“Qui a peur de Virginia Woolf ?” au Théâtre de l’Œuvre

(c) Dunnara MEAS libre  72B
crédit photo (c) Dunnara MEAS

Jeu de massacre

Grâce à une mise en scène d’une grande sobriété qui laisse toute sa place au texte, Alain Françon renouvelle la pièce d’Edward Albee, écrite en 1960, et traduite par Daniel Loayza, et réussit à rendre intemporelle cette critique acerbe, non seulement de la vie conjugale, mais aussi de la vie en société.

C’est un drôle de jeu auquel se livrent Martha et George, un couple marié depuis plus de vingt ans. Lors d’une nuit fortement alcoolisée, Martha, la fille du puissant doyen de l’université et George, professeur d’histoire dans cette même institution, s’affrontent dans un duel sans merci et sans fin sous le regard tour à tour médusé, apitoyé ou horrifié de leurs invités, Nick et Honey, un jeune couple fraîchement débarqué dans cette ville américaine.
Les reparties fusent comme des balles de tennis d’un côté à l’autre du terrain ; les alliances se font et se défont au fil de la soirée. Dominique Valadié et Wladimir Yordanoff sont magnifiques de justesse et de sobriété – ce qui est une gageure compte tenu de la violence du texte. Ils nous entraînent avec talent dans leur tourbillon verbal où l’on peine à distinguer le vrai du faux. Elle, Martha, est une femme blessée, manipulatrice et vengeresse qui manie l’agressivité avec un art consommé – elle traite sans arrêt son mari de “pauvre con ” et de “cloaque” – et va de provocation en provocation.

Jeux d’esprit et de pouvoir

Grâce à son jeu tout en subtilité, Dominique Valadié réussit le tour de force de la rendre touchante dans sa névrose. Lui, victime apparente de sa femme, passe soudainement de l’indifférence mêlée de cynisme à la cruauté la plus froide. Dans le rôle ingrat de faire-valoir du couple infernal, les deux jeunes acteurs, Julia Faure et Pierre-François Garel, sont impeccables.

Les jeux se succèdent : jeux d’esprit, jeux de pouvoir, jeux de séduction, jeux de manipulation («Baiser la comtesse », par ex.)… Tout le monde en prend pour son grade, chacun voulant prouver à l’autre qu’il est le plus fort. Jusqu’où iront Martha et George ? Jusqu’au jeu ultime (le jeu de la vérité) qui fera tomber les dernières illusions.

La pièce un brin trop longue – notamment la dernière demi-heure – et le texte très dense sont sauvés par l’humour ravageur d’Edward Albee (l’auteur) qui dissèque brillamment les névroses de ce microcosme. Ainsi, les deux époux semblent coutumiers de ce genre de scène de ménage qui est peut-être leur seule manière de communiquer. On rit, mais le rire est grinçant.

Quant au jeune couple si lisse et si “parfait”, ses failles se révéleront peu à peu au cours de ce jeu de massacre : Honey, la fille faussement fragile qui “gonfle” et qui “dégonfle”, mariée à Nick, petit arriviste prêt à toutes les compromissions.

On sort de la salle sonné, comme après un match de boxe, mais ravi.

Véronique Tran Vinh

Jusqu’au 3 avril 2016
Théâtre de l’Œuvre
55, rue de Clichy
75009 Paris
Du mardi au samedi à 21 h
Dimanche à 15 h
http://bit.ly/1lnk6Tp

Auteur : Edward Albee
Mise en scène : Alain Françon
avec
Dominique Valadié
Wladimir Yordanoff
Julia Faure
Pierre-François Garel
décors : Jacques Gabel
lumières : Joël Hourbeigt
costumes : Patrice Cauchetier assisté de Anne Autran
musique originale : Marie-Jeanne Séréro
assistant à la mise en scène : Nicolas Doutey

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s