Kolik au Théâtre 14

© Ina Seghezzi

« Le temps coule »…  en exergue sur l’écran derrière le comédien assis sur un fauteuil sur un plateau incliné, seuls éléments en guise de scénographie.

« Le temps coule »…  Tout comme l’eau de la bouteille de gin dans le gosier du comédien, tel un sablier. On comprend assez vite que le discours finira la bouteille une fois vidée. On pourrait croire qu’il puise sa logorrhée dans  le pseudo-alcool, mais il n’y a pas d’ivresse hors les mots…

Le degré zéro de l’existence, la construction du Je (du jeu ?), les murmures intérieurs, une réduction de l’être à sa part infinitésimale… Déconstruction du langage, comme une toile abstraite où les mots sont matières, sculptures auditives, recompositions orales, pas d’intentions, pas de sens littéral, tout est remis à plat, mis en question, à l’écoute de ce qui résonne intérieurement dans le corps du comédien. Peu ou pas de syntaxe, des verbes à l’infinitif, dictés par l’impératif besoin de se dissoudre, de ne pas s’attarder, débit de l’eau, gorgées subites, débit des mots, course poursuite, métaphore d’une vie liquidée, sans possible arrêt sur images, une avancée imperturbable vers l’issue fatale, le fond de la bouteille, sans espoir de sursis.

Quelques moments d’ironie, quelques ruptures : on se prend à penser après coup qu’ils auraient pu être plus appuyés, rompre ce flot incessant, nous en distraire, mais sans doute ce recul, ce retour sur soi eût contredit la marche inexorable du temps vers la dissolution, la mort, l’obscurité, dernier mot sur l’écran avant le noir final.

Il faut saluer la performance d’Antoine Mathieu, cette improbable mémorisation des mots réitérés, sans aspérités narratives, ponctuée de déglutissements, de coups d’œil furtifs vers l’écran derrière, qui ne servent à rien puisqu’il semble égrener des chapitres déjà anticipés, comme si l’existence précédait le sens… 

On se dit aussi que pour cet événement théâtral organisé en temps de récession, et réservé à quelques privilégiés pour cause de Covid, (merci aux directeurs du Théâtre 14) cette interrogation existentielle tombe à pic ! Et qu’il est bon de s’asseoir dans un théâtre pour la partager… Le moment est venu.

Florence Violet

Kolik
Du 9 au 27 novembre 2021 au Théâtre 14
Texte Rainald Goetz
Traduction Ina Seghezzi
Un projet d’Antoine Mathieu
Mise en scène Alain Françon
Avec Antoine Mathieu
Scénographie Jacques Gabel
(Vu le 5 janvier 2021 lors de sa création au Théâtre 14)

Théâtre 14
20, avenue Marc-Sangnier, 75014 Paris
Tél. : 01 45 45 49 77

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