“Trahisons”, au théâtre du Lucernaire

@Alexandre Icovic

La femme, le mari, l’amant. Ce trio serait bien convenu si n’était le regard incisif d’Harold Pinter. Il dissèque les conventions bourgeoises et détourne le vaudeville annoncé en une proposition beaucoup plus subtile sur la complexité du sentiment amoureux.

Tout le monde trahit tout le monde : Emma trompe son mari Robert avec Jerry, son meilleur ami ; Robert a des liaisons ; Jerry trompe sa femme avec Emma ; quant à Emma, a-t-elle (ou va-t-elle) tromper son amant avec un autre ? Qu’en est-il des autres personnages, absents physiquement, mais évoqués sur scène ? La femme de Jerry pourrait-elle le tromper, elle aussi ? Et si oui, le trompe-t-elle avec cet homme qui la courtise ? Au fond, qui est au courant de quoi ? Insidieusement, Pinter sème le doute dans notre esprit. Personne n’est totalement honnête ou malhonnête. Les non-dits, les révélations, tout est sujet à interprétation, pour le plus grand plaisir du spectateur qui se perd en délicieuses conjectures.

Car pour Pinter, peu importe la réponse à ces questions. Ce qui l’intéresse, dans ce jeu de dupes, c’est la manière dont chacun des personnages vit sa propre vérité. Sous la légèreté apparente des rapports amoureux ou amicaux affleurent les désirs, les attentes et les fêlures de tout être humain. Dans un vertigineux jeu de flashback, il nous fait remonter le cours des événements : de l’annonce de la séparation du couple que formaient Robert et Emma à la première rencontre d’Emma et de Jerry, témoin de mariage de son ami. En remontant ainsi à la source de la relation amoureuse, il en souligne le caractère fragile, voire absurde.

Malgré une fin connue d’avance, la mise en scène réussit à maintenir une tension permanente. Le compte à rebours est signifié à l’aide d’un afficheur, manipulé par Vicent Arfa, malicieux maître du temps. Les changements de décor sont également très réussis, évoquant un véritable ballet, et participant à l’ambiance intrigante.

Le trio d’acteurs porte avec talent ce texte à l’humour incisif, même si j’ai préféré le jeu des protagonistes masculins, plus distancié, à celui de Gaëlle Billot-Danno, tout en mimiques et en moues boudeuses. François Feroleto, notamment, fait preuve d’une grande subtilité de jeu dans le rôle de l’époux et de l’ami trompés, capable d’autant de cynisme que de sensibilité.

Un très beau moment de théâtre, servi par une mise en scène tout en finesse.

Véronique Tran Vinh

De Harold Pinter
Mise en scène: Christophe Gand
Avec : Gaëlle Billaut-Danno, François Feroleto, Yannick Laurent, Vincent Arfa

Du 24 janvier au 28 mars 2018
Du mardi au samedi à 19 h
Le dimanche à 16 h

Théâtre du Lucernaire
53, rue Notre-Dame-des-Champs
75006 Paris
Tél. : 01 45 44 57 34
www.lucernaire.fr/theatre/1677-trahisons.html

 

 

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