Corps et âme, de Ildikó Enyedi

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Justement primé lors du dernier festival de Berlin, ce film hongrois surprend par son sujet et son traitement inhabituels, entremêlant deux univers : le rêve et la réalité.

Dans une forêt enneigé, un cerf aperçoit un jour une biche. Peu à peu, les deux cervidés font connaissance et partagent leur vie dans la forêt. Ils boivent l’eau d’un ruisseau, cherchent de la nourriture et ruminent de concert…
C’est le rêve que fait chaque nuit Endre, qui dirige un abattoir, mais aussi Mária, nouvelle embauchée dans l’entreprise en tant que responsable du contrôle de qualité. Sans se connaître, ils partagent chaque nuit le même rêve dans lequel leur nature animale prend le dessus. Par l’intermédiaire involontaire d’une psychologue – mandatée pour faire une enquête au sein de l’abattoir –, ils découvrent le lien qui les unit malgré eux. Passeront-ils de l’amour fantasmé à l’amour réel ?

Lieu de vie et de mort
Leur vie éveillée se passe, elle, au sein de l’abattoir. Un univers où la brutalité et la mort sont omniprésentes et où Endre, en tant que directeur, tient à ce que les employés y soient d’autant plus humains, et notamment, sensibles à la souffrance des animaux qu’ils vont contribuer à tuer. D’où son exigence vis-à-vis de ceux qu’il recrute et ses rapports tendus avec un nouvel embauché qui fait preuve de cynisme dans son travail et dans ses rapports avec ses collègues. À l’inverse, il est touché immédiatement par la personnalité psychorigide de la jeune Mária, qui multiplie les maladresses dans ses rapports avec les autres.

Cheminement personnel
Une relation va peu à peu se développer entre elle et Endre, introverti lui aussi, mais beaucoup plus empathique : la rencontre de deux solitudes qui s’observent, s’attirent, puis s’encouragent mutuellement. Le médiateur sera leur vie psychique partagée à travers leur rêve. Grâce au regard bienveillant d’Endre, le personnage de Mária vit un apprentissage émotionnel et sensuel qui la fera sortir de sa coquille et grandir. Cette « handicapée de la vie », qui a du mal à communiquer (notamment avec ses collègues), entame un processus d’évolution qui passe par de petites choses, certaines anodines, d’autres qui le sont moins : elle touche une purée, elle écoute de la musique, elle regarde un film porno… toutes choses qu’elle n’avait jamais faites auparavant. De son côté, malgré sa personnalité charismatique, Endre est aussi un handicapé, au propre comme au figuré : il a perdu l’usage de sa main gauche et a renoncé à toute relation avec les femmes.

Entre rêve et réalité
Ce film est original à la fois par son sujet et par son traitement. La réalisatrice nous fait passer de la vie réelle à la vie onirique des personnages, traitée de manière assez réaliste. Ainsi, le cerf et la biche vivent dans une “vraie” forêt et se comportent comme de « vrais » animaux.
À l’inverse, les séquences tournées à l’abattoir, forcément violentes, sont empreintes d’une grande délicatesse stylistique : les scènes de mise à mort et de découpe, le sang que l’on lave à grande eau alternent avec les gros plans sur le regard des animaux qui vont mourir ou les moments de détente entre les employés. Comme dans un hôpital où le personnel est confronté en permanence à la mort, il y a des moments de tension, mais aussi d’humour et de cynisme pour tenter d’échapper à la réalité.

Hors norme
À l’exception d’un passage qui bascule vers le drame (que j’ai moins aimé), Ildikó Enyedi réussit à imposer son style personnel, tout en finesse et en sensibilité, et superbe visuellement, en évitant adroitement les clichés. Cela tient aussi à l’interprétation de ses deux acteurs principaux : avec son physique pur et gracile, Alexandra Borbély fait preuve d’une grande intensité dans le rôle de Mária, tour à tour cassante, maladroite, fragile, sensuelle. Face à elle, Géza Morcsányi est émouvant dans le rôle d’un homme vieillissant, confronté à des émotions qui le submergent.

Un beau moment de cinéma, où l’on est invité à entrer dans les méandres de l’âme humaine et à partager cette histoire d’amour entre deux êtres inadaptés à la société. Et si, au fond, comme semble le suggérer Ildikó Enyedi, la vie n’était rien d’autre qu’un long rêve éveillé ?

Un film écrit et réalisé par : Ildikó Enyedi
Avec : Alexandra Borbély,  Géza Morcsányi, Réka Tenki, Zoltan Schneider
Image : Máté Herbai
Bande sonore : Adam Balazs
Montage : Károly Szalai

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“La saison des femmes“, film indien de Leena Yadav

En route vers la liberté

Ce film est né à la suite du voyage de la réalisatrice dans la région rurale de Kutch, dans le Gujarat (un état situé à l’ouest de l’Inde, aux confins de l’Inde et du Pakistan) et de ses interviews de nombreuses femmes, au sujet de leur condition.

La-saison-des-femmes-affiche-714x952 (1).jpgVoici un film qui sort des clichés habituels sur l’Inde. Il évoque une réalité beaucoup moins plaisante, une société patriarcale où la femme est réduite au silence et contrainte de subir tout au long de sa vie la violence des hommes. La réalisatrice trace trois beaux portraits : celui de deux femmes “ordinaires”, Rani, une jeune veuve d’une trentaine d’années qui peine à élever son fils seule ; Lajjo, mariée à un homme violent, qui lui reproche de ne pas lui donner d’enfant, et de leur amie, l’exubérante Bijli, danseuse et prostituée, qui vit en marge de la société. Au destin de ces trois amies, étroitement liées, s’ajoute celui de la jeune Janaki, 15 ans, mariée contre son gré au fils de Rani, Gulab, fainéant et misogyne. Malgré les difficultés (pour ne pas dire les drames) auxquelles elles sont confrontées quotidiennement, elles réussissent à trouver ensemble la force de continuer à se battre et à espérer. Cela donne lieu à de très belles scènes où les amies se retrouvent pour s’épancher, plaisanter ou rire ensemble.

Des normes écrasantes
Dès le début du film, une scène édifiante montre comment le conseil des anciens régit la vie de toute la communauté villageoise : une jeune fille, qui s’est enfuie de sa belle-famille où elle est violée par les hommes, est renvoyée chez elle au risque de sa vie, malgré ses supplications déchirantes. Leena Yadav pointe également le fait que les normes sociales – notamment le mariage forcé et la dot – sont intégrées par les femmes elles-mêmes. Ainsi, dans un premier temps, Rani reproduit avec Janaki le comportement que sa belle-mère avait eu auparavant avec elle : elle la traite comme une domestique, redevable envers elle de l’argent qu’elle a dépensé pour la marier à son fils. Mais elle comprend ensuite que son propre fils fait subir à sa belle-fille les mêmes violences que son mari lui a infligées.

Une liberté de propos et de ton
La réalisatrice réussit à trouver le bon rythme en alternant les moments de complicité féminine et de joie libératrice avec des scènes plus dramatiques. Elle aborde également des sujets délicats, rarement traités dans le cinéma indien, tels que le viol (conjugal ou collectif) ou, tout simplement, la sexualité. Ainsi, la relation d’un soir de Lajjio avec l’un des amants de Bijli est filmée de manière très belle et très sensuelle. Et la scène où Rani dénude son amie Lajjo pour nettoyer ses plaies baigne dans un climat troublant d’érotisme.
Malgré la violence toujours palpable, le film se veut résolument optimiste. Si Leena Yadav utilise les codes du cinéma bollywoodien (explosion de couleurs et de déhanchements, musique entraînante…), c’est pour toucher un public plus large et dénoncer l’hypocrisie de la société indienne. Les femmes qui s’expriment librement, que ce soit en paroles (la femme instruite de l’entrepreneur) ou avec leur corps (comme la danseuse Bijli) ne peuvent être que des mauvais exemples ou des… prostituées.
Les protagonistes féminines ont en commun leur force de caractère, une joie de vivre communicative et un humour salvateur (la scène où Lajjo découvre l’orgasme grâce à un téléphone portable en est un exemple !). Une ode à la liberté pour toutes les femmes, qu’elles vivent en Inde ou ailleurs – qui n’est pas sans rappeler le très réussi Mustang, de la réalisatrice turque Deniz Gamze Ergüven.

Véronique Tran Vinh

 

Actuellement au cinéma
Avec : Tannishtha Chatterjee (Rani), Radhika Apte (Lajjo), Surveen Chawla (Bijli) et Lehar Khan (Janaki).

 

“21 nuits avec Pattie”

21-nuits-avec-pattie-affiche-55fa9da55671dÀ la vie, à l’amour 

« 21 nuits avec Pattie », de Armand et Jean-Marie Larrieu, avec Isabelle Carré, Karine Viard, André Dussolier, Denis Lavant, Sergi Lopez.

Le film le plus drôle et le plus irrévérencieux de ces derniers temps !
Les frères Larrieu dynamitent les codes de la comédie à la française (et à la papa) avec leur style inimitable qui mêle poésie, communion avec la nature, sensualité débordante, surnaturel et… humour.
À la suite du décès de sa mère avec qui elle avait perdu tout contact, Caroline, une quadragénaire un peu coincée, débarque dans un coin paumé (et magnifique) de l’Aude où elle rencontre une galerie de personnages truculents qui vont lui faire découvrir une mère libre – et même libertine –, et l’aider peu à peu à renouer avec son propre désir. Avec la disparition du cadavre de la mère, le récit se met soudain à flirter avec le polar fantastique, voire l’absurde.
Contrairement à ce que l’on s’attendrait, le sexe n’est pas montré mais est raconté, avec un verbe cru (mais jamais vulgaire) quand il s’agit de Pattie, truculente initiatrice de Caroline, mais aussi avec un langage châtié quand c’est André Dussolier qui s’exprime, dans le rôle inattendu et hilarant d’un ex-amant romantico-intellectuel de la mère de Caroline, aux goûts un peu particuliers.
Au-delà du sexe, il s’agit d’une leçon sur le désir féminin – sujet éminemment tabou – et, plus largement, sur la vie et la mort. Les deux personnages féminins principaux dialoguent magnifiquement à travers les voix d’Isabelle Carré (femme frigide qui se libère peu à peu de son carcan de préjugés) et Karine Viard (libertaire épanouie). Comme d’habitude chez les frères Larrieu, la nature est omniprésente et paraît aussi licencieuse que les habitants de ce village pas comme les autres (ha ! la description des champignons en forme de phallus…).
Un film à la fois hédoniste et décalé, réjouissant, aux dialogues très bien écrits.

Véronique Tran Vinh