Interview avec Benoit Giros/“Old Times” au Théâtre de l’Atelier

Benoit Giros

Pas loin du Théâtre de l’Atelier, rendez-vous est pris le 18 avril, avec Benoit Giros, comédien et metteur en scène. Pour l’heure metteur en scène de la pièce Old Times. Une interview très riche où Benoit Giros a livré des réponses sans détour.

Qu’est-ce qui t’a poussé à porter le texte Old Times en scène ?
Benoit GIROS : Old Times, ou C’était hier en français. En fait, je travaillais sur le texte Le Scénario de Proust que Harold Pinter avait coécrit avec Joseph Losey en 1972 et pour lequel le film ne s’est jamais fait. Néanmoins, le scénario était édité chez Gallimard et je voulais le faire au théâtre. C’est un film de quatre heures qui nécessite une trentaine d’acteurs. Une chose énorme. Dans mes recherches sur Le Scénario de Proust, je suis tombé sur le texte C’était hier qui se situe au début du théâtre du souvenir chez Pinter et qui traite un peu du même sujet. C’est-à-dire comment le passé ressurgit et interfère dans le présent, comment il fait ce que l’on est devenu, comment il agit, et encore. C’est un thème que j’aime.

C’est un thème qui fait écho chez toi sur le plan personnel ?
B. G. :
Oui complètement : de quoi je suis composé et comment je me débats avec cela pour construire. J’avais fait un spectacle sur Renoir et La Règle du jeu que Renoir avait écrit, tourné, monté, sorti en un an avant de partir aux États-Unis, une partie charnière de sa vie. Il racontait, dans le film, ce qu’il était en train de vivre et « racontait » toute la société, comme elle était. Je me suis dit que j’allais le faire d’où on en est, dans notre société, maintenant, dans une période de crise et de changement. Au moment de monter Old Times, il y avait une période que je traversais aussi de doute sur le théâtre, ma vie personnelle. Comment le passé agit encore et comment se trace-t-il encore en une ligne pour ressurgir à certains moments ? Je trouvais cela intéressant dans une période de crise personnelle et aussi dans une période de crise de société, de la fin d’un modèle, un moment où il y avait eu les attentats de Charlie, où la société était en train d’exploser. Comment a-t-on vécu depuis trente ans pour en arriver à cette explosion-là ? Cela m’intéressait de traiter le thème du souvenir à travers la pièce. Après la pièce n’est pas politique mais juste un moyen de se dire que le passé agit. Il y a plein de manières de se raconter ce passé mais on s’aperçoit qu’il nous explose à la figure à un moment donné.

Alors ça c’est le sujet mais Harold Pinter c’est tout un univers, est-ce qu’il y a eu quelque chose qui te captive ?
B. G. :
Au début, je suis tombé sur cette pièce. Je me suis dit, tiens je vais traiter cela. Après, j’ai découvert tout le théâtre de la menace de Pinter, son anxiété profonde par rapport au monde, son angoisse permanente qu’il porte, la peur qu’il a du monde extérieur. J’ai découvert comment il avait mis cela dans toute sa littérature. C’est quelque chose qui traverse son œuvre de bout en bout. De manière différente, d’abord en le subissant puis dans Old Times et No Man’s Land en s’y confrontant ; et après dans le théâtre dit plus politique, en montant au créneau pour cesser cette peur et la faire disparaître.

Transposer l’univers de Harold Pinter, ce n’est pas évident au théâtre. Comment cela s’est passé au niveau de la mise en scène ?
B. G. : 
On est proche des didascalies. Il y est décrit une maison en bord de mer, un salon. Je tenais à ce que cela soit contemporain. C’était important que cela se passe maintenant, que cela ne se situe pas dans les années 70. Il fallait trouver une espèce d’espace entre deux, une chose réaliste : dans un salon bourgeois dans lequel se déroulait un vaudeville entre la femme, la maîtresse et le mari. Mais, en même temps, faire exploser ces codes-là. L’histoire va au-delà et parle plus profondément : le thème le plus important étant non le vaudeville mais le souvenir qui surgit. Il fallait qu’on soit dans un espace irréel. On s’est servi du décor. On a respecté la base du théâtre bourgeois tout en laissant un espace où les fantômes sont acceptables. L’idée était vraiment d’accepter dès le départ que Anna (Adèle) y rôde, qu’elle soit différente des deux autres personnages. L’adaptation, elle est là. Pinter, en 70, jouait plus la pièce que l’anecdote.

Le texte, tu l’as réadapté ?
B. G. :
Non, on l’a retraduit. Du début jusqu’à la fin c’est le texte intégral. On a tiré la traduction dans quelque chose de plus brutale, avec ses répétitions de mots, avec le rythme de Pinter, des phrases allongées…

Comment s’est opéré le casting ?
B. G. :
On avait déjà travaillé au théâtre ensemble avec Adèle Haenel et Emmanuel Salinger dans La Mouette. Adèle et Emmanuel sont vraiment très proches : l’idée était de les faire se retrouver sur un plateau car dans La Mouette il n’y avait pas beaucoup de scènes ensemble. Et Emmanuel connaissait Marianne Denicourt depuis très longtemps. Cela me semblait riche de reconfronter ensemble ce duo avec un renouveau qui serait représenté par Adèle.

Tu es parti du cinéma ou du théâtre ? On a l’impression en parcourant ta biographie que tu as démarré les deux en même temps.
B. G. : J’ai fait un peu des deux tout de suite en fait. Mais le théâtre m’accompagne tout le temps. C’est la base.

Est-ce que ton métier d’acteur t’aide dans ton métier de metteur en scène ? Le fait d’être dirigé par d’autres t’aide-t-il pour en diriger d’autres ?
B. G. : 
Ce qui m’aide c’est d’abord de jouer, de connaître un peu par où cela passe pour les acteurs, ce qui me permet de pouvoir changer de point de vue selon les acteurs auxquels je m’adresse. Après, je crois être parfois trop indulgent avec les acteurs. Je les comprends parfois trop.

Qu’est-ce qu’il te plaît dans le métier de metteur en scène ?
B. G. : 
On est beaucoup plus libre. Mener un projet de A à Z. Comédien, j’étais tellement dépendant. Je me suis retrouvé parfois mal à l’aise car coincé dans une méthode de travail, dans quelque chose que je ne cautionnais pas toujours. Je n’avais pas de place pour exprimer. J’étais dans une frustration. En même temps, je travaille beaucoup mieux avec les metteurs en scène depuis que je le suis devenu aussi.

Il y a des œuvres qui te tentent en ce moment et que tu aimerais monter sur scène ? Des projets ?
B. G. :
Oui, il y a un projet qui me tient depuis longtemps. Je ne sais pas si j’aurais le droit. C’est une œuvre de Beckett : Mercier et Camier qu’il a écrit juste avant En attendant Godot.

Qu’est-ce qui t’interpelle  ?
B. G. :
Ce sont les ancêtres de Viadimir et Estragon [les deux vagabonds de En attendant Godot]. C’est le départ de deux hommes qui essaient de partir de la ville et qui n’arrivent jamais. Cela raconte tout ce qu’on essaie de faire en soi ; où on est sans cesse rattraper par nos incapacités, nos difficultés, nos habitudes.

On peut observer une ligne directive dans tes choix de metteur en scène : mettre en scène des personnages qui sont dans la réalité mais pas vraiment ancrés dans celle-ci, qui s’interrogent. Qu’en penses-tu ? Tu vois un dénominateur commun ?
B. G. :
En tous cas qui sont en recherche de quelque chose de meilleur.

C’est un fil conducteur chez toi?
B. G. :
Oui, je pense que je me cherche. Quelque chose que je n’arrive pas encore à mettre sur les plateaux ni en mots même s’il y a des thèmes qui me sont chers comme la survie (L’Idée du Nord). Le bonheur est un endroit où on se transforme où l’on devient philosophe. Un endroit meilleur, idéal. Une recherche de cet endroit là. Une recherche sur le passé, comme par exemple dans Old Times. Est-ce que je l’ai encore en moi ?
Soit on se projette dans l’avant, soit on va rechercher dans le passé quelque chose qui peut nous rassurer sur le monde d’aujourd’hui. Tous les jours, chercher permet de se désangoisser, pour se réchauffer.

Pour se dire que le beau est possible ?
B. G. :
Oui, dans L’Idée du Nord, il y avait de cela, une recherche esthétique aussi, une recherche d’harmonie possible, dans le monde.

Quelle a été ton émotion la plus grande au théâtre ou au cinéma ?
[Pause de Benoit. Puis …] B. G. : Plusieurs : Théorème de Pasolini, au cinéma. II décrit une chose inéluctable : j’ai l’impression qu’il démontre que le monde fonctionnera tout le temps de la même manière et que l’être humain est destiné à reproduire les mêmes schémas, à l’exception de quelques êtres « un peu purs » qui peuvent s’élever et qui sont des êtres simples. Cela m’avait choqué. Je pense qu’il y a d’autres échappatoires possibles. Au théâtre, je travaille avec lui mais je me souviens de Jules César qu’avait monté Arthur Nauzyciel : toute la bataille de la fin était réalisée avec un seul acteur sur le plateau qui se faisait tuer régulièrement puis revivait. Cela m’avait assez bouleversé. : je voyais un homme ressuscité de ses cendres, qui combattait pour vivre et pour continuer la lutte ou défendre son idéal.

Rire. C’est toujours la même chose sur laquelle on est ?
[Rires échangés]. B. G. : Cela me fait penser au film Tango de Zbigniew Rybczynski , un court-métrage d’animation. Les personnages faisaient toujours les mêmes trajets dans une même chambre mais ne se croisaient jamais.

Ce sont des gens qui ne se rencontrent pas parce qu’ils sont dans la répétition…
B. G. : 
Oui. Et là dans Old Times, ce sont des lignes parallèles : des souvenirs qui ne sont pas les mêmes pour chacun. Ensuite, c’est un rapport avec la névrose dans le sens où elle empêche de voir le réel tel qu’il est. On ne voit que sa propre réalité sans se rendre compte du monde.

Pour toi, on est tous un peu névrosés, ce qui nous empêcherait de nous rencontrer ?
B. G. : Bien sûr. Sans doute.

As-tu une phrase fétiche ou un proverbe qui te guide dans ta vie artistique, dans laquelle tu te retrouverais ?
B. G. : 
Vers l’infini et au-delà.

Merci beaucoup.


Propos recueillis par Carole Rampal

 

crédit photos :  CinéWatt

Jusqu’au 30 avril 2016
Old Times au Théâtre de l’Atelier
http://www.theatre-atelier.com/old-times-lo1024.html

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