l’innocence et la rage de vivre. Aujourd’hui, c’est très différent. C’est pour cela que je suis très fier de transmettre ce qu’elle nous a laissé. Je chante Barbara, c’est un immense honneur.

Propos recueillis par Charles Desjardins

BARBARA ET L'HOMME EN HABIT ROUGE (Théâtre Rive Gauche-Paris 14ème) - visuel DEFINITIF

 

Jusqu’au 16 juillet
Théâtre Rive Gauche
http://bit.ly/2908lkv

Interview avec Benoit Giros/“Old Times” au Théâtre de l’Atelier

Benoit Giros

Pas loin du Théâtre de l’Atelier, rendez-vous est pris le 18 avril, avec Benoit Giros, comédien et metteur en scène. Pour l’heure metteur en scène de la pièce Old Times. Une interview très riche où Benoit Giros a livré des réponses sans détour.

Qu’est-ce qui t’a poussé à porter le texte Old Times en scène ?
Benoit GIROS : Old Times, ou C’était hier en français. En fait, je travaillais sur le texte Le Scénario de Proust que Harold Pinter avait coécrit avec Joseph Losey en 1972 et pour lequel le film ne s’est jamais fait. Néanmoins, le scénario était édité chez Gallimard et je voulais le faire au théâtre. C’est un film de quatre heures qui nécessite une trentaine d’acteurs. Une chose énorme. Dans mes recherches sur Le Scénario de Proust, je suis tombé sur le texte C’était hier qui se situe au début du théâtre du souvenir chez Pinter et qui traite un peu du même sujet. C’est-à-dire comment le passé ressurgit et interfère dans le présent, comment il fait ce que l’on est devenu, comment il agit, et encore. C’est un thème que j’aime.

C’est un thème qui fait écho chez toi sur le plan personnel ?
B. G. :
Oui complètement : de quoi je suis composé et comment je me débats avec cela pour construire. J’avais fait un spectacle sur Renoir et La Règle du jeu que Renoir avait écrit, tourné, monté, sorti en un an avant de partir aux États-Unis, une partie charnière de sa vie. Il racontait, dans le film, ce qu’il était en train de vivre et « racontait » toute la société, comme elle était. Je me suis dit que j’allais le faire d’où on en est, dans notre société, maintenant, dans une période de crise et de changement. Au moment de monter Old Times, il y avait une période que je traversais aussi de doute sur le théâtre, ma vie personnelle. Comment le passé agit encore et comment se trace-t-il encore en une ligne pour ressurgir à certains moments ? Je trouvais cela intéressant dans une période de crise personnelle et aussi dans une période de crise de société, de la fin d’un modèle, un moment où il y avait eu les attentats de Charlie, où la société était en train d’exploser. Comment a-t-on vécu depuis trente ans pour en arriver à cette explosion-là ? Cela m’intéressait de traiter le thème du souvenir à travers la pièce. Après la pièce n’est pas politique mais juste un moyen de se dire que le passé agit. Il y a plein de manières de se raconter ce passé mais on s’aperçoit qu’il nous explose à la figure à un moment donné.

Alors ça c’est le sujet mais Harold Pinter c’est tout un univers, est-ce qu’il y a eu quelque chose qui te captive ?
B. G. :
Au début, je suis tombé sur cette pièce. Je me suis dit, tiens je vais traiter cela. Après, j’ai découvert tout le théâtre de la menace de Pinter, son anxiété profonde par rapport au monde, son angoisse permanente qu’il porte, la peur qu’il a du monde extérieur. J’ai découvert comment il avait mis cela dans toute sa littérature. C’est quelque chose qui traverse son œuvre de bout en bout. De manière différente, d’abord en le subissant puis dans Old Times et No Man’s Land en s’y confrontant ; et après dans le théâtre dit plus politique, en montant au créneau pour cesser cette peur et la faire disparaître.

Transposer l’univers de Harold Pinter, ce n’est pas évident au théâtre. Comment cela s’est passé au niveau de la mise en scène ?
B. G. : 
On est proche des didascalies. Il y est décrit une maison en bord de mer, un salon. Je tenais à ce que cela soit contemporain. C’était important que cela se passe maintenant, que cela ne se situe pas dans les années 70. Il fallait trouver une espèce d’espace entre deux, une chose réaliste : dans un salon bourgeois dans lequel se déroulait un vaudeville entre la femme, la maîtresse et le mari. Mais, en même temps, faire exploser ces codes-là. L’histoire va au-delà et parle plus profondément : le thème le plus important étant non le vaudeville mais le souvenir qui surgit. Il fallait qu’on soit dans un espace irréel. On s’est servi du décor. On a respecté la base du théâtre bourgeois tout en laissant un espace où les fantômes sont acceptables. L’idée était vraiment d’accepter dès le départ que Anna (Adèle) y rôde, qu’elle soit différente des deux autres personnages. L’adaptation, elle est là. Pinter, en 70, jouait plus la pièce que l’anecdote.

Le texte, tu l’as réadapté ?
B. G. :
Non, on l’a retraduit. Du début jusqu’à la fin c’est le texte intégral. On a tiré la traduction dans quelque chose de plus brutale, avec ses répétitions de mots, avec le rythme de Pinter, des phrases allongées…

Comment s’est opéré le casting ?
B. G. :
On avait déjà travaillé au théâtre ensemble avec Adèle Haenel et Emmanuel Salinger dans La Mouette. Adèle et Emmanuel sont vraiment très proches : l’idée était de les faire se retrouver sur un plateau car dans La Mouette il n’y avait pas beaucoup de scènes ensemble. Et Emmanuel connaissait Marianne Denicourt depuis très longtemps. Cela me semblait riche de reconfronter ensemble ce duo avec un renouveau qui serait représenté par Adèle.

Tu es parti du cinéma ou du théâtre ? On a l’impression en parcourant ta biographie que tu as démarré les deux en même temps.
B. G. : J’ai fait un peu des deux tout de suite en fait. Mais le théâtre m’accompagne tout le temps. C’est la base.

Est-ce que ton métier d’acteur t’aide dans ton métier de metteur en scène ? Le fait d’être dirigé par d’autres t’aide-t-il pour en diriger d’autres ?
B. G. : 
Ce qui m’aide c’est d’abord de jouer, de connaître un peu par où cela passe pour les acteurs, ce qui me permet de pouvoir changer de point de vue selon les acteurs auxquels je m’adresse. Après, je crois être parfois trop indulgent avec les acteurs. Je les comprends parfois trop.

Qu’est-ce qu’il te plaît dans le métier de metteur en scène ?
B. G. : 
On est beaucoup plus libre. Mener un projet de A à Z. Comédien, j’étais tellement dépendant. Je me suis retrouvé parfois mal à l’aise car coincé dans une méthode de travail, dans quelque chose que je ne cautionnais pas toujours. Je n’avais pas de place pour exprimer. J’étais dans une frustration. En même temps, je travaille beaucoup mieux avec les metteurs en scène depuis que je le suis devenu aussi.

Il y a des œuvres qui te tentent en ce moment et que tu aimerais monter sur scène ? Des projets ?
B. G. :
Oui, il y a un projet qui me tient depuis longtemps. Je ne sais pas si j’aurais le droit. C’est une œuvre de Beckett : Mercier et Camier qu’il a écrit juste avant En attendant Godot.

Qu’est-ce qui t’interpelle  ?
B. G. :
Ce sont les ancêtres de Viadimir et Estragon [les deux vagabonds de En attendant Godot]. C’est le départ de deux hommes qui essaient de partir de la ville et qui n’arrivent jamais. Cela raconte tout ce qu’on essaie de faire en soi ; où on est sans cesse rattraper par nos incapacités, nos difficultés, nos habitudes.

On peut observer une ligne directive dans tes choix de metteur en scène : mettre en scène des personnages qui sont dans la réalité mais pas vraiment ancrés dans celle-ci, qui s’interrogent. Qu’en penses-tu ? Tu vois un dénominateur commun ?
B. G. :
En tous cas qui sont en recherche de quelque chose de meilleur.

C’est un fil conducteur chez toi?
B. G. :
Oui, je pense que je me cherche. Quelque chose que je n’arrive pas encore à mettre sur les plateaux ni en mots même s’il y a des thèmes qui me sont chers comme la survie (L’Idée du Nord). Le bonheur est un endroit où on se transforme où l’on devient philosophe. Un endroit meilleur, idéal. Une recherche de cet endroit là. Une recherche sur le passé, comme par exemple dans Old Times. Est-ce que je l’ai encore en moi ?
Soit on se projette dans l’avant, soit on va rechercher dans le passé quelque chose qui peut nous rassurer sur le monde d’aujourd’hui. Tous les jours, chercher permet de se désangoisser, pour se réchauffer.

Pour se dire que le beau est possible ?
B. G. :
Oui, dans L’Idée du Nord, il y avait de cela, une recherche esthétique aussi, une recherche d’harmonie possible, dans le monde.

Quelle a été ton émotion la plus grande au théâtre ou au cinéma ?
[Pause de Benoit. Puis …] B. G. : Plusieurs : Théorème de Pasolini, au cinéma. II décrit une chose inéluctable : j’ai l’impression qu’il démontre que le monde fonctionnera tout le temps de la même manière et que l’être humain est destiné à reproduire les mêmes schémas, à l’exception de quelques êtres « un peu purs » qui peuvent s’élever et qui sont des êtres simples. Cela m’avait choqué. Je pense qu’il y a d’autres échappatoires possibles. Au théâtre, je travaille avec lui mais je me souviens de Jules César qu’avait monté Arthur Nauzyciel : toute la bataille de la fin était réalisée avec un seul acteur sur le plateau qui se faisait tuer régulièrement puis revivait. Cela m’avait assez bouleversé. : je voyais un homme ressuscité de ses cendres, qui combattait pour vivre et pour continuer la lutte ou défendre son idéal.

Rire. C’est toujours la même chose sur laquelle on est ?
[Rires échangés]. B. G. : Cela me fait penser au film Tango de Zbigniew Rybczynski , un court-métrage d’animation. Les personnages faisaient toujours les mêmes trajets dans une même chambre mais ne se croisaient jamais.

Ce sont des gens qui ne se rencontrent pas parce qu’ils sont dans la répétition…
B. G. : 
Oui. Et là dans Old Times, ce sont des lignes parallèles : des souvenirs qui ne sont pas les mêmes pour chacun. Ensuite, c’est un rapport avec la névrose dans le sens où elle empêche de voir le réel tel qu’il est. On ne voit que sa propre réalité sans se rendre compte du monde.

Pour toi, on est tous un peu névrosés, ce qui nous empêcherait de nous rencontrer ?
B. G. : Bien sûr. Sans doute.

As-tu une phrase fétiche ou un proverbe qui te guide dans ta vie artistique, dans laquelle tu te retrouverais ?
B. G. : 
Vers l’infini et au-delà.

Merci beaucoup.


Propos recueillis par Carole Rampal

 

crédit photos :  CinéWatt

Jusqu’au 30 avril 2016
Old Times au Théâtre de l’Atelier
http://www.theatre-atelier.com/old-times-lo1024.html

“Festival cultures de femmes, invitation au voyage”, au Proscénium

 

Dans le cadre de la 1re édition du Festival cultures de femmes, invitation au voyage, au Proscénium à Paris, qui se tient du 1er mars au 1er juin 2016, j’y ai croisé Marie Boiteux, la directrice du théâtre. L’occasion de lui poser quelques questions. Zoom sur ses réponses.

Qu’est-ce qui vous a donné l’idée de créer un festival dédié aux femmes et qui s’ouvre principalement à toutes les cultures ? 
M. B. : Ce sont deux propositions de spectacles : Shéhérazade la danseuse philosophe qui mêle théâtre et danse sur fond de philosophie soufi et de mille et une nuits et Princesse Monokini est née au Japon, un spectacle drôle, poétique et émouvant mais surtout très original qui puise ses racines dans la tradition japonaise.
Ces propositions m’ont été faites à des moments différents et j’ai eu l’idée de les rassembler dans le cadre d’une programmation « internationale ». Les deux étant proposés par des femmes, je me suis ensuite axée vers la recherche de spectacles exclusivement portés par des femmes. C’est de là que l’idée du festival a germé, l’envie d’ouvrir une scène qui présente un théâtre principalement occidental aux autres continents et de proposer au public un voyage.
De fil en aiguille, le thème s’est précisé, il fallait donc que chaque spectacle traite du voyage, de l’exil, de la rencontre entre les cultures et du choc qu’il peut parfois y avoir entre elles mais surtout de ce qu’elles s’apportent les unes aux autres et de comment on ressort de cette confrontation avec l’ailleurs.
Je voulais mettre à l’honneur la femme en tant que créatrice et vecteur de culture, porteuse d’une réflexion sur le monde et ainsi permettre à des artistes féminines de nous livrer leur expérience, leur perception et leur vision.

Comment les compagnies viennent-elles à vous ? Ou comment allez-vous les chercher ? Sur quels critères avez-vous décidé de porter un spectacle sur les planches ?
M. B. : 
Sur quels critères? La qualité bien sûr et l’originalité de la proposition ! Étrangement, quelque chose s’est passé autour de l’idée du festival à ce moment-là car de nombreuses propositions de spectacles m’ont été faites, que je n’ai pas toutes retenues pour différentes raisons, en particulier lorsqu’un spectacle ne regroupait pas les différents axes sur lequel repose le festival.
J’ai contacté Nelly Quette, une metteuse en scène qui écrit sur des figures féminines populaires emblématiques afin d’accueillir La Malinche, l’histoire de la princesse Aztèque d’abord esclave puis maîtresse de Cortès qui a trahi son peuple par amour pour celui qu’elle croyait être un “Dieu blanc”. Cette pièce aborde donc le rôle historique de cette femme aux prises entre deux cultures et dont la figure reste controversée de nos jours puisque pour les uns elle est la mère du peuple mexicain moderne mais restera à jamais pour les autres, une traîtresse maudite, celle qui a précipité la chute d’une civilisation.

Le spectacle Bohème qui retrace la trajectoire des Tziganes, de l’Inde à l’Espagne en passant par les pays de l’Est a été créé à ma demande spécialement pour le festival par Nathalie Jean-Baptiste, chorégraphe de danse contemporaine qui travaille sur la fusion entre les danses du monde.

Quand j’ai parlé du festival à la compagnie Nostos, Chiara Zerlini m’a appris qu’elle travaillait sur Le Pays de l’amour, une pièce qui y aurait toute sa place: l’histoire d’une Italienne qui suit son rêve de vivre la vie parisienne et se retrouve peu à peu en proie à des questionnements sur son identité. Peut-on vraiment rester soi-même lorsque l’on quitte ses racines? Est-ce que l’ “assimilation” (mot très en vogue) peut nous rendre étranger à nous-même? Le fait que cette réflexion puisse se poser entre deux cultures qui paraissent pourtant si proches, l’Italie et la France, m’a paru d’autant plus intéressant.

Les femmes de Botany Bay sont venues rejoindre le festival. Ces femmes, c’est une bande de six comédiennes, accompagnées, il faut le dire par deux rôles masculins. Elles nous jouent l’histoire de bagnardes anglaises au XIXe siècle, enfermées à fond de cale lors de leur traversée pour rejoindre les colonies de l’Australie. Elles nous y livrent un portrait à la fois cruel et émouvant de la nature humaine et nous font partager leurs projections, leurs espoirs, leurs craintes par rapport à ce nouveau monde qui les attend.

Marie-Claire Neveu m’a proposé Nina, des tomates et des bombes, un seulE en scène élégant et explosif qui fait une critique acerbe et charmante du capitalisme et de la mondialisation. Pour moi, c’est le spectacle phare du festival, celui autour duquel peuvent s’articuler tous les autres.

Et pour finir, j’ai voulu une déclinaison jeune public du festival: Vassilissa par la compagnie Un des Sens, un conte russe qui retrace le voyage de la jeune Vassilissa pour chercher le feu chez la sorcière Baba-Yaga, rires et chansons garantis !

Combien y a-t-il de spectacles au total ? Comment pouvez-vous définir cette programmation dans le cadre de la programmation plus générale du Proscénium ?
M. B. :
Au total, il y a huit spectacles qui sont intercalés dans la programmation générale du théâtre. Le concept du festival est assez original puisqu’il s’étend de mars à début juin, l’idée étant que les spectateurs qui seront séduits par le thème puissent avoir le temps de venir voir plusieurs pièces.
Il existe pour cela un pass’festival sur le site du théâtre : www.theatreleproscenium.com

Comment réagit le public à ce Festival ? 
M. B. : Le pari était risqué et le temps nous dira si le choix d’un festival étalé dans la durée était judicieux. Pour l’instant, nous avons un très bon retour du public qui se montre particulièrement sensible au thème. Certains sont déjà venus voir plusieurs spectacles.

Personnellement, est-ce qu’il y a un ou plusieurs spectacles qui vous a (ont) le plus touché ? 
M. B. : Délicat de répondre à cette question, je défends tous les spectacles avec la même conviction puisque je les ai choisis. Donc le mieux, c’est de les voir tous !

Propos recueillis par Carole Rampal

Théâtre Le Proscénium
2, passage du Bureau, 75011 Paris
réservation : 07 68 38 32 63
Les femmes de Botany Bay  : les mercredis, à 21h30, du 4 mai au 1er juin 2016.
Vassilissa : tous les jours, à 14h30, du 25 au 29 avril et les dimanches 14, 24 avril et 1er mai à 11h00.
Nina, des tomates et des bombes :
à ce jour, tous les mardis, à 19h30, du 05 avril au 10 mai.
Le Pays de l’amour : les vendredis, à 19h30, du 15 avril au 6 mai et le dimanche 8 mai à 19h30.
Shéhérazade la danseuse philosophe : à ce jour, tous les jeudis, à 21h30, jusqu’au 26 mai.
Princesse Monokini est née au Japon : à ce jour, tous les jeudis, à 19h30, jusqu’au 28 avril .
Bohème : représentations terminées.
La Malinche : représentations terminées.

Interview avec Leah Marciano

Entretien avec Leah Marciano,
productrice et metteure en scène au théâtre et au cinéma

  Il faut que j’ai un coup de cœur. Sinon je ne me lance pas.” Leah Marciano


Vous avez débuté dans le cinéma, qu’est-ce qui vous a poussé vers le théâtre ?
Leah Marciano :
Le hasard. J’étais à la réalisation vidéo d’un petit reportage sur une pièce musicale quand je suis tombée amoureuse du spectacle, Maison Close. La troupe m’a immédiatement adopté moi et ma caméra et moi j’ai immédiatement adopté la pièce. De fil en aiguille, j’ai fini par les produire : ils avaient besoin d’une production pour continuer le spectacle et, de mon côté, j’avais une association d’une production audiovisuelle ; j’ai eu juste à modifier les statuts pour me lancer dans cette aventure avec eux. C’est comme cela que j’ai découvert le théâtre et que j’ai produit ma première pièce.

Qu’est-ce qui vous donne envie de monter une pièce ?
L. M. :
Il faut que j’ai un coup de cœur. Sinon je ne me lance pas. Il faut aussi que j’ai une bonne relation avec l’auteur.

Comment trouvez-vous les auteurs ?
L. M. : Cela dépend des pièces. Thibaut Marchand m’a envoyé sa première pièce. Bon anniversaire… ou pas !. Je connaissais Thibaut de relation dans le théâtre et il avait vu le spectacle, L’Asphodèle, que j’ai produit. J’ai bien aimé, cela m’a fait rire et j’ai eu envie de la produire. Cela s’est fait au feeling par hasard. Pour Meurtres à Cripple Creek, c’est différent. Arnaud (Cordier), un autre comédien, m’a passé son texte après avoir essayé de le monter. Il m’a dit : « Tiens, lis-le. » J’ai trouvé cela génial, je me suis engagée à la produire, et je l’ai invité à trouver un metteur en scène. Il en a cherché un ; il n’en a pas trouvé qui lui correspondait, alors, il me l’a demandé. Pour Blondie et Brunette, cela s’est imposé à moi comme une évidence. Avec ma meilleure amie, Émilie Belina Richard, on a réécrit ensemble, fait la mise en scène jusqu’à la production de la pièce. La prochaine pièce, Un Macchabée dans la baignoire, est signée Thibaut Marchand. C’est sa deuxième pièce et on avait eu plaisir à travailler ensemble pour Bon anniversaire… ou pas ! Pour l’instant, je n’ai monté que des premières pièces pour les auteurs. Ce n’est pas un choix, cela, c’est fait comme cela.

Comment travaillez-vous avec vos comédiens et comment les choisissez-vous  ?
L. M. : Les comédiens, c’est comme les pièces, c’est un coup de cœur. Je peux faire traîner des castings sur plusieurs semaines, voire sur plusieurs mois si je n’ai pas trouvé le ou la perle rare. Quand je me retrouve en répétition avec eux, avant même de travailler, je sais (grâce au casting) qu’ils colleront à ce que j’attends. Il m’est arrivé de prendre des comédiens qui ne correspondaient pas a priori au rôle. Mais, j’avais senti chez eux un potentiel immense et que je pouvais tirer un maximum d’eux. Je pense à Nathalie Touati qui joue Maggie dans Meurtres à Cripple Creek ou à Faustine Pont dans Blondie et Brunette qui est quelqu’un de très très doux dans la vie en contraste avec son personnage. Et j’ai eu ce truc quand j’ai vu ces filles-là en audition. Le coup de cœur et l’intuition sont très importants. J’ai conscience d’être très très exigeante. Je les pousse parfois très très loin, là où parfois ils pensaient qu’ils ne pourraient pas aller.

Je peux faire traîner des castings sur plusieurs semaines, voire sur plusieurs mois si je n’ai pas trouvé le ou la perle rare.” Leah Marciano

Par quel biais, « recrutez-vous » les comédiens  ?
Comme je viens du milieu du cinéma, je connais beaucoup de comédiens. 50% des comédiens que je reçois en casting, je les connais déjà. Et les 50 autres sont des réponses à des annonces.

Qu’est-ce qui vous motive généralement dans la mise en scène ?
L. M. :
J’aime bien l’idée d’être le chef d’orchestre d’éléments qui vont former une œuvre (la direction des comédiens, le costume, la bande-son…). C’est moi qui assemble tout cela, qui apporte ma vision, ma créativité.

Vous êtes metteure en scène, productrice – parfois de deux pièces dans le même temps (dernièrement Blondie et Brunette et Meurtres à Criple Creek) –, comment conciliez-vous le tout et portez-vous autant de casquettes, surtout que vous êtes présente sur toutes vos pièces ?
L. M. : Au début c’était compliqué car les deux pièces que je mettais en scène Blondie et Brunette et Meurtres à Cripple Creek se passent dans des décennies que je n’ai pas connues. J’avais l’impression, quand je sortais du travail de ces deux pièces, de vivre dans le futur. Diriger aussi 11 comédiens différents avec 11 emplois du temps différents et amener à la vie plus d’une vingtaine de personnages, cela me rendait un petit peu schizophrène. J’avais plein d’amis imaginaires ; et puis en étant organisée cela n’est pas si insurmontable que cela ; j’arrive à partitionner les choses ; avec beaucoup de patience et beaucoup d’amour c’est possible. Le prochain challenge arrive en avril parce que les trois pièces se jouent en même temps au Proscenium, avec lequel je suis en coproduction sur ces trois spectacles. Rendez-vous donc en avril, on verra si je ne tombe pas dans la schizophrénie (rire).

Vous faites aussi parfois les costumes ?
L. M. : Non mais les recherches. En amont, je découpe des choses, je les assemble sur papier en espèce de patchwork, je colle avec du scotch, et après je fais toutes les boutiques et toutes les friperies pour trouver ce que je veux, voire sur Internet. Idem pour les décors : je les dessine (je vais chez Leroy Merlin choisir ma peinture, le papier peint) et après, je demande de l’aide aux comédiens et aux garçons forts pour la perceuse et l’assemblage (rire).

Vous avez écrit pour certains films que vous avez produits – Paper Planes (2010), Le Petit Prince (2011), Luc et Leila (2013), Je suis en conflit (2014), plus rarement pour le théâtre : est-ce circonstanciel ?
L. M. : J’ai fait de la réécriture avec Blondie et Brunette mais rien à voir avec tout ce que l’auteur a écrit. Je suis plus à l’aise à écrire pour le cinéma : c’est là d’où je viens, j’y ai suivi mes études, j’ai des cours de scénario derrière moi. C’est ma passion. Maintenant écrire une pièce seule pour le théâtre, je ne m’en sens pas capable. C’est très long et ce sont des techniques que je ne maîtrise pas encore, et puis surtout les auteurs avec lesquels je travaille le font très bien. Je suis comblée avec les textes qu’on m’envoie.

Qu’est-ce qui vous a inspiré pour écrire pour le cinéma ?
L. M. : L’inspiration me vient de ce que j’ai vécu, de ce que j’ai envie de vivre. Paper Planes (2010) est un film de science-fiction qui se passe dans les années 80, qui parle de voyages dans le temps, là j’avais envie d’écrire une histoire d’amour, je me suis alors inspirée de films que j’aime bien. Le Petit Prince est une adaptation du roman que je connais par cœur, c’est mon roman préféré. Il y a beaucoup d’adaptations différentes et j’ai voulu proposer la mienne. Et Luc et Leila est un film autobiographique : le personnage principal est une jeune photographe (je suis photographe de mariage aussi), il lui arrive plein de choses que j’ai vécues. Cela dépend des films et des sujets.

L’inspiration me vient de ce que j’ai vécu, de ce que j’ai envie de vivre.” Leah Marciano

Ces projets dans des univers différents, le théâtre et le cinéma, se nourrissent-ils mutuellement ? 
L. M. : Non. Au théâtre, il y a quelque chose de très chaleureux, il y a un rapport vraiment humain, presque tactile et très vivant qui n’existe pas au cinéma. Après au cinéma, il n’y a pas de contrainte de décors, de lieux, il y a plein de techniques pour faire passer des émotions qu’on ne peut pas avoir au théâtre – des gros plans, des travellings avant, etc.

Pourriez-vous cependant monter un même sujet au cinéma et au théâtre ?
L. M. : Pour l’instant, non et vraiment dans ma tête cela n’a rien à voir. Même si je lis et j’entends beaucoup que me pièces ressemblent à des films, que j’ai une patte très cinématographique. Quand j’ai présenté pour la première fois le dossier de Blondie et Brunette au directeur du Proscenium qui est notre coproducteur, Pierre Boiteux, la première chose qu’il m’a dit était : « En fait, tu viens de m’envoyer un film. » Et c’est vrai que l’auteur, Émilie Belina Richard est scénariste avant d’être auteur de théâtre (vient de mon école). Sans le vouloir je mélange les deux. Je m’en nourris certainement.

Vous pratiquez aussi la photo. Que recherchez-vous ou trouvez-vous dans l’art ?
L. M. : C’est vrai que je fais de la photo depuis plusieurs années. Je fais beaucoup de portraits, d’événementiels, même si de moins en moins car tous les week-ends, je suis au théâtre. Je ne recherche rien de particulier dans l’art, peut-être à m’exprimer, à raconter des histoires, dans certaines pièces juste à faire rire les gens, les faire s’évader. J’ai parfois des messages à faire passer comme dans Blondie et Brunette. Dans des pièces comme Meurtres à Cripple Creek ou Un Macchabée dans la baignoire, j’ai juste envie de faire rire les spectateurs et qu’ils aient le sourire aux lèvres en sortant.

Vous avez créé l’association WelkinLights dans quel but et en quoi consiste-t-elle ?
L. M. : Je l’ai créé en début 2010. J’avais besoin d’une structure de production audiovisuelle pour les programmes courts (Paper Planes et Le Petit Prince), les publicités, les clips, etc. À la base c’était de la production audiovisuelle, et en 2011, il a été question de produire un spectacle musical, j’ai modifié les statuts et ajouté la production de spectacles vivants. Cela a plutôt bien fonctionné. Depuis, on a produit cinq courts-métrages et cinq pièces.

Votre pièce de théâtre préférée ?
L. M. : Une préférée, non, mais j’adore Le Père Noël est une ordure. Depuis toute petite, je la regardais tout le temps. Je l’avais en VHS. Je la trouve extrêmement bien jouée et bien écrite. Pus récemment… j’aime beaucoup ce que fait Nicolas Briançon, notamment Irma la douce. J’aime beaucoup aussi Azzopardi – avec Coup de Théâtre qui s’est joué en 2014 à la Gaité Montparnasse.

Votre film préféré ?
L. M. : Ce n’est pas très original mais j’aime beaucoup ce que fait Steven Spielberg – Jurassic Park et ET. Cela me transporte. Pour moi ce n’est pas que du divertissement. Au niveau européen, j’aime beaucoup Danny Boyle. En France, Francis Weber – Le Dîner de cons ou Le Placard. J’ai des goûts très éclectiques. Mes films vraiment préférés sont des films indépendants comme Donnie Darko réalisé par Richard Kelly ou Garden State de Zach Braff qui sont porteurs de messages très universels – la famille, l’adolescence et l’amour – et très bien traités.

Une phrase qui vous définirait le mieux…
L. M. : Je ne me définis pas personnellement très bien mais un ami très proche à qui j’ai posé la question m’a répondu : « Ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort », Nietzsche.

Quels sont vos projets d’écriture et de mise en scène ? 
L. M. : Pour l’instant, Un Macchabée dans la baignoire débute sur les planches. J’ai encore les trois pièces qui tournent encore. Cela fait beaucoup. Mais j’attends avec impatience les prochains textes de mes auteurs : Arnaud Cordier et Émilie Belina Richard. Sinon j’ai un projet de co-écriture de pièce comique avec Thibaut Marchand. (Ah vous y venez). Oui mais pas seule.

Merci Leah pour cette interview
L. M. : Merci à vous, et aussi à Charlotte Calmel, mon attachée de presse, pour avoir organisé cette interview.

Propos recueillis par Carole Rampal