“Le Cid” au Théâtre Michel

crédit photos : Geoffrey Callènes

Corneille, quel génie précurseur !

Depuis le 7 février, le « petit écrin de la comédie » de la rue des Mathurins (Paris VIIIe) accueille l’excellente troupe du Grenier de Babouchka dans une reprise du « Cid » de Corneille, élégamment mis en scène par Jean-Philippe Daguerre. Un vrai bain de jouvence.

Devinette. De quel texte classique sont tirées les citations suivantes ?
. « Ô rage! Ô désespoir! Ô vieillesse ennemie! »
« Je suis jeune, il est vrai, mais aux âmes bien nées,
La valeur n’attend point le nombre des années. »
. « À vaincre sans péril, on triomphe sans gloire. »
. « Nous partîmes cinq cents, mais par un prompt renfort,
Nous nous vîmes trois mille en arrivant au port. »
Et, peut-être la plus célèbre : « Et le combat cessa faute de combattants. »
Réponse : du Cid, bien sûr !

Le (fameux) Cid de (Pierre) Corneille (1606-1684). LA pièce créée le 7 janvier 1637 au théâtre du Marais à Paris. Près de quatre siècles après – 379 ans exactement –, c’est au Théâtre Michel, rue des Mathurins à Paris (VIIIe), que la troupe du Grenier de Babouchka a la bonne idée de reprendre ce chef-d’œuvre.

Une simple reprise ? Mieux. Un retour aux sources qui respecte l’intégrité de l’œuvre en renouant avec sa fraîcheur originelle. Se rappelle-t-on que la pièce se termine bien et que ce happy end lui donne droit à l’appellation de tragi-comédie, genre prisé au XVIIe. Des souvenirs embrouillés de programmes scolaires laissaient craindre le contraire… Sait-on aussi qu’à son époque, la pièce fit scandale et qu’elle fut condamnée par l’Académie française fin 1637 ?

Offense et vengeance
En offrant à ce classique une mise en scène alerte et dépoussiérée, Jean-Philippe Daguerre en restitue l’élégance altière et la dimension moderne. Le talent et l’aisance des comédiens du Grenier de Babouchka font le reste. Le spectateur réticent à l’idée de « subir » la lourdeur d’une pièce en vers – « à l’ancienne » – peut chasser ses réserves. Les alexandrins sont légers, le texte fluide, la diction alerte. Les rebondissements s’enchaînent, les duels à l’épée sont spectaculaires, les hommes sont fiers, les femmes, belles et enflammées. Ça bouge, ça crie, ça se bat et ça s’aime diablement ! Nous sommes à Séville. Les Maures menacent. Le drame se noue.
L’intrique est archiconnue. La pièce aurait pu tout aussi bien s’intituler La gifle. Car tout bascule à cause du soufflet reçu par Don Diègue, le père de Rodrigue. L’auteur de l’offense n’est autre que le futur beau-père, le comte Don Gomès, le père de Chimène. Le fils venge son père et tue l’agresseur. La fille réclame la tête du meurtrier – qu’elle aime – au roi d’Espagne. Les amants se déchirent. Terrible suspense… L’honneur aura-t-il raison de l’amour ?

Mention spéciale
La distribution est irréprochable. Dans le rôle titre, Kamel Isker, juvénile et fiévreux est un Don Rodrigue plein de panache. Manon Gilbert séduit en Chimène sensuelle et emportée. Le couple qui finira – c’est sûr – par s’unir est bien entouré. Yves Roux et Stéphane Dauch sont solides en Don Diègue et Don Gomès, bouffis d’orgueil. Une mention spéciale pour Didier Lafaye qui incarne un Don Fernand, roi de Castille, paternaliste et zozotant. Les apparitions furtives de Sophie Raynaud en Elvire, la gouvernante de Chimène, sont vives et pétillantes. Et celles de Charlotte Matzneff en Doña Urraque, marmoréenne et inquiétante, proposent de judicieux contrepoints aux tourments de Chimène. Dès la première, toute la troupe a su se mettre au diapason.
Une seule interrogation, qui s’estompe en cours de spectacle : la musique. Jouée par Antonio Matias (guitare) et Petr Ruzicka (violon), elle ponctue les affres des amants de Séville. De prime abord, elle semble plus tzigane que castillane. Vaguement dissonante, lancinante et nostalgique, elle finit cependant par faire corps avec l’intrigue.

Trépidante et moderne
L’affaire est entendue, la mécanique fonctionne. Mais, au fait, que signifie Cid ? Dans la pièce, c’est ainsi que les Maures surnomment Don Rodrigue qui vient de leur infliger une défaite. Une dénomination que le roi de Castille reprend dans l’acte 4, scène 3. Dérivée de « Sidi », elle signifie « Seigneur » en arabe. Pour écrire sa pièce, Corneille a puisé son inspiration dans l’œuvre de l’auteur valencien Guilhem de Castro (Las Mocedades del Cid). Si le personnage historique ainsi désigné –Rodrigo Díaz de Vivar (v. 1043-1099) – fut effectivement un redoutable chevalier de la Reconquista chrétienne, cela ne l’empêcha pas de louer aussi ses services aux musulmans… en tant que mercenaire !

Mais ce n’est pas pour avoir enjolivé l’histoire que la pièce fit scandale en 1637. Les adversaires de Corneille lui reprochèrent pêle-mêle d’avoir écrit une œuvre trop moderne (ne se déroulant pas dans l’Antiquité), trop trépidante (avec de nombreuses péripéties) et dont la fin était beaucoup trop… invraisemblable. A son époque, Le Cid était une pièce d’avant-garde et Corneille, un génie précurseur à la limite de la provocation. La troupe du Grenier de Babouchka restitue à merveille son inspiration, sa spontanéité et sa fougue. Comme Rodrigue, ses comédiens ont du « cœur ». Et les spectateurs l’éprouveront… sur l’heure !

Charles Desjardins

Depuis le 7 février 2016
Théâtre Michel – 38, rue des Mathurins – 75008 Paris
www.theatre-michel.fr
Tél. : 01 42 65 35 02

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