Rencontre avec Karine Ventalon, à La Folie Théâtre

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@Lou Sarda

Karine Ventalon incarne Célestine, dans Le Journal d’une femme de chambre, d’Octave Mirbeau, jusqu’au 4 mars à La Folie Théâtre. Rarement le verbe « incarner » n’a eu une signification si juste, à tel point qu’on ne sait plus si c’est la comédienne qui joue le rôle ou si c’est Célestine qui s’est emparée du corps de la comédienne… Portée par le texte très réaliste et cru d’Octave Mirbeau, Karine Ventalon ose y aller et ne se ménage pas. Rencontre entre deux castings.

 

La manière dont vous jouez Célestine fait penser au cinéma. Vous passez d’un registre à l’autre, vous campez tous les personnages qui ont croisé Célestine. C’est vrai qu’au cinéma, on peut couper, refaire une prise, on peut s’arranger, alors qu’au théâtre, c’est impossible. Comment y réussissez-vous ?
Merci pour tous ces retours, tous ces compliments me font chaud au cœur. C’est un rôle très complet que j’aime énormément interpréter. C’est vrai qu’il faut y aller à fond parce que, d’abord, c’est un journal intime. Donc, par définition, c’est censé n’être lu que par celui qui l’a écrit et qui y a mis toutes ses pensées, même les plus indicibles.
Octave Mirbeau le dit dès le départ lorsqu’il fait parler son héroïne : ce sera « sans retenue ni pudeur », en y mettant « toute la franchise qui est en moi et toute la brutalité qui est dans la vie ».
Je ne pouvais donc pas me permettre de jouer en demi-teinte. Célestine revit ses émotions passées, comme si elle était seule. Peu importe qu’elle soit moche – parce qu’elle souffre et pleure –, ou que l’on voie le haut de ses jambes quand elle s’assoit. Il fallait ce lâcher-prise et avoir cette sincérité, cette authenticité parce que l’on est dans un journal intime.
Quant à votre parallèle avec le jeu du cinéma, en plus de la direction d’acteurs et du parti pris choisi avec le metteur en scène William Malatrat, la proximité avec le public accentue aussi cela. En effet, la salle n’est pas très grande et cela me permet de chuchoter, de parler normalement, je n’ai pas besoin de déclamer. Dès que j’ai un mouvement de sourcil ou une larme qui coule, le spectateur le voit. Il entre en connivence avec moi et, ainsi, plus facilement dans l’histoire.

Dans votre interprétation, avez-vous pensé à Jeanne Moreau ?
Surtout pas ! Pas un seul instant. Bien sûr, j’ai vu le film de Buñuel parce que c’est important de savoir ce qui a été fait sur le sujet et aussi parce que je trouve normal, quand je travaille sur une pièce, de lire plusieurs œuvres du même auteur. C’est le cas pour Octave Mirbeau dont j’ai lu la biographie, je me renseigne aussi sur les mœurs de l’époque. Tout ça me nourrit, et nourrit mon personnage. À l’époque, on ne parlait ni ne bougeait de la même façon. Célestine, par exemple, se tenait très droite et saluait ses maîtres.
Quant à Jeanne Moreau, il n’y en a qu’une ! Elle est irremplaçable ! Elle a ce regard, cette voix et sa façon d’interpréter. Si je m’étais inspirée d’elle, j’aurais été une « copie » et j’aurais été fausse. Chaque soir, en interprétant Célestine, j’essaie d’être la meilleure version de moi-même et c’est déjà beaucoup de travail ! Avec William, on reste toujours dans la créativité : on se remet en question et, de temps en temps, on se fait des séances de répétitions pour recaler des petites choses.

ljfc-3jean-romain-pac-1Cela fait plusieurs années que vous interprétez Célestine. Comment a débuté cette aventure ?
Ce n’est pas tout à fait exact. Je l’ai interprétée pour la première fois il y a effectivement sept-huit ans, mais il y a eu une pause de cinq ans. En tout, j’ai dû la jouer une soixantaine de fois, ce qui n’est pas énorme.
La directrice du Guichet Montparnasse, Annie Vergne, avait un trou dans sa programmation et a appelé William en lui proposant de monter un projet sur quelques dates libres. Ce qu’il a bien évidemment accepté. Tout s’est passé très rapidement : j’ai appris le rôle en à peine quinze jours, quasiment en même temps que l’on commençait les répètes au plateau, et on a continué de répéter même après la première. L’année d’après, on a été reprogrammés, parce que la pièce avait bien marché et puis, je suis restée cinq ans sans la jouer. J’ai fait d’autres choses, du cinéma, de la télévision…
Puis, il y a deux ans, j’ai eu envie de reprendre ce rôle, il me manquait. C’est vrai qu’il est très complet, je peux passer du rire aux larmes, être la pire des garces, comme être pleine d’empathie, douce et en même temps rigolote, c’est quand même rare au théâtre d’avoir un rôle qui permet d’exprimer autant de choses en si peu de temps.
J’aime aussi énormément ce personnage, ce n’est pas une héroïne, on se rend compte qu’elle peut être garce, qu’elle ne tire pas de leçons du passé. En fait, elle est profondément humaine. Beaucoup des thèmes qui sont abordés dans cette pièce sont très actuels : l’homosexualité, l’antisémitisme, la pédophilie, les rapports homme/femme, maîtres/domestiques, l’amour, le sexe…
Donc il y a deux ans, j’ai rappelé William et on l’a rejouée pour une vingtaine de dates au Tremplin théâtre, ce qui m’a valu deux nominations et le prix de « meilleure comédienne dans un 1er rôle » aux P’tits Molières. Puis cette année, la Folie Théâtre nous a programmés.

Le rôle et la mise en scène ont-ils évolué entre le début et aujourd’hui ?
Bien sûr ! C’est très intéressant de reprendre un rôle plusieurs années après. J’ai mûri, j’ai travaillé avec d’autres personnes, j’ai appris…
Il y a des choses qu’on découvre, qu’on redécouvre. Mon jeu a évolué, forcément, j’ai plus de lâcher-prise qu’il y a sept ans. À l’époque, j’avais davantage de pudeur, de candeur aussi !
Tout comme j’ai évolué en tant que femme et comédienne, la mise en scène a évolué aussi pour que cela reste cohérent.

ljfc-2jean-romain-pacVotre corps tout entier appartient à Célestine sur scène. Est-ce le texte de Mirbeau qui vous donne la force d’aller si loin ou est-ce votre formation ?
Effectivement, le texte est très porteur et me touche vraiment, il y a des passages où je me dis que le public a de la chance d’entendre ces phrases pour la première fois !
Pour le rapport au corps, j’ai très peu d’accessoires, donc il faut bien faire exister les situations ! Comme je joue plusieurs personnages sur scène en plus de celui de Célestine, je dois changer ma gestuelle, ma voix pour chacun d’eux. Dès que je prends une posture, le public identifie le personnage et a ainsi un tableau de tous ceux qui ont croisé Célestine.
Il faut aussi ajouter que j’ai fait onze ans de danse classique, avec toute l’exigence que cela implique, et ça aide à prendre possession de l’espace et du plateau.
Quant au corps, il faut avoir une bonne hygiène de vie, faire du sport, bien manger, bref, en prendre soin. Quand je joue pendant quatre mois au théâtre un rôle très physique comme celui-ci – où je change souvent de voix et où je reste 1 h 15 sur scène – je n’ai pas le droit de tomber malade, parce que, si demain j’ai une bronchite, c’est la catastrophe ! D’ailleurs je touche du bois…

Dans le répertoire classique ou contemporain, y a-t-il un rôle que vous rêvez d’interpréter ?
Jouer un rôle, c’est aussi une rencontre. C’est une alchimie avec ses partenaires, son metteur en scène. Le Journal d’une femme de chambre, telle que la pièce est aujourd’hui, n’aurait jamais été ce qu’elle est avec un autre metteur en scène.
Des rêves de rôles, j’en ai plein ! Les rôles que j’aime sont ceux où on ne peut pas mettre les gens dans une case. J’aime les rôles évolutifs, ça peut être la femme d’affaires déterminée qui sombre dans la folie ou au contraire la femme soumise qui se révèle, des rôles qui reflètent la vie avec ses joies, ses peines, ses tourments, ses drames… J’aime les rôles où y a des choses à défendre. Surprendre les gens et être là où l’on ne m’attend pas forcément. J’aime travailler avec les metteurs en scène ou les réalisateurs qui me poussent dans mes retranchements.

je-taime-filme-moiQuels sont vos projets ?
Il y a un film qui va sortir cette année et qui me tient beaucoup à cœur : Je t’aime, filme-moi, réalisé par Alexandre Messina, avec Christophe Salengro et Michel Crémades. C’est l’histoire de deux réalisateurs un peu has been qui partent sur les routes filmer des déclarations d’amour qu’ils vont ensuite apporter au destinataire, quitte à traverser la France. Dès le début de l’histoire, ils vont tomber sur mon personnage, Luce, une nana au caractère bien trempé avec un look de punk (cheveux roux, baggy, Doc Martens pourries) qui conduit une camionnette sans rétroviseur ! Je remercie d’ailleurs Alexandre Messina de m’avoir confié ce premier rôle féminin haut en couleur, c’était un vrai bonheur d’interpréter ce personnage !
Ces dernières années, je fais également de plus en plus de télé, séries et téléfilms… dernièrement je campais le rôle d’Isabelle dans Plus belle la vie. La télé, ça me plaît beaucoup et j’espère en faire de plus en plus !

Le mot de la fin ?
J’adore mon métier de comédienne. C’est rare de pouvoir dire quand on part travailler : « Je vais jouer ! »

Propos recueillis par Plûme
Photos pièce : @Jean-Romain Pac
Conceptio
n affiche : @Serge Tiar

Retrouvez notre chronique sur « Le Journal d’une femme de chambre », avec  Karine Ventalon :
http://bit.ly/2g6UaJ8

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