“Les Mémorables” de Lidia Jorge

les mémorables image

 

 

“The facts and the figures, they overwhelm and stifle from the very first breath you drew” – Just Jack Embers

Comment le passé pèse sur le présent, c’est la question que soulevait le chanteur britannique Just Jack dans une chanson intitulée Embers https://binged.it/2mHLUJ9 dans un texte à la vision fort pessimiste et déterministe de la chose, l’ombre tutélaire du passé recouvrant littéralement l’individu. Cette question du poids du passé interroge les hommes et les femmes, autant que les cultures, depuis que la mémoire est Homme. C’est une question éminemment culturelle et philosophique : sans traditions, sans souvenirs, il n’y a à la fois ni reproduction consciente possible des schémas, et donc la possibilité d’y échapper, ni permanence dans le temps. C’est d’ailleurs souvent le point de départ de nombreuses utopies et dystopies voulant construire l’Homme nouveau, rompre radicalement avec la période antérieure en se focalisant sur l’éducation des plus petits qui sont extraits de leur composante familiale.

Aldous Huxley
Aldous Huxley (1894-1963)

Dans Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley, cette logique est poussée à son extrême, il n’y a plus de naissance naturelle, il n’y a plus de parents, il n’y a plus de famille, il n’y a plus de filiation, ni d’histoire, il n’y a que la place que l’on vous assigne.

Tout comme le présent est vécu par chacun selon sa position, son humeur, sa connaissance du contexte, le passé est un concept bien étrange, la mémoire autre chose que l’empilement de souvenirs.

Faites l’expérience avec vos amis, vos frères et sœurs, votre famille. Que chacun décrive un événement passé commun et partagé. Vous aurez alors une variation autour du même thème ; d’une même situation, plusieurs récits. Le souvenir est retravaillé en permanence, il peut même se charger d’un sens qu’il n’avait pas pour justifier le présent.

Comment le passé nous construit -il, comment se réconcilier avec lui ou à tout le moins ne plus en faire un poids que l’on traîne sans fin ?

La littérature, lieu privilégié de la réflexion sur le passé

Des pans entiers de la littérature s’intéressent à ces phénomènes et plus particulièrement dans la littérature hispanique et lusophone décrivant des situations entre nécessité de l’oubli, pour avancer, et impératif du souvenir, pour que l’amnésie n’amène pas à la reproduction.

Dans cette littérature, le traumatisme de la dictature, de la guerre est présent et plutôt que de l’occulter, quelques auteurs l’affrontent pour mieux digérer ce passé douloureux, en embrassant le récit historique dans sa totalité, dans ce qu’il a de glorieux mais aussi ce qu’il a d’inavouable. Les nations sont comme les individus, elles peuvent avoir la mémoire sélective. Le pardon n’empêche pas l’établissement de la vérité et des responsabilités, c’est même un principe incontournable pour se réconcilier avec le passé et ne plus en faire un poids ou un fantôme pour le présent et le futur.

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Lidia Jorge – romancière portugaise

Dans Les Mémorables de Lidia Jorge, la fille d’un acteur de la révolution des œillets, devenue journaliste aux États-Unis, se voit confier la réalisation d’un épisode d’une série documentaire sur ces jours qui ont fait l’histoire de l’Europe contemporaine. Sa feuille de route lui indique qu’elle se consacrera à la révolution des Œillets. Une double plongée dans le passé, familial d’une part, avec le retour auprès d’un père et d’une ville, Lisbonne ,qu’elle a fuis et historique d’autre part, à la rencontre d’acteurs de la journée du 25 avril 1974. Cette plongée est l’occasion de pouvoir se confronter à ce passé, s’en souvenir, comprendre son influence sur le présent, faire la paix avec lui pour vivre pleinement son présent et son futur.

La romancière propose ainsi un tableau qui retrace par touches cette journée qui a vu basculer le Portugal dans la plus étrange et belle des révolutions démocratiques, où les acteurs ne sont plus des personnages de livres d’histoire mais des êtres de chair et d’os, nommés par leur surnom, en partant d’une photo prise quelques mois après les évènements dans un restaurant lisboète.

Certains des protagonistes ne sont plus et la défense de leur mémoire passe par les autres, d’autres hésitent à se livrer et certains rappellent que ce jour fut à la fois le plus beau de leur vie mais par certains aspects tout autant une malédiction, avec la difficulté d’y échapper, comme si la vie depuis s’était arrêtée ou avait perdu toute saveur. Les héros d’hier, les ravages du temps le révèlent, sont des hommes comme les autres. Mais ce rappel est salvateur, pour permettre de prendre ses distances avec le passé, sans le sacraliser à outrance, sans construire au contraire des angles morts.

Une littérature du dé-passement !

En partant de la grande histoire, de nombreux auteurs, à l’image de Lidia Jorge, s’emparent de ce rapport à hier, pour mettre en lumière et interroger les identités volées, les crimes oubliés, les révolutions sacralisées, pour les interroger et permettre ainsi de les digérer et de reprendre une vie normale, sans le poids écrasant d’un passé amnésique ou au contraire omniprésent.

Le passé nous construit, c’est indéniable. Mais le rapport que l’on entretient au passé, c’est cette part de libre arbitre qui permet de reprendre la barre du navire pour ne pas sombrer dans le déterminisme, la reproduction, la répétition. Du passé, il faut en tirer, et de l’expérience, pour ne pas refaire les mêmes erreurs, et de la force, pour ne pas être écrasé par l’ombre tutélaire des faits et des personnes.

Connaître le passé pour le dé-passé(r) constitue un exercice salvateur, aussi bien pour les nations que pour les individus.

Face au temps révolu, plusieurs stratégies sont possibles : la fuite, l’occultation partielle, la réécriture totale ou encore la glorification sans prise de recul. Tout cela ne saurait être exhaustif, plusieurs situations pouvant même se combiner, de quoi constituer un cocktail explosif pour les générations présentes et futures.

Trouver dans le passé des causes à des problèmes actuels, pour les dépasser, c’est un point essentiel mais cela ne doit pas le rendre responsable de tous nos maux ou au contraire tant le glorifier qu’on se laisse glisser sur des couronnes de lauriers fanées. La liberté réside essentiellement dans la possibilité à dépasser ce passé, à dépasser l’histoire.

Quand rompre avec le passé devient la seule solution

Le Marchand des PassésIl arrive néanmoins que ce passé soit totalement insupportable, soit par la noirceur qu’il engendre, soit par l’impossibilité de le mettre à distance. En ce cas, il n’y a pas d’autres solutions que de l’effacer et d’en reconstruire un de toutes pièces. Dans Le Marchand de passés de José-Eduardo Agualusa, paru il y a quelques années de cela, un homme invente des passés flatteurs à une riche clientèle voulant faire oublier son rôle durant la guerre civile qui a ravagé l’Angola.

Mais si s’acheter ou plutôt se racheter un passé est une solution, il ne résout pas toujours vos problèmes, le mensonge engendrant à terme d’autres conséquences néfastes.

On peut finir par croire à ses propres mensonges, à un passé reconstitué qui permet de conserver une image de soi-même identique à celle que l’on souhaite se donner et offrir aux regards : les mensonges deviennent alors des vérités. Mais il en reste une tache, qui vous poursuit, inlassablement. Il n’y a de choix que la fuite pour ne pas se retrouver face aux preuves de ses arrangements avec la réalité, il faut couper avec son passé.

 Et à l’heure des réseaux sociaux, la zone géographique et temporelle du risque d’être découvert s’est étendue, le passé numérique revient comme un boomerang en plein milieu de la figure. Ce qui pose la double question du droit à l’erreur et du droit à l’oubli, dans le rapport que l’on entretient au passé.

La liberté, c’est la construction du présent et du futur

L’équilibre entre nécessité de se plonger dans le passé et droit à l’oubli est difficile à trouver, pourtant cet équilibre est impérieux.

D’ailleurs, par la voix d’un des héros vieillissant de la révolution des œillets, Lidia Jorge dit à la jeune génération qu’elle ne saurait être entretenue éternellement dans la mythologie des heures glorieuses et qu’elle ne peut et doit être redevable ad vitam aeternam aux gloires du passé. À chacun son époque, à chacun ses choix, ce qui n’empêche ni le souvenir, ni de puiser de l’inspiration dans les anciens faits d’arme. Mais il faut conserver le libre arbitre pour une génération, pour son époque.

La problématique est même inversée désormais, c’est pour ceux qui ne sont pas encore nés qu’il convient d’entretenir le souvenir et le respect, paradoxe d’un temps où la finitude de l’humanité pointe le bout de son nez.

Connaître le passé pour ne pas persévérer dans les erreurs du présent et être des marchands de futurs, voilà peut-être la lourde tâche que nous enseigne cette littérature.

Stéphane Lenoël

 

Lidia Jorge, Les Mémorables, Métailié Suites, 2017, 12 €

José Eduardo Agualusa, Le Marchand de passés, Métailié Suites, 2017, 8 €

 

 

 

 

 

 

 

 

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