“Transsibérien je suis”, de Philippe Fenwick au Théâtre 13

 

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Crédit : Benoit Fortyre

« Du monde, je ne connais que ma chambre et les secrets du monde.
De ma chambre, je ne connais que le monde et les secrets de ma chambre. »
Extrait du texte de
La Chambre de Milena, de Filip Forgeau.

Étrange de commencer la chronique d’une pièce en faisant référence à une autre œuvre – que j’ai beaucoup aimée et que j’ai chroniquée une semaine plus tôt –, mais d’emblée, cette phrase s’est imposée à moi comme une évidence. Bien que les deux spectacles ne traitent pas le même sujet, leur point commun pourrait être cette citation qui renferme toute la complexité de l’imaginaire. Quelle est la frontière entre la fiction et la réalité ? La création ne frôle-t-elle pas parfois la folie ? Faut-il à tout prix réaliser ses rêves (comme le dit le sous-titre de la pièce) ?
Ces questions, Philippe Fenwick, à la fois auteur et acteur, tente d’y répondre dans cette « autofiction » qui retrace, de manière tragico-comique, son ambitieux projet de théâtre itinérant, né en 2012, qui l’a mené tant bien que mal, avec sa troupe, de Brest à Vladivostok. Fenwick raconte son (véritable) parcours du combattant de trois longues années pour trouver le financement et les soutiens nécessaires à cette folle épopée et transformer son rêve en réalité.

« Je suis Jacques Mercier »Transsibérien je suis Benoit Fortyre (5)-1
Fenwick met en parallèle avec sa démarche le cas étrange de Jacques Mercier, chanteur de rock et ancienne vedette du cabaret La Belle de Recouvrance, mystérieusement disparu. Cloîtré dans une chambre à Brest – ville qu’il n’a jamais quittée de sa vie –, il est en proie aux visions obsédantes d’une prétendue tournée qu’il aurait effectuée en Union soviétique dans les années 1980. Harcelé par une logeuse acariâtre, Mme Schuller, dont la fille Margot est amoureuse de lui, il sombre peu à peu dans le délire.
L’originalité de la mise en scène est d’entremêler habilement fiction et réalité. Elle montre de manière symétrique le voyage « immobile » de Jacques Mercier et la tournée réelle de Philippe Fenwick, qui sont les deux faces du même rêve. Au centre de la scène, une armoire d’où apparaissent et disparaissent les personnages d’une troupe de cirque (des musiciens, un M. Loyal, une danseuse de cabaret), surgis de l’esprit de Jacques Mercier comme d’une boîte de Pandore bienveillante.

Clin d’œil à Man Ray
Philippe Fenwick prend un malin plaisir à brouiller les pistes et à mélanger les genres. Résolument hybride, son spectacle imbrique théâtre, cabaret et cirque, dans une mise en scène déroutante. Ainsi, les témoignages filmés de l’entourage de Jacques Mercier donnent une étrange dimension de réalité à sa disparition ; sur le mur de sa chambre, transformé en écran, défilent les paysages de son voyage fantasmé.
Tout bascule dans la magie quand, au détour d’une scène, la revêche Mme Schuller, brusquement changée en chatte, se livre à d’incroyables acrobaties avec un tissu aérien ; ou encore, lorsque M. Loyal fait mine de passer son archet sur le dos nu de Sonya, la danseuse de cabaret transformée en violoncelle (clin d’œil poétique à Man Ray).

L’art de réinventer la vieTranssiberien je suis Benoit Fortyre -15-(1)
Tous les acteurs nous livrent de belles performances, à commencer par Philippe Fenwick, qui joue avec une autodérision assumée l’auteur de théâtre « visionnaire », dont le projet tourne au cauchemar face aux méandres kafkaïens de la bureaucratie culturelle. Sergueï Vladimirov prête sa stature de rocker à Mercier et sa voix puissante aux chansons de l’ex-gloire soviétique Vyssotski ; Marine Paris passe avec une aisance déconcertante du rôle de la timide violoncelliste Margot à celle de la femme fatale Sonya, danseuse de tango. Quant à Grit Krausse, elle campe une Mme Schuller aigrie à souhait. Mais l’âme de la troupe ne serait pas ce qu’elle est sans ses musiciens et sans Hugues Hollenstein, parfait M. Loyal et danseur talentueux.
Humour loufoque et onirisme sont au rendez-vous de ce spectacle inclassable, dans lequel Philippe Fenwick nous prouve avec maestria que l’art peut se réinventer sans cesse et réinventer la vie. Si vous êtes sur sa route, qui passe par Nice et Marseille, courez vite le voir !

Texte et mise en scène de Philippe Fenwick.

 Véronique Tran Vinh

Théâtre 13
30, rue du Chevaleret
75013 Paris

Du 27 au 30 avril
Théâtre national de Nice
http://www.tnn.fr/fr/spectacles/saison-2015-2016/transsiberien-je-suis

Du 11 au 14 mai
Théâtre national de Marseille à la Friche La Belle de mai
http://www.lafriche.org/fr/agenda

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